‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 190 sur 551 · DISTANCE · texte numérisé non relu

DISTANCE

Un homme qui conna.il combien on compte de pas d'un bout de sa maison à l'autre, s^maginc i|ne la na* turc lui a ensci^nt* tout d'un coup cette distance, et qu'il n'a en l>c*oin i| ic d'un coup d'uril comme lorsqu il a vu de* coul"urs. Il se troranc; on ne peut connaître les diflVrcns êloigocniens dus objets que pai expt rienec, par comparaison , par habitude. C'est ce qui fait qu'un matelot, en voyant sur mer un vaisscan vogu?t loin du si an , vous dira sanr blsitcr à quelle distance ou est à peu prés de ce vaisseau , et le passager n>» pourra former qu'un doutr très-confus.

La distance n'est qu'une ligne de l'objet à nous. Cette ligne se termine à un point ; nous ne sentons doue que ce point; et, soit que l'objet existe à mille lieues, ou qu'il sou à un pied, ce peint est toujours le mi}mc dans nos ycu\.

Nous n'avons donc aucun moyen immédiat pour apercevoir tout d'un coup la distance, conuuc nous

(•) Voye» le cl.ap. V de la «• partie de» losopbie de Newton . tome XXXII , ou ce porta presque textuellement. ( H.)

Flénirn* de I. phi-

son d'un concert , ne

•a avons ponr nenxir par l'attouchement si Un corps est dur ou mou; par le goût, s'il est doux ou amer; par l'ouïe, ai de deux sons l'un est grave et l'autre aigu. Car, qu'on }- prenne Lien garde, les parties d'au corps qui cèdent à mon doigt sont la plus prochaine cause de ma sensation de mollesse; et les vibrations de l'air excitées par le corps sonore sont la plus prochaine cause de ma sensation du son. Or, si je ne puis avoir ainsi immédiatement une idée de distance, il dut donc que je connaisse cette distance par le moyen d'une autre idée intermédiaire; mais il mut au moins que j'aperçoive cette idée intermédiaire ; car une idée que je n'aurais point ne servira certainement pas A m'en faire avoir uue autre.

On dit qu'uue telle maison est à un mille d'une leile rivière-, mais, si je ne sais pas où est cette rivière, je ne sais certainement pas où est cette maison. Un corps cède aisément i> l'impression de ma main ; je conclus immédiatement sa mr'lcsse. Un autre résiste , je sens immédiatement sa dareté. Il faudrait donc que je sentisse les angles formés dans mon œil , pour en conclure immédiatement les distances des objets. Mais la plupart d«*s hommes ne savent pas même si ces angles existent : donc il e«t évident que ces angles oc peovent être la cause immédiate de ce que vous connaissez les distances.

Celui qui , pour la première fois de sa vie, drait le bruit du canon , ou

pourrait juger si on tire ce canon ou si on exécute ce t à une lieue ou à trente pas. Il u'j a que l'expéi qui pui*>c l'accoutumer a juger de la distance qui est entre lui et l'endroit d'où part ce bruit. Les vibrations, les ondulations de l'air, portent uu son à ses oreilles, ou plutôt à son «i«ori«m. mais ce bruit n'avertit pas plus son -emorium de l'endroit oh le bruit comi. enec , qn il ne lui appreud la forme du canon ou des instruniens de musique. Ccst la même chose précise ment par rapport aux rayons de lumière qui partent d'un objet ; ils ne nous apprennent point du tout où est cet objet.

Us ne nous font pas connaître davantage les grandeurs, ni même les figures. Je vois de loin une petite tour ronde. J'avance, j aperçois et je touche un grand bAliincut quadrangulairc. Certainement ce que je vois et ce que je touche n'est pas ce que je voyais. Ce petit objet rond qui était dans mes ycu\ n'est point ce grand bâtiment carre. Antre chose est donc, par rapport à nous, l'objet mesurable et tangible, autre chose est l'objet visible. J entends de ma chambre le bruit d un carrosse : j'ouvre la fenêtre cl je le vois; je descends et j cutre dedans. Or ce carrosse que j'ai entendu, ce carrosse que j'ai vu, ce carrosse que j'ai touché, sont trois objets absolument divers de trois de mes sens , qui n'ont aucun rapport iinmi'diat les uns avec les autres.

Il y a bien phtr : îl est démontré qu'il se forme dans mon œil un ai »lc une fois plus grand, a Inspeu de ebose près, i|iiaud je vois un homme a quatre pieds de moi, qu'.> quand je vois le oit1 me homme à huit pieds de moi. Cependant je vois touiours cet homme de la même grandeur. Comment mou senti- : contredit-il ainsi !« uiicaiMsaiede mes organes?

L'objet est réellement une fois pius petit dans youx , et je le vois une fois plus grand. C'est en < qu'on veut expliquer ce mystère par le ebomin que suivent les rayons, ou par la forme qao prend le crie» talliu de nos yeux. Quelque supposition que l'on fasse, l'angle sous lequel je vois un homme a quatre pieds de moi est toujours à peu près double de l'angle sous lequel je le vois à huit pieds. La géométrie ne résoudra jamais ce problème :'la physique y est également impuissante; car vous avez beau supposer que l'oeil prend une nouvelle conformation, que le cristallin s'avance, que l'angle s'agrandit; tout ce a s'opérera également pour I objet qui est a huit pas et pour lobjct qui est a quatre. La proportion sera toujours la même; si vous voyiez l'objet a huit pas sous un angle du moitié plus grand qu'il ne doit être, vous verriez aussi l'objet à quatre pas sous un angle de moitié plus grand ou environ. Donc, ni la géométrie ni la physique ne peuvent expliquer cette

Ces lignes et ces angles géométriques ne sont pas plus réellement la cause de ce que nous voyons les objots à leur place, que de ce que nous les voyons de telles grandeurs et a telle distance. L'Ame ne considère pas si telle partie va se peiudrc au bas de I œil ; elle ne rapporte rien à des ligues qu'elle u? voit point. L'oeil se baisse seulement pour voir ce qui est près de la terre et se relève pour voir ce qui est pu-dessus de la terre. Tout cela ne pouvait être éclai^ci et mis hors de toute contestation, «|i.e par quelque aveugle -né à qui on aurait donné le sens de la vue. Car si cet aveugle, au moment qu'il eut ouvert les yeux, eût jugé des distances, des grandeurs et des situations, il eut été vrai que les augles optiques, formés tout d'un coup dans sa rétine, eussent été les causes immédiates de ses sentimens. Aussi le docteur Berkeley assurait, d'après M. Locke (et allant même en cela plus loin que Locke), que i.i situiUiu.i, ni grandeur, ni distance, ni figure, ne sérail aucunement discernéo par cet aveugle, dont les yeux recevraient tout d un coup la lumière.

On trouva enfin, en 17519, 1 aveugle-né dont dépendait la décision indubitable de cette question. Le célèbre Chescldcii , uu de ces fameux chirurgiens qui joignent l'adresse de la main aux plus grandes lumières de I esprit, ayant imaginé qu'on pouvai donner la vue a cet avcuglc-ué, en lui abaissant ce qu'on appelle des cataractes, qu'il joup onuai: formées dans ses yeux presqu'au moment de sa naissance, il proposa l'opér.ition. L'aveugle eut de la peine a y consentir. Il ne concevait pas trop que le sens de la vue put beaucoup augmenter ses plaisirs. Sans l'envie qu'on lui inspira d upprendr^ à lire et à écrire, il n'ertt poin' désiré de voir. Il vérifiait par cette indillVreuce « qu'il est iinpossib e d'être malbcurcui par la privation des biens dont on u'a pas d'idée; » vérité bien importante. Quoi qu il en soit, l'opération fut faite et réussit. Ce jeune homme d'environ quatorze ans vit la lumière pour la première foir. Sou expérience confirma tout ce que Locke et Berkeley avaient si bien prévu. Il ne distingua de long-temps ni grandeur, ni situation, ui même figure. Un objet d on pouce, mis

devant sou oeil , et qui lui cachait une (maison , lui parafait aussi grand que La maison. Tout ce qu il voyait lui semblait d'abord éire sur ses yeux, et les loucher comme les objets du tact touchent la pe tu. Il ne pouvait distinguer d abord ce qu'il avait jugé tond a l aide de se* mains, d'avec co qu'il avait juge angulaire ; ai discerner avec soi. yeux si ce que ses mains avaient jenti être en haut ou en bas, était en effet en haut ou en bas. Il était si loiu de connaître lus grandeurs, qu'après avoir enfin conçu par la vue que sa million était plus grande que sa chambre, il ne concevait pas cornu. cm la vue pouvait donnet cette idée. Ce ne fut qu'au bout d< deux mois d'expéirience qu il pt'it tpctccvt-ù que les tableaux représentaient des corps s&illinn. El, lorsqu après ce long Uilonucmcut d'un sens nouveau en lui il eut senti que des corps , cl non des surfaces seules , étaient peints dans les v*blcau,\ , il y porta la main, et fut étonné de ne point trouver avec ses mains ces corps solides, dont il commença' t à apercevoir les represuulalious. 11 demandait quel était le trompeur du sans du toucher ou du sens de la vue.

Ce fut donc une iécidon irrévocable, que la manière dont uous voyous les choses n'est point du tout lu suite immédiate *l«s angles formés dans nos yeux. Car ces angles mathématiques étaiout dans les yeux de cet homme comme dans les uôtres, et nu lui servaient de rien sans lo secours de l'cxpérioncc et dos

L'aveuturc de l'aveuglc-né fut ver-, l'an I j 35. L'auteur des Elémcns de Newton, qui avait beaucoup vu Cheselden , fit mentiou de cett découverte importante : mais a peine y prit-on garda. Et méinc, lorsqu'on fit ensuite à Paris la même opération de la cataracte sur un jeune homme qu'on prétendait privé de la vue des son berceau, ou négligea de suivre le développement journalier du sens Je la vue en lui et la marche de la nature. Le fruit do celte opération fut perdu pour les philosophes.

Comment nous représentons- nous hs grandeurs et les distances ? De la même façon dont nous imaginons les passions des hommes , par les couleurs qu'elles peigneut sur leurs visages, el par ï altération qu'elles portent dans leurs traits. Il i>'y a icrsonne qui M lise tout d'un coup sur le front il'un autre la douleur ou lu colore. C'est la langue que la uaturc parle à tous les yeux; mais l'expérience seule apprend ce langage. Aussi l'expérience seule ions apprend que, qu^nd un objet est trop loin, nous Lu voyons confusément et faihlciucut. De la nous l'ornons des idées, qui ensuite accoiupagoent toujours la sensation du la vue. Ainsi tout homme qui à dix j -s aura vu son cheval haut de cinq pieds, s'il voit quelques minutes après ce < heval gros comme un i.-aulon , sou aine, par un jugement involontaire, conolut à l'ittslaul que ce cheval est très-loin.

11 est bien vrai que, qiiaud je vois mon cheval de la grosseur d un mouton, il se forme alors dans mon ce I une peinture plus petite, un angle plus aigu; mais c'est là ce qui accompagne, non ce qui cause mou Do même il se dit un âku ébranlement

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honte, que quand je le vois rougir de colère; ces ditlcrentcs impression* ne m apprendraient rien de- ce qui se passe dans l'âme de cet homme , sans l'expérience dont la voix seule se Cil entendre.

Loiu que cet angle soit Li cause immédiate de et que je juge qu'un grand couva] est trcs-loin, qunud je vois ce cheval fort petit, il ariive au contraire, à tous lu*momens,.|ue je voir, ce même cheval également grand, a dU pas, a vingt, a trente, à quarante pas, quoique 1 angle à dix pas soit double , triple, quadruple. Je regarde de fort loin, par un petit trou, un homme poslé sur un toit , le lointain et le peu de rayous m'cmpC-chcnt d'aboïC de distinguer si « est uu homme : l'objet me parait I. t-.-potit. je crois voir une statue de deux pieds tout au plus; l'objet se remue, je juge que c q>t un homme, et dès co mémo iattant cet homme me parait de la grandeur ordinaire. D'où viennent ces d-u\ jueeim ns M différons? Quand j ai cru voir une. statue, je Sai imaginée de deux pieds, parce que je la voyais sous un tel auglo; nulle expérience ne pliait mou «me à dumemii les traits imprimés dans ma rétine: mais, dès que j'ai jugéque c'était un homme, la liaison mise par l'expérience dans moa cerveau, entre l'idée d'un homme et l'idée de la hauteur de cinq à six pieds, me force, sans que j'y |i à maginer par un jugement soudain que j homme de telle hauteur, cl avoir un en ^lfou

V faut absolument conclure de tout ceci que les distances, Vïs grandeurs, le* situations , ne sont pas, à proprement parler, des choses visibles, c'est a -dire, ne sont pas les objets propres et immédiats de la vue. L'objet propre cl immédiat de la vue n'est autre chose que la lumière colorée ; lout le resta, nous no le sentons qu'a la longue et par expérience. Nous apprenons^ à voir précisément comme nous apprenons a parler et à lire. La différence est que l'art de voir est plus facile, et quala uaturc est également a tous notre maître.

Les jugemeus soudains, presque uniformes, que tontes nos àmes, à un certain ;ige, portent des distances, des grandeurs, des situations, nous font penser qu'il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour voir de la, ■MM ne dont nous voyous. On si trompe ; il y faut le secours des autres sens. Si les hcmics n'ivaient que h sens de la vue, ils n'auraient aucun moyeu pour connaître l'étendue en longueur, largeur ci profondeur (*) : et un pur espril ne la connaîtrait pa> peuiclre, a moins que Dieu ne la lui révélât. Il est trèsdifficile do séparer dans notre entendement l'extension d'uu objet d'avec les couleurs de cet objet. Nous ne voyons jamais rien que dVteudu, et de là uous sommes tous portés à croire que uous VOJ ons eu effet l'étendue. Nous ne pouvons guère distinguer dans notre âme ce jaune que nous voyons dans un louia d'or, d'avec ce louis d'or dont nous voyons le jaune. Cesl comme, lorsque nous enteudous prononcer ce mot Uu'n it"«r, nous ne pouvons nous empêcher d'attacher malgré nous l'idée de cette monnaie au son que nous entendons prononcer.

(#) Voyei, dans les Ëlémens de la i des iditcur» de Kelil sur

philosophie de Newton ,

Ai tous les hommes parlamrt la mémo langue, gard* Jésus qn* comme un homme inspiré de Die i toujouct prêts à croire qu'il y mirait une ensuite comme une créature plus parfaite que les au-

conuexion nécessaire entre les mots et les idées. Or tous les hommes ont ici le même langage en faitd iraagiuaUou. La .nature leur dit à tous : Quand vous aune* vu des couleur- pendaut un certain temps, votre imagination vous représentera à tous, de la même façon , les corps auxquels ces couleurs semblent attachées. Ce jugement prompt cl involontaire que vous formerez vous sera utile dans le cours de votre vie; car, s'il fallait attendre pour estimer les distances , les grandeurs , les situations de tout ce qui vous environne , que vous eussiez examiné des angles et des ravous visuels, vous seriez mort avant que de savoir si les choses dont vous avez besoin sont à dix pas do vous, ou à cent millions de lieues, et si elles sont de la grosseur d'un ciron ou d'une montagne. Il vaudrait beaucoup mieux pour vous être avcugjc-ué. ,

Nous avocs donc peut-être grand tort quand nous disons que nos sens nous trompent. dacun de nos sous tait la fonction à laquelle la nature l a destiné, lis s aident mutuellement pour envoyer à notre Ame, par les mains de lexpéricuce, la mesure des connaissances que notre $rc comporte. Nous demandons à nos sens ce qu'ils ne sont point faits pour nous don uer. Nous voudrions que uos jeux nous fisseut connaître la solidité, la grandeur, la distance, etc.; mais il faut que le toucher s'accorde eu cela axee la vue, et que l'expérience les seconde. Si le pire Malcbr anche avait envisagé la nature par ce cô'.é, il eût tUrihué pout-étre moins d arreur à nos sens, qui sont les seules sources de toutes nos idées.

11 no taut pas , sans doute , étendre a tous les cas cette espèce de métaphysique que nous venons de voir. Nous ne devons l'appeler au secours que quand les mathématiques nous sout insuffisantes.

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