‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 242 sur 551 · EXTRÊME · texte numérisé non relu

EXTRÊME

Nous essaierons ici de tirer de ce mot extrême «ne notion qui pourra être utile.

On dispute tous les jours si à 4a guerre la fortune on la conduite fait les succès ;

Si dans les maladies la nature agit plus que la médecine pour guérir ou pour tuer;

Si dans la jurisprudence il n'est pas très-avantageux de s'accommoder quand on a raison , et de plaider quand on a tort ;

Si les belles-lettres contribuent à la gloire d'une nation ou à sa décadence;

S'il faut ou s'il ne faut pas rendre le peuple superstitieux ;

S'il y a quelque chose de vrai en métaphysique , en histoire, en morale;

Si le goût est arbitraire , et s'il est -n effet un bon et un mauvais goût , etc. , etc.

Pour décider tout d'un coup toutes ces questions, prenez un exemple de ce qu'il y a de plus extrême dans chacune ; comparez les deux extrémités opposées, et vous trouverez d'abord le vrai.

Vous voulez savoir si la conduite peut décider infailliblement du succès à la guerre; voyez le cas le plus extrême , les situations les plus opposées où la conduite seule triomphera infailliblement. L'armée ennemie est obligée de passer dans une gorge profonde de montagnes ; votre général le sait; il fait une marche forcée, il s'empare des hauteurs , il tient les ennemis enfermés dans un défilé; il faut qu'ils périssent ou qu'ils se rendent Dans ce cas extrême, la fortune ne peut avoir nulle part à la victoire. Il est donc démontré que l'habileté peut décider du succès d'une campagne; de cela il est prouvé que la guerre est un art.

Ensuite imaginez une position avantageuse, mais moins décisive; le succès n'est pas si certain, m!»is il est toujours très - probable. Vous arrivez ainsi de proche eu proche jusqu'à une parfaite égalité entre les deux armées. Qui décidera alors? la fortune; c'est-à-dire , un événement imprévu : un officie r général tué lorsqu il va exécuter un ordre important , un corps qui s'ébranle sur un faux bruit, t«n« terreur panique , et mille autres cas auxquels la prudence ne peut remédier; mats il reste toujours certain qu'il y a un art, une tactique.

Il en faut dire autant de la médecine, de cet art d'opérer de la tête et de la main , pour rendre à la vie un homme qui va la perdre.

Le premier qui saigna et purgea à propos un homme tombé en apoplexie; le premier qui imagina de plonger un bistouri dans la vessie pour en tirer un caillou, et de refermer 11 plaie; le premier qui sut prévenir la gangrène dans une partie du corps,

étaient sans doute des hommes presque divins, et ne ressemblaient pas aux médecins de Molière.

Descendez de cet exemple palpable à des expérieuecs moins frappantes et plus équivoques; vous voyez des fièvres, des maux de toute espèce qui se guérissent, sans qu'il soit bien prouvé si c'est la nature ou le médecin qui les a guéries; vous voyez des maladies dont l'issue ne peut se deviner, vingt médecins s'y trompent ; celui qui a le plus d'esprit , le coup d'œil plus jusîc, devine le caractère de la maladie. Il y a doue un art; et l'homme supérieur en counail les finesses. Ainsi La Pcyronic devina qu'uu homme de la cour devait avoir avalé un os pointu qui lui avait causé un ulcère , et le mettait en danger de mort ; ainsi Uoërhaavc devina la cause de la maladie aussi inconnue que cruelle d'un comte de Vasscnatr. 11 y a doue réellement un art de la médeciuc; mais dans tout art il y a des Virgilcs cl des Msevius.

Dans la jurisprudence, prenez une cause nette, dans laquelle la loi parle clairement ; une lettre de change bien faite, bien acceptée, il faudra par tout pays que l'accepteur soit condamné à la payer. Il y a donc une jurisprudence utile, quoique dans mille cas les jugemens soient arbitraires, pour le malheur du genre humain, parce que les lois sont mal faites.

Voulez-vous savoir si les belles-lettres font du bien à une nation ; comparez les deux extrêmes : Cicéron cl un ignorant grossier. Voyez si c'est Pline ou Attila qui fil la décadence de Rome.

On demande si l'on doit encourager la superstition dans le peuple ; voyez sur tout ce qti'il y a de ptus extrême dans celte funeste matière, la Saint - ÎJarthélcmi, les massacres d'Irlande, les croisades; la question est bientôt résolue.

Va-t-il du vrai en métaphysique ? Saisissez d'abord les points les plusétounans et les plus vrais; quelque chose existe, donc quelque chose existe de toute éternité. Un être éternel existe par lui-même; cet être ne peut être ni méchant ni inconséquent. Il faut se rendre à ces vérités; pret/uc tout le reste est abandonné à la dispute , et l'esprit le plus juste démêle la vérité loisque les autres cherchent dans les ténèbres.

Y a-t-il un bon et un mauvais goût? Comparez les extrêmes; voyez ces vers de Corneille dans Cinna ( Acte IV, scène III.)

Oclave, ose accumr le destin d'injostice,

Quand tu vois que les lient s'urmrnt pour ton supplie - ,

Et que , par ton exemple s ta perte guidé* ,

Ils violent des droit» que tu n'as pu gardfs !

Comparez-les à ceux-ci dans Othon :

Dis-moi donc, lorstra'Otlion «est oflS.Tl A Camille,

A-t-il été contraint? a-t-elle été facile?

Son hommage auprès d'elle a-t-il ra plein effet ?^

(Acte U, scène I.)

Par cette comparaison des deux extrêmes, il est bientôt décidé qu'il existe un bon et un mauvais goût.

11 en est en toutes choses comme des couleurs; les mauvais yeux distinguent le blanc et le noir ; les yeux meilleurs, plus exercés, discernent les nuances qui se rapprochent.

UsfUC sWed ,«*>«■ Unj.t idem est; Ions» ultimà £fUnt

ÊZECIIIEL.

De quelques passages singuliers de ce prophète ? et de quelques usages anciens.

Ox sait aujourd'hui qu'il ne faut pas juger des usages anciens par les modernes; qui voudrait réformer la cour d'Alcinoûs dans l'Odyssée, sur celle du grand -turc, ou de Louis XIV, ne serait pas bien reçu des savans : qui reprendrait Virgile d'avoir représenté le roi Evandrc couvert d'une peau d'ours et accompagné de deux chiens, pour recevoir des ambassadeurs, serait un mauvais critique.

Les mœurs des anciens Egyptiens et Juifs sont

encore plus différentes des nôtres que celles du roi Alcinoûs, de Nausica sa fdle, et du bon -homme Evandrc. Ezéchiel, esclave chez les Cbaldéens, eut une vision près de la petite rivière de Chobar qui «c perd dans lTuphratc.

On ne doit point être étonné qu'il ait vu des animaux à quatre faces et à quatre ailes, avec des pieds de veau, ni des roues qui marchaient toutes seules, et qui avaient un esprit de vie; ces symboles plaisent à l'imagination ; mais plusieurs critiques se sont révoltés contre l'ordre que le Seigneur lui donna de manger pendant trois cent quatre-vingt-dix jours du pain d'orge, de froment et de millet couvert d'excrémens humains.

Le prophète s'écria: Pouah! pouah! pouah! mon &me n'a point été jusqu'ici pollue ; et le Seigneur lui répondit : Hé bien, je vous donne de la fiente de bœuf au lieu d'excrémens d'homme, et vous pétrirez votre pain avec celte fiente.

Comme il u'est point d'usage de manger de telles confitures sur son pain , la plupart des hommes trouvent ces commandemens indigues de la majesté divine. Cependant il faut avouer que de la bouze de vache cl tous les diamans du grand-mogol sont parfaitement égaux, non-seulement aux yeux d'un être divin, mais à ceux d'un vrai philosophe; cl, à l'égard des raisons que Dieu pouvait avoir d'ordonner un tel déjeûner au prophète , ce n'est pas à nous de les demander.

Il suffit de faire voir que ces commandemens qui nous paraissent étranges, ne le parurent pas aux Juifs.

Il est vrai que la synagogue ne permettait pas, du temps de saint Jérôme, la lecture d'Exéchiel avant l'âge de trente ans; mais c'était parce que dans le chapitre XVIII , il dit que le fils ne portera plus l'iniquité de son pire, et qu'on ne dira plus, les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des entons en sont agacées.

En cela il se trouvait expressément en contradiction avec Moïse, qui, au chapitre XXVIII des A'oml>re<, assure que les enfaiis portent l'iniquité des pères, jusqu'à la troisième et quatrième génération.

Ezéchiel , au chapitre XX , fait dire encore au Seigneur, qu'il a donné aux Juifs des préceptes qui ne sont pas bons. Voilà pourquoi la synagogue interdisait aux jeunes gens une lecture qui pouvait faire douter de l'irréfragabilité des lois de Moisc.

i de nos jours sont encore plus é*(on-

PH1LOSOPHIQUE. 469

nés du chapitre XVI d'Exéchiel : Voici comme le prophète s'y prend pour faire connaître les crimes de Jérusalem. H introduit le Seigneur parlant à une fille, et le Seigneur dit à la fille : Lorsque vous naquîtes, on ne vous avait point encore coupé le boyau du nombril, on ne vous avait point salée, vous éticx toute nue, j'eus pitié de vous; vous êtes devenue grande, votre sein s'est formé, votre poil a paru; j'ai passé, je vous ai vue, j'ai connu que c'était le temps des amans; j'ai couvert votre ignominie; je me suis étendu sur vous avec mon manteau ; vous avez éié à moi ; je vous ai lavée , parfumée , bien habillée, bien chaussée ; je vous ai donné une écharpe de coton , des bracelets, un collier; je vous ai mis une pierrerie iu nez, des pendaiis d'oreille , et une couronne sur la tête, etc.

Alors, ayant confiance à votre beauté, vous avez forniqué pour votre compte avec tous 'es passans...< Et vous avez bAli un mauvais lieu... et vous vous Ctes prostituée jusque dans les places publiques, et vous avez ouvert vos jambes à tous les passans. ... et vous avez couché avec des Egyptiens.... et enfin, vous avez payé des amans, et vous leur avez fait des présens afin qu'ils couchassent avec vous... et, en payant au lieu d'être payée, vous avez fait le contraire des autres filles... Le proverbe est, telle mère, telle fille, et c'est ce qu'on dit de vous, etc.

On s'élève encore davantage contre le chapitre XXm. Une mère avait deux filles qui ont perdu leur virgiuité de bonne heure; la plus grande s'appelait Oolla, et la petite Oliba.... u Oolla a été folle des jeunes seigneurs, magistrats, cavaliers; elle couché avec des Egyptiens dès sa première jeunesse... Oliba sa sœur a bien plus forniqué encore avec des officiers, des magistrats et des cavaliers bien faits;

clic a découvert sa turpitude; elle a multiplié ses fornications; elle a recherché avec emportement les embrassemens de ceux qui ont leur membre comme un Ane, cl qui repaudeut leur semence comme des chevaux.... »

Ces descriptions, qui effarouchent tant d'esprits f.ùblcs, ne signifient pourtant que les iniquités de Jérusalem cl de Samaric; les expressions qui nous paraissent libres ne l'étaient point alors. La même naïveté se montre sans crainte dans plus d'un endroit de l'Ecriture. Il y est souvent parlé d'ouvrir la vulve. Le5 termes dont elle se sert pour exprimer l'accouplement de Booz avec Ruth, de J"'da avec sa bellefille, ne sont point déshonnétes en hébreu, cl le seraient en notre langue.

On ne se couvre point d'un voile quand on n'a pas honte de sa nudité ; comment , dans ces temps-là , aurait-on rougi de nommer les géniloircs, puisqu'on touchait les géniloircs de ceux à qui l'on fesait quelque promesse? c'é:ait une marque à», respect, un symbole de fidélité , comme autrefois parmi nous les seigneurs châtelains menaient leurs mains entre celles de leurs seigneurs paramonts (*).

Nous avons traduit les géniloircs par cuisse. Eliézcr met la main sous la cuisse d'Abraham : Joseph met la main sous la- cuisse de Jacob. Celte

coutume était fort ancienne en Egypte. Les Egyptiens étaient si clog.ics d'attacher de la turpitude à Ce que nous n'osons 1.1 découvrit, ni nommer, qu'ils portaient en procession une grande figure du membre viril nommé plt illuni, pour remercier les dieux de faire servir ce ne.nbrc à ia propagation du genre humain.

Tout cela prouve assez que nos bienséances ne tout pas les bienséances de; autre? peuples. Dans quel temps y a-t-il eu die* hs Romains plus de politesse que du temps du siècle d'Auguste ? cependant Iloracc ne fait nulle diiUu.té de dire dans une picco «orale :

Nte vert or , ne, dam f tue, vir rttre reeurrat.

(Satire 11 du bvr.l,r. ia7.)

Auguste se sert de la même expression dans une epigrammc contre ruine.

Un homme qui prononcerait parmi nous le mot qui répond a /r<fno, serait regardé comme un croche» tcur ivre; ce mot, et plusieurs autres dont se servent Horace et d'autres auteurs, nous parait encore plus judéecut que les expressions d'Êzécbie). Défcsonsnous de tous nos préjugés quand nous lisons d'anciens auteurs, ou que nous voyageons chez les nations éloignées. La nature est la même partout, et les mages partout différens.

Je rencontrai uu jour dans Amsterdam un rabbin tout plein de ce chapitre. Ah! mon ami, dit-il, que bous vous avons d'obligation! Vous avez fait connaître toute la sublimité de la loi mosaïque , le déjeûner d'Ezéchiel , ses belles attitudes sur le côté gauche; Oolla et Oliba sont des choses admirables; ce sont des types, mon frère, des types, qui figurent qu'un jour le peuple juif sera maître de toute la terre; mais pourquoi en ave/, vous omis tant d autres qui dont à peu pi es de celle force ? pourquoi u'avez-vous pas représeuté le Scigucur disant au sage Osée, des le second verset du premier chapitre : « Osée, prends une fille de joie, et fais-lui des fils de fille de joie. » Ce sont ses propres paioles. Osée prit la demoiselle, il eu cul un garçon, et puis une fille, et puis encore .ttn garçon; et c était un »ypc, cl ce type dura trois armées. Ce n'est pas tout , lit 'c Seigneur, au troisième chapitre : « Va-t'en prendte une femme qui soit non-seulement débauchée, mais adultère ; Osée obéit, mais il lui eu coûta quinze éc is et uu setier et demi d'orge; car vous savez que dans la terre promise il y avait tirs-peu de (iouient. M.iis savez vous ce que tout cela signifie? Non, lui dis-je; ni moi non plus, di! le rabbin.

Un grave savant s'approcha, et nous dit que c'étaient des fictions ingénieuses et toutes remplies d'agrément. Ah! monsieur, lui répondit un jeune homme fort instruit, si vous voulez des fictions, croyez moi, préférez celle* d'IIoim re , de \ irgile et d'Ovide: quiconque aime les prophéties d'Ezéchiel mérite de déjcûucr avec lui.

ÊZOURVÊDAM.

Qu'est-ce donc que cet Ezourvédam qui est à la fciblio;hcqu« du roi de France? C'est un ancien com-

mentaire qu'un ancien brame composa autrefois, avant l'époque d'Alexandre , sur l'ancien Védam, qui était lui-même bien moius ancien que le livre du

Respectons, vous dis-je, tous ces anciens Indiens. Ils inventèrent le jeu les échecs, ol les Grecs allaient apprendre cher eux ia géométrie.

Cet Ezourvédam fut en dernier lieu traduit par un brame, correspondant de la malheureuse compagnie française des Indes. Il me fut apporté au mont Krapac, où j'observe les neiges dcpui» long-temps; cl je l'envoyai à la grande biblio.bèqoe royale de Paris, où il est mieux placé que chez «nci.

Ccua qui voudront le consul. er verront qu'après plusieurs révolutious produites par l'Eternel, il plut à l'Eternel de former un homme qui s'appelait Adimo et une femme doul le nom répondait a celui de la vie.

Cette anecdote indienne est-elle prise des livres juifs? les Juifs l'ont-ils copiée des Indiens? ou pcutou dire que les uns et les autres l'ont écrite d'original , et que les beaux esprits se rencontrent?

Il n'était pas permis aux Juifs de penser >

écrivains eussent rien puisé chez les braciuancs dont ils n'avaicut pas entendu parler. Il uc nous est pas permis de penser sur Adam autrement que les Juifs. Par conséquent je me tais, et je uc pense point.

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