GENRE DE STYLE
Comme le genre d'exécution que doit employer tout artiste dépend de l'objet qu'il traite ; comme le genre de Poussin n'est point celui de Tcnicrs, ni l'architecture d'un temple celle d'nne maison commune, ni la musique d'un opéra-tragédie celle d'un opérabouffon ; aussi chaque genre d'écrire a son style propre en prose et en vers. On sait assez que le style de l'histoire n'est pas celui d'une oraison funèbre, qu'une dépêche d ambassadeur ne doit pas être écrite comme* un sermon , que la comédie ne doit point se servir des tours hardis de l'ode, des expressions pathétiques
(-)Hor-.,lib.U,,p.a,v.i87.
lo)I0>al,aUl,ek^a,v.5et6.
de la tragédie, ni des métaphores et des ce soc s de l'épopée.
Chaque genre a ses nuances différentes : on peut aa fond les réduire à deux , le simple et le relevé. Ces deux genres, qui en embrassent tant d'autres, ont des beautés nécessaires qui leur sont également communes : ces beautés sont la justesse des idées, leur conveoanec, l'élégance, la propriété des expressions, la pureté du langage. Tout écrit, de quelque nature qu'il soit, exige ces qualités; les différences coosistcut dans les idées propres à chaque s^jet, dans les tropes. Ainsi un personnage de comédie n'aura ni idées sublimes, ni idées philosopLirues ; un berger n'aura point les idées d'un conquérant , une épître didactique ne respirera point la passif n ; et, dans aucun de ces écrits, on n'emplckra ni métaphores hardies, ni exclamations pathétiques, ni expressions véhémentes.
Entre le simple et le sublime , il y a plusieurs nuances, et c'est l'art de les assortir qui contribue à la perfection de l'éloquence et de la poésie. Ccst par cet art que Virgile s'est élevé quelquefois dans légloguo. Ce vers
Ut vidi, ut ptrii, ut nu maliu aboutit eror!
(Edog.vni,v.4i.) serait aussi beau dans la bouche de Didon que dans celle d'un berger ; parce qu'il est naturel , vrai et élégant, et que le sentiment qu'il renferme convient à toutes sortes d'états. Mais ce vers,
Cmtuncaufu* nue ci mea quai Amaryllis a nu bat (Eclof.lI,T. 5a.) De conviendrait pas a un personuage héroïque, parce qu'il a pour objet uuc chose trop petite pour un héros.
Nous n'entendons point par petit ce qui est bas et grossier; car le bas et le grossier n'est point ua genre, c'est un défaut.
Ces deux exemples font voir évidemment dans quel cas on doit se permettre le mélange des styles, et quand on doit se le défendre. La tragédie peut s'abaisser, elle le doit même: la simplicité relève souvent la grandeur, selon le précepte d'Horace :
Et tragiau p Uni moue doiet fermant ptdalri.
( An port. , t. 9S.)
Ainsi ces deux beaux vers de Titus, si naturels et
Depuis cinq a m entier* chaque jour je la voit ,
Et croit toujours la voir peur k première fois.
(Baow, Bérénice, acte D, acane II.)
ne seraient point du tout déplacés dans le haut comique; mais ce vers d'Antiochus,
Dan» l'orieot désert quel devint mon ennui!
ami, scène IV.)
■e pourrait convenir à un amant dans une comédie, parce que cette belle expression figurée dans l'orient dc»crt est un genre trop relevé pour la simplicité des brodequins. Nous avons remarqué déjà, au mot Esprit, qu'un auteur qui a écrit sur la physique, et qui prétend qu'il y a eu un Hercule physicien, ajoute qu'on ne pouvait résister à un philosophe de cette force. Un autre, qui vicut d'écrire un petit livre (lequel il suppose être physique et moral) contre
l'utilité de l'inoculation, dit que si Ton usage la petite vérole artificielle, la mort ferait btea attrapée. »
Ce défaut vient d'une affectation ridicule. U en est une autre qui n'est que l'effet de la négligence, c'est de mêler au style simple et noble qu'exige l'histoire ces termes populaires, ces expressions triviales, que la bienséance réprouve. On trouve trop souvent dans Mézerai , et même dans Daniel qui, ayant écrit longtemps après lui, devrait être plus correct, « qu'un général sur ces entrefaites se mit aux trousses de l'enuemi, qu'il suivit sa pointe, qu'il le battit à plate couture. » On ne voit point de pareilles bassesses de style dans Tite-Livc, dans Tacite, dan* Guicbardin, dans Clarcndon.
Remarquons ici qu'un auteur qui s'est fait un genre de style, peut rarement le changer quand il change d'objet. Lafonlaine dans ses opéras emploie h même genre qui lui est si naturel dans ses contes et dans ses fables. Benserade mit, dans sa traduction des Métamorphoses d'Ovide, le genre de plaisanterie qui l'avait fait réussir dans des madrigaux. La perfection consisterait à savoir assortir toujours son style à la matière qu'on traite; mais qui peut être le maître de sou habitude, et ployer son génie à son gré (*) ?