‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 136 sur 551 · CHAÎNE DES ÊTRES CREES · texte numérisé non relu

CHAÎNE DES ÊTRES CREES

Cette gradation d'êtres qui s'élèvent depuis le pins léger atome jusqu'à l'Etre suprême, celte échelle de l'infini frappe d'admiration. Mais, quand on la regarde attentivement, ce grand fantôme s'évanouit, comme autrefois toutes les apparitions s'enfuyaient le matin an chant du coq.

L'imagination se complaît d'abord à voir le passage imperceptible de la matière brute â la matière organisée, des plantes aux zoophytes, de ces aoophytes aux animaux, de ceux-ci à l'homme, de l'homme aux génies, de ces génies revêtus d'un petit

corps aérien à des substauces immatérielles; et enfin mille ordres différons de ces substances, qui, de beautés en perfectious, s'élèvent jusqu'à Dieu même. Cette hiérarchie plaît beaucoup aux jeunes gens qui croient voir le pape et ses cardinaux suivis des archevêques , des évéques ; après quoi viennent les curés, les vicaires, les simple* prêtres, lu diacres, les sous - diacres ; puis paraissent les moines, et la marche est fermée par les capucins.

Mais il y a peut-être un peu pîas de distance entre Dieu et ses plus parfaites créatures, qu'entre le saint père et le doyen du sacré collège : ce doyen peut devenir pape; mais le plus parfait des génies créés par l'Être suprême peut-il devenir Dieu? n'y a-t-il pas l'infini entre Dieu et lui ?

Cette chaîne , cette gradation prétendue n'existe pas plus dans les végétaux et dans les animaux ; la preuve en est qu'il y a des espèces de plantes et d'animaux qui sont détruites. Nous n'avons plus de murex. Il était défendu aux Juifs de manger du eriffon et de l'ixion; ces deux espèces out probablement disparu de ce monde , quoi qu'en dise Bochard : où donc est la chaîuc?

Quand même uous n'aurions pas perdu quelque* espèces, il est visible qu'on en peut détruire. Les lions , les rhinocéros commencent à devenir fort rares. Si le reste du monde avait imité les Anglais, il n'y aurait plus de loups sur la terre.

11 est probable qu'il y a eu des races d'hommes qu'on ne retrouve plus. Mais je veux qu'elles aient toutes subsisté, ainsi que les blancs, les nègres , les Cafrcs , à qui la nature a donné un tablier de leur peau , pendant du ventre à la moitié des cuisses , et les Samoïèdos dont les femmes ont un mamelon d'un bel ébéne, etc.

N'y a-t-il pas visiblement un vide entre le singe et l'homme ? n'est- il pas aisé d'imaginer un animal à deux pieds sans plumes, qui serait intelligent sans avoir ni l'usage de la parole, ni notre figure, que nous pourrions apprivoiser, qui répondrait à nos signes, et qui nous servirait? et entre cette nouvelle espèce et celle de l'homme, n'en pourrait -on pas imaginer d'autres?

Par-delà l'homme, vons logez dans le ciel, divin Platon, uuc file de substances célestes ; nous croyons nous autres à quelques-unes de ces substances , parce que la foi nous l'enseigne. Mais vous, quelle raison avez-vous d'y croire ? irous n'avez point parlé apparemment au génie de Socratc ; et le bon-homme Hérès, qui ressuscita exprès pour veus apprendre les secrets de l'autre monde, ne veuf a rien appris de ces substances.

La prétendue chaîne n'est pas moins iuterrompue dans l'univers sensible.

Quelle gradation, je vous prie, entre vos planètes! la lune est quarante fois plus petite que notre globe. Quand vous avez voyagé de la lune dans le vide , vous trouvex Véuus; elle est environ aussi grosse que la terre. De la vous allez chez Mercure , il tourne dans une ellipse qui est fort différente du cercle que parcourt Véuus; il est vingt-sept fois plus petit que nous, le soleil un million de fois plus gros», Mars

cinq fois plus petit ; celui-là fait son tour en deux ans , Jupiter son voisin en douze , Saturne eu trente ; et encore Saturne, le plus éloigné de tous, n'est pas si gros que Jupiter. Où est la gradation prétendue?

Et pais, comment voulez-vous que dans de grands espaces vides il y ait une chaîne qui lie tout? s'il y en a une, c'est certainement celle que Newton a découverte ; c'est elle qui fait graviter tous les globes du monde planétaire les uns vers les autres dans ce vide

O Platon tant admiré! j'ai pour que vous ne nous ayex conté que des fables, et qre vous n'ayez jamais parlé qu'en sophiste. O Platon! vous avez fait bien plus de mal que vous ne croyîz. Comment cela? me deinandera-t-oo : je ne le dirai pas.

CHAINE ou GENERATION DES EVÊNEMENS.

Lk présent accouche , dit-on , de Favenir. Les événcmens sont enchaînés les uns aux autres par une fatalité invincible; c'est le destin qui , dans Homère, est supérieur à Jupiter même. Ce maître des dieux et des hommes déclare net qu'il ne peut empêcher Sarpédon son fils de mourir dans le temps marqué. Sarpédon était né dans le moment qu'il fallait qu'il naquit, et ne pouvait pas naître dans an autre ; il ne pouvait ailleurs que devant Troie ; il ue pouvait être ailleurs qu'en Lycie ; son corps devait dans le temps marqué produire des légumes qui devaient se changer dans la substance de quelques Lycicns ; ses héritiers devaient établir un nouvel ordre dans ses états ; co nouvel ordre devait influer sur les royaumes voisins ; il en résultait un nouvel arrangement de guerre et de paix avec les voisins des voisins de la Lycie : ainsi de proche en proche la destinée de toute la terre a dépendu de la mort de Sarpédon, laquelle dépendait de l'enlèvement d'Hélène; et cet enlèvement était nécessairement lié au mariage d'Hécube, qui, en remontant à d'autres événement, était lié à l'origine des choses.

Si an seul de ces faits avait été arrangé différemment, il en aurait résulté un autre univers : or il n'était pas possible que l'univers actuel n'existât pas ; donc il n'était pas possible à Jupiter de sauver la vie à son fils, tout Jupiter qu'il était.

Ce système de la nécessité et de la fatalité a été inventé de nos jours par Léibnitz, à ce qu'où dit, scus le nom de raison suffisante; il est pourtant fort ancien : ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il n'y a point d'effet sans cause, et que souvent la plus petite ci usa produit les plus grands effets.

Milord Bolingbrokc avoue que les petites querelles de madame Marlborough et de madame Masham lui firent naître l'occasion de faire le traité particulier de la reine Anne avec Louis XIV ; ce traité amena la paix d'Utrccht; cette paix d'Utrecht affermit Philippe V sur le trône d'Espagne. Philippe V prit Ntfples et la Sicile sur la maison d Autriche; le prince espagnol, qui est aujourd'hui roi dcNaples, doit évidemment son royaume à miladi Masbam : et il ne l'aurait pas eu , il ne serait pcul-êtrc même pas né, si la duchesse de Marlborough avait été plus complaisante envers la reine d'Angleterre. Son exis-

lence à Naples dépendait d'une sottise de plus ou da snoins à la cour de Londres.

Examines le» situations de tous (es peuples de l'univers; elles sont ainsi établies sur une suite de faits qui paraissent ne tenir à rien et qui tiennent à Tout est rouage , poulie , corde , ressort immense machine.

Il en est de même dans l'ordre physique. Un vent qui souffle du fond de l'Afrique et des mers australes, aménu une partie de l'atmosphère africaine, qui retombe en pluie dans les vallées des Alpes; ces pluies fécondent nos terres ; notre vent du nord à son tour envoie nos vapeurs shez les nègres ; nous fesons du bien à la Guinée et la Guinée nous en fait. La chaîne s'étend d'un bout de l'univers à l'autre.

Hais il me semble qu'on abuse étrangement de la vérité de ce principe. On an conclut qu'il n'y a si petit atome dont le mouvement n'ait influé dans l'arrangement actuel du monde entier ; qu'il n'y a si petit accident, soit parmi les hommes, soit parmi les animaux, qui ne soit un chainon essentiel de la grande chaîne du destin.

Entendons-nous : tout effet a évidemment sa cause, a remonter de cause en cause dans l'abîme de l'éternité ; mais toute cause n'a pas son effet , à descendre jusqu'à la fin des siècles. Tous les èvénemens sont produits les uns par les autres , je l'avoue ; si le passé est accouché du présent , le présent accouche du futur; tout a des pères, mais tout n'a pas toujours des enfans. Il en est ici précisément comme d'un arbre géologique; chaque maison remonte, comme on sait, « Adam; mais dans la famille il y a bien des gens qui sont morts sans laisser de postérité.

Il y a un arbre généalogique des événemens de ce monde. Il est incontestable que les habitans des Gaules et de l'Espagne descendent de Gomcr; et les Kusscs de Magog, son frère cadet : on trouve cette généalogie dans tant de gros livres! Sur ce pied-là on ne peut nier que le grand-turc, qui descend aussi de Magog, ne lui ait l'obligation d'avoir été bien battu en i?65 par l'impératrice de Russie Catherine II. Cette aventure tient évidemment à d'autres grandes aventures, mais que Magog ait craché à droite ou à gauche, auprès du mont Caucase , et qu'U ait fait deux ronds iins un puits ou trois, qu'il ait dormi sur le côté gauche ou sur le côté droit, je ne vois pas que cela ait influé beaucoup sur les affaires

Il faut songer que tout n'est pas plein dans la nature, comme Newton l'a démontré, et que tout ne se communique pas de proche en », jusqu'à faire le tour du monde, comme il l'a démontré encore. Jilei dans l'eau un corps de pareille densité, vous «•'"l'icx aisément qu'au bout de quelque temps le mouvement de ce corps , et celui qu'il a communique à l'eau, sont anéantis; le mouvement se perd et se répare ; donc le mouvement que put produire Magog, en crachant dans un puits , ne peut avoir influé sur ce qui se passe aujourd'hui en Moldavie et en Valachic ; donc les événemens présens ne sont pas les enfans de tous les événemens passés : ils ont leurs lignes directes; mais mille petites

lignes collatérales ne ïea une fois, tout être a son père, des enfans (*).

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