‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 21 sur 551 · ALEXANDRE · texte numérisé non relu

ALEXANDRE

Il n'est plus permis de parler d'Alexandre que pour dire des choses neuves , et pour détruire les fables historiques, physiques et morales, dont on a défiguré l'histoire du seul grand homme qu'où ail jamais vu parmi les conquérans de l'Asie.

Quand on a un peu réfléchi sur Alexandre qui , dans l'Age fougueux des plaisirs et dans l'ivresse des conquêtes , a bâti plus de villes que tous les autres vainqueurs de l'Asie n'en ont détruit ; quand on songe que c'est un jeune homme qui a changé le commerce du monde , on trouve assez étrange que Boilcau le traite de fou , do voleur de grand chemin , et qu'il propose au lieutenant de police La Rcynie, tantôt do le faire enfermer, et tantôt de le faire pendre.

Heureux si da ton tempt , pour cent bonnes raisons , La Macédoine eùi eu de» PeuVi-M.it hou* !

(Sat. Vlll.rer» 104.)

Qu'on livre son pareil en France a La Kej nie , Dans trois jours naos Terrons le phénix des guerriers Laisser sur l'echafaud sa tétc et *t» laurier».

iSai.XItms8a.)

Cette requête , présentée dans la cour du palais au lieutenant de police , ne devait être admise , ni selon la coutume de Paris, ni selon le droit des gens. Alexandre aurait excipé qu'ayant été élu à Corinlhe capitaine - général de la Grèce, et étant chargé en cette qualité de venger la patrie de toutes les invasions des Perses , il n'avait fait que sou devoir en détruisant leur empire; et qu'ayant toujours joiut la magnanimité au plus grand courage, ayaut respecté

la femme et les filles de Darius ses prisonnières, il ne méritait en aucune façon ni d'être interdit ni d'être pendu , et qu'en tout cas il appelait de la sen- Fcncc du sieur de La Reynic au trihunal du monde entier.

Rollin prétend qu'Alexandre ne prit la fameuse ville de Tyr qu'en faveur des Juifs qui n'aimaient pas les Tyriens. Il est pourtant vraisemblable qu'Alcxandre eut encore d'autres raisons , et qu'il était d'un très-sage capitaine de ne point laisser Tyr maîtresse de la mer lorsqu'il allait attaquer l'Egypte.

Alexandre aimait et respectait beaucoup Jérusalem sans doute ; mais il semble qu'il ne fallait pas dire que (des Juifs donnèrent un rare exemple de fidélité, et digne de l'unique peuple qui connût pou* lors le y rai Dieu, en refusant des vivres à AJexajodrc, parce qu'ils avaient prêté serment de fidélité à Darius. » On sait assez que les Juifs s.'étateut toujours révoltes contre leurs souverains dans toutes les occasions; car un Juif ne devait servir sous aucun roi profane.

S'ils refusèrent imprudemment des contributions au vainqueur, ce n'était pas pour se mantrer esclaves fidèles de Darius ; il leur était expressément ordonné par leur loi d'avoir en horreur toutes les nations idolâtres : leurs livres ne sont remplis que d'exécrations contre elles, et de tentatives réitérées de secouer le joug. S'ils rofuscrent d'abord les contributions, c'est que les Samaritains leurs rivaux les avaient payées sans diUculté , et qu'ils crurent que Darius, quoique vaineu, était encore assez puissant pour soutenir Jérusalem contre Samarie.

Il est très-faux que les Juifs fussent alors le seul peuple qui connut le vrai Dieu , comme le dit Rollin. Les Samaritains adoraient le même Dmu , mais dans un autre temple ; ils avaient la mime PcoUlcuquc que les JuiÉs , et même on caractères bébuaiques , c'est-à-dire, tyriens, que les Juifs avaient perdus. Le schisme entre Samarie et Jérusalem était en petit ce que le sebisme entre les Grecs et les Latins est en grand. La haine était égale des deux côtes, ayant jc même fond de religion.

Alexandre , après s'être emparé de Tyr ^ar le moyen de cette fameuse digue qui fait oncore l'admiration de tous les guerriers, alla puuix Jérusalem qui n'était pas loin de sa route. Les Juils, conduits par leur grand-prêtre vinrent s'humilier de vaut lui, et donner de l'argcut ; car on n'apaise qu'avec de l'argent les conquérans irrités. Alexandre s'apaisa ; ils demeurèrent sujets d'Alexandre ainsi que de ses successeurs. Voilà l'histoire vraie et vraisemblable.

Rollin répète un étrange conte rapporté , environ quatre cents ans après l'expédition d'Alexardrc, par l'historien romancier, exagératcur, Flavicn Josèphc (livre II , cliap. 8) , à qui l'on peut pardonner de faire valoir dans toutes les occasions sa malheureuse patrie. Rollin dit donc, après Josèphc, que le grandprêtre Jaddus s'étant prosterné devant Alexandre, ce prince ayant vu le nom de Jchova gravé sur une lame d'or attachée au bonnet de Jaddus, et entendant parfaitement l'hébreu, se prosterne à son tour et adore Jaddus. Cet excès de civilité ayant étonné Parménion , Alexandre lui dit qu'il connaissait Jaddus de-

MAIRE

puis long-temps, qu'il lui était apparu il y avait dix années, avec le même habit et le même bonnet, pendant qu'il rêvait à la conquête de l'Asie, conquête à laquelle il ne pensait point alors; que ce même Jaddus l'avait exhorté à passer l'IIellespont , t'avait assuré que son Dieu marcherait à la tête des Grecs et que ce serait le Dieu des Juifs qni le rendrait victorieux des Perses.

Ce conte de vieille serait bon dans l'histoire des quatre fils Aymon et de Robert le Diable , mais il figure mal dans celle d'Alexandre.

C'était une entreprise très -utile à la jeunesse, qu'une histoire ancienne bien rédigée ; il eut été à souhaiter qu'on ne l'eût point gâtée quelquefois par de telles absurdités. Le conte de Jade us serait respectable , il serait hors de toute atteinte , s'il s'ea trouvait au moins quelque ombre dans les livres sacrés ; mais, comme ils n'en font pas la plus légère mention , il est très-permis d'en faire sentir le ridicule.

Où ne peut douter qu'Alexandre n'ait soumis la partie des Indes qui est en deçà dn Gange , et qm était tributaire des Perses. M. Holwell, qui a demeuré trente ans chez les brames de Bénarès et des pays voisins, et qui avait appris non - seulement leur langue moderne, mats leur ancienne langue sacrée, nous assure que leurs annales attestent l'invasion d'Alexandre , qu'ils appellent Nahadukoi Kounha , grand brigand, grand meurtrier. Ces peuples pacifiques ne pouvaient l'appeler autrement , et il est à croire qu'ils uc donnèrent pas d'autres surnoms aux rois de Perse. Ces mêmes annales disent qu'Alexandr entra chez enx par la province qui est aujourd hui le Candahar, et il est probable qu'il y eut toujours quelques forteresses sur cette frontière.

Ensuite Alexandre descendit le fleuve Zompodipo que les Grecs appelèrent Sind . On ne trouve pas dans l'histoire d'Alexandre un seul nom indien. Les Grecs n'ont jamais appelé de leur propre nom une seule ville, un seul prince asiatique, ils en ont usé de même avec les Egyptiens. Ils auraient cru déshonorer la langue grecque, s'ils l'avaient assujettie a une prononciation qui leur semblait barbare, et s'ils n'avaient pas nommé Memphis la ville de M»ph.

M. Holwell dit que les Indiens n'ont jamais connu ni de Porus ni de Taxilc; en effet ce ne sont pas là des noms indiens. Cependant , si nous en croyons nos missionnaires, il y a encore des seigneurs patanes qui prétendent descendre de Porus. 11 se peut que ces missionnaires les aient flattés de cette origine , et que ces seigneurs Paient adoptée. 11 n'y a point de pays en Europe où la bassesse n'ait inventé , et ou la vanité n'ait reçu des généalogies plus chimériques.

Si Flavicn Josèphc a raconté une fable ridicule concernant Alexandre et un pontife juif, Plutarque, qui écrivit long-temps après Josèphc , paraît ne pas avoir épargné les fables sur ce héros. Il a renchéri encore sur Quintc-Curce; Tun et l'autre prétendent qu'Alexandre, en marchant vers l'Inde, voulut se faire adorer, non - seulement par les Perses, mais aussi par les Grecs. Il ne s'agit que de savoir ce

qu'Àte«*odre , les Perse*, le*<5rc"c*, Plutanrw, ei»ien^aielrt<parmtorer.

Ne perdons jamais de vù% la grande règle de dé-

Si tort* entende* pât* nrfdrfcr Invoquer un homme conunvune tlrrintté, lui offrir de lVncrtwet des sacrifices, lui élenrer des autels et des temple», il est clair qu'Alexandre ne demanda rien d* tout cela. S il voulait qu'étant le vainqueur et le maître des Perse*, on le saluât à la persane , qu'on se prosternât devant lui dans certaines occasion», qu'on le traitât enfin comme un roi de Perse tel qu'il l'était, il n'y a rien là que de très-raisonnable et de très-commun.

Los membre* des parie mens de France parlent à genoux aa ro! dans son lit dè justice; le tiers état parle à genoux dans les états généraux. On sert à genoux un verre devin au roi d'Angleterre. Plusieurs rois de l'Europe sont servis A genoux a leur sacre. On ne parte qu'n genoux an Grrad-Mogol , à l'empereur de la Chine, à l'empereur do Japon. Les cola os de la Chine d'un ordre inférieur fléchissent les genoux devant les colaos d'un ordre supérieur; on adore le pape, ouf lui baiso le pied droit. Aucune de ce» cétémoMies n'a fa ravis été regardée comme une adoration dans le sens rigoureux , comme un culte de latrie.

Ainsi tout ce qu'on a dît de la prétendue adoratïOn qu'exigeait Alexandre n'est fimdé que stfr une équivoque (*).

C'est Octave, .surtfommé Attgtfttc, qui se fit l'éellcmenr adorer, dans le sens le plfls étroit. Oh lui éleva des temples et des autel.; ; iî y eut des prêtre* d'Auguste. Il**** hit dh positivement (liv. a, Êpit. I,

itï) i

Jufaniastfue tuum per nomen pommus ara*.

Voflà ud véritable sacrilège d'adoration ; cl il n'csl point dit qu'on en murmura (u).

Les contradictions sur le caractère d'Alexandre paraîtraient plus difficile» à concilier, si on ne savait que les hommes , et surtout! ceux qu'on appelle héros, sont souvent très-difterens d'eux-mêmes, et qur» la vie et la mort des meilleurs" citoyens, le sort dVme province, ont dépendu plus d'une fois de la bonne ou de'la mauvaise digestion d'un souverain, bien ou mal conseillé.

Mais comment concilier des faits improbables rapporté». d'une manière contradictoire? Les uns disent que Callisthcnc fut exécuté à mort et mis en croix par ordre d'Alexandre, pour u 'a voir pas voulu le reconnaître en qualité de fils de Jupiter Mais la croix n'était point un supplice en usage chez les Grecs. D'autres disent qu'il mourut long-temps après de trop d'embonpoint. Athénée prétend qu'on le portait dans une cage de fer comme un o' u , et qu'il y fut mangé de vermine. Démêlez dans tous ce» ri-cils la vérité, si vous pouvez

(•) Voy. Atxn dm mot*.

(a) «tttarmtet birn qu'An-uste n'était point adnrv d on eah • t.-u. , mai» de dutic. CYutt un saint; <W Àngurttu. Us

Il y a des aventures que Quinte-Curcc suppose être arrivées dans une ville, et Plutarque dans une autre; et ces deux villes se trouvent éloignées de cinq cents lieues. Alexandre saute tout armé et tout seul du bafut d'une muraille dans une ville qu'il assiégeait ; elle était auprès du Candahar, selon Quinte- Curcc, et près de l'embouchure de l'Indus, suivant Plutarque.

Quand il est arrivé sur les côtes du Malabar ou vers le Gange (il d'importé, il n'y a qu'environ neuf cents milles d'un endroit à 1' être), il fait saisir dix philosophes indiens, que les Grecs appelaient riymnoipphistcs , et qui étaient nus comme des singes. IJ leur propose des questions dignes du Mercure galant de Visé , leur promettant bien sérieusement que celui qui aurait le plus mal répondu serait pendu le premier , après quoi les autres suivraient en leur rang.

Cela ressemble à Nabuchodonosor qui voulait absolument tuer ses mages, s'ils ne devinaient pas un de ses songes qu'il avait oublié, ou bien au calife des Mille et une nuits, qui devait étrangler sa femme dès qu'elle aurait fini son conte. Mais c'est Plutarque qui rapporte cette sottise, il faut la respecter : il était Grec.

On peut placer ce conte avec celui de l'empoisonnement d'Alexandre par Aristote; car Plutarque nous dit qu'oli avait entendu dire à un certain Agnol'émis, qu'il avait entendu dh-c au roi Anlïgohc qu Aristouavait envoyé une bouteille d'eau de IV'onacris , ville d'Arcadîc ; que cette eau était si froide qu'elle tuait sur-le-champ ceux qui en buvaient ; qu'AntipAlrc envoya cette eau dans une corne de pied de mulet; qu'elle arriva toute fraîche à Babylonc ; qu'Alexandre en but , et qu'il eu mourut au bout de six jours d'une fièvre continue.

Il est vrai que Plutarque doute de cette anecdote. Tout ce qu'o^rpeCt recueillir de bien certain, c'est qu'Alexàr«a^^4\t$£e de vingt -quatre ans, aVait conquis la Perse par trois batailles; qu'il eut autant de génieque de valeur; qu'il changeais face de l'Asie, de la Grèce, de l'Egypte, et celle du commerce du monde ; et qu'enfin Boilcau ne devait pas tant se moquer de lui, attendu qu'il n'y a pas d'apparence que Boileau en eût fait autant en si peu d'années (*).

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