‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 306 sur 551 · GREGOIRE VIL · texte numérisé non relu

GREGOIRE VIL

Bayle lui-même, en convenant que Grégoire fut le boutefeu de 1 Europe (n) , lui accorde le titre de grand homme, « Que l'andcunc Rome, dit-il, qui ne se piquait que de conquêtes et de la vertu militaire, ait subjugué tant d'autres peuples, cela est beau et glorieux selon le monde ; maiô ou u'en est pas surpris quand on y fait un peu réflexion. Ccst bien un autre sujet de surprise, quand ou voit la nouvelle Roue, ne se piquant que du ministère apostolique, acq- irir une autorité sous laquelle les plus grands monarques ont été contraints de- plier. Caron peut d>re qu'il n'jr a presque point d'empereur qui ait tenu téte aux papes, qui ne se soit enfin très-mal trouvé de sa résistance. Encore aujourd'hui , les démêlés des plus puissans princes avec la cour de Rome, se terminent presque toujours à leur confusion. »

Je ne suis en rien de l'avi» de Bayle. H pourra se trouver bien des gens qui ne seront pu de mon avis : nuis le voici, et le réfutera qui voudra.

i». Ce n'est pas à la eonfbsiondes prineosd'Orange et des Sept-Provinces-Unies que se sont terminés leurs différends avec Rome. Et Bayle, se moquant de Rome dans Amsterdam , éuil nu assez bel exeraplo du contraire.

Les triomphes de la reine Elisabeth, de Gustave Vasa en Suède , des rois de Dancmarck. , de tous les princes du nord de l'Allemagne, de la plus belle partie de Hlolvétie, de la seule petite ville de Genève , sur la politique de la cour romaine, sont d'assez. bons témoignages qu'il est aisé do lui résister en fait de religion et de gouvernement.

a \ Le saccagement do Rome par les troupes de Charles-Quint ; le pape Clément VII, prisonnier au château Saint -Ange; Louis XIV obligeant le pape Alexandre VII à lui demander pa'icn, et érigeant dans Rome même un monument ds l» soumission du pape; et de nos jours les jésuites , cette principale milice papale détruite si aisément en Espagne, en France, a Naplcs, à Go» et dans le Paraguai, tout cela prouve assez que, quand les princes puissans •ont mécouteos de Rome, ils ne terminout point cette querelle à leur confusion; ils poorrout se laisser fleehir, mais ils ne seront pas confondus.

Quand les papes ont marché sur la tête des rois, quand ils ont donné des couronocs avec une bulle , il me parait qu'ils n'out fait précisément, dans ces temps de leur grandeur, que ce que fesaicot les çalifes successeurs de Mahomet dans le temps d^kmi

r» Voym H*; le i laid:!* Cn corna.

décadence. Les uns et les autres, en qtialité de prêtres , donnaient en cérémonie l'investiture des empires aux plus forts.

4*. Maimbourg dit ; « Ce qu'aucun pape n'avait encore jamais fait , Grégoire VII priva Henri IV de sa dignité d'empereur et de ses royaumes de Germanie et d'Italie. »

Maimbourg se txompe. Le pape Zacharie, longtemps auparavant, avait mis une couronne sur la tète de PAustrasien Pépin, usurpateur du royaume des Franc»; pois le pape Léon ÎII avait déclaré le (ils de ce Pépin empereur d'occident, et privé par là l'impératrice Irène de tout cet empire; et, depuis ce temps , Il faut avouer qu'il n'y eut pas un clerc de Péglise romaine qui ne s'imaginât que son évoque disposait de tontes les couronnes.

On fit toujours valoir cette maxime quand on 1e pot; on la regarda comme nne arme sacrée qui reposait dans la sacristie de Saint-Jcan-de-Latran, et qu'on en tirait en cérémonie dans toutes les occasions. Cette prérogative est si belle , e'ie élève si haut la dignité d'un exorciste né i Velletri , on â Civite- Vecchta, que, si Luther, CEcolampade, Jean Chauvir, et tons les prophètes desCévennes étaient nés dans un misérable village auprès de Rome et y avaient été tonsurés, ils auraient soutenu cette église avec la même rn»c qu'ils ont déployée pom* la détruire.

5*. Tout dépend donc du temps, du lien où Ton est né, et des circonstances où l'on se trouve. Grégoire VII était né dans un stède de barbarie , d'ignorance et de superstition, et il avait à faire à un empereur jeune , débauché , sans expérience, manquant d'argent , et dont le pouvoir était contesté par tous les grands seigneurs d'Allemagne.

il ne faut pas croire que depuis PAustrasien Charlemagne ht peuple romain ait jamais été fort aise d'obéir A des Francs, on à des Teutons; îl les haïssait entant que les anciens vrais Romains auraient bai les Citnbtes, si les Ombres avaient dominé en Italie. Les Othons n'avaient laisse' dans Rome qu'une mémoire exécrable , parce qu'ils y avaient été puissans ; et depuis les Othons on sait que l'Europe fut dans une anarchie affreuse.

Cette anarchie ne fut pas mieux réglée sous les empereur» de la maison de Franconie. La moitié de PAHemafcnC'éUit soulevée contre Henri IV; la grande duchesse-comtesse Mathilde , sa cousine-germaine, pins puissante quo lui en îtalic , était son ennemie inortcHe. Elle possédait , soit comme flefs de l'empire , soit comme allodiaux , tout le dtirlié de Toscane, le Crémonois, le- Ferrarois, le Mantouan, le Parmesan, une partis uV la Marche dAucôue, Rcggio, Modèuc, Spoletlv, Vérone; eliç avait des droits, c est-à dire, des prétentions, sur les deux Bourgognes. La chancellerie impériale revendiquait ces terres, selon son osaçe de tout revendiquer.

Avouons que Grégoire VII aurait été un imbécile s'il n'avait pas employé le profane et le sacré pour gouverner cette princesse , ot pour s'en faire un appui contre les Allemands. Il devint son directeur, et de son directeur son héritier.

Jo n'examine pas s'il fat en effet son amant, ou sll

feignit de l'être, ou si ses ennemis feignirent qu'il Tétait; ou si, dans des momens d'oisiveté, ce petit homme , très-pétulant et très-vif, abusa quelquefois de sa pénitente, qui était femme, faible et capricieuse : rien n'est plus commun dans Tordre des choses humaines. Mais comme d'ordinaire on n'en tient point registre ; comme on ne prend point de témoins pour ces petites privautés de directeurs et de dirigt'-os; comme ce reproche n'a été fait à Grégoire que par ses ennemis, nous ne devons pas prendre ici une accusation pour une preuve. Cesl bien assez quo Grégoire ait prétendu à tcus les biens de sa pénitente.

6". La donation qu'il se fit dire eu ioyj par la comtesse Mathilde est plus que suspecte. Et une preuve qu il ne faut pas s'y fier, c'est que uon-seuletnent on ne moutra jamais cet acte, mais que dans un second acte on dit que le premier avait été perdu. On prétendit que la donation avait été faite dans la forteresse de Canosse ; et dans le second acte on dit qu'elle avait été faite dans Rome (*). Cela pourrait bien confirmer l'opiniou de quelques antiquaires un peu trop scrupuleux , qui prétendent que de mille chartes de ces temps-là (et ces temps sont bien longs), il y en a plus de neuf cents d'évidemment fausses.

Il y eut deux sortes' d'usurpateurs dans notre Europe, et surtout en Italie, les brigands et les faussaires.

j". Bayle, en accordant à Grégoire le titre de grand homme, avoue pourtant que ce brouillon dc'crédita fort son héroïsme par ses prophéties. Il eut l'audace de créer un empereur; et on cela il fit bien, puisque l'empereur Henri IV avait créé un pape. Henri le déposait, et il déposait Henri : jusque-là il n'y a rien à dire , tout est égal de part et d'autre. Mais Grégoire s'avisa de faire le prophète; il prédit la mort d'Henri IV pour Tannée 1080 ; mais Henri IV fut vainqueur, et le prétendu empereur Rodolphe fut défait et tué en Tharingc par le fameux Godefroi de Bouillon, plus véritablement grand homme qu'eux tous.

Cela prouve, A mon avis, que Grégoire était encore plus enthousiaste qu'habile

Je signe de tout mon cœur ce que dit Bayle : w Quand on s'engage à prédire Tevcnir, on fait provision sur toute chose d'un frort g airain et d'un tnaga siu inépuisable d'équivoques. » Mais vos ennemis se moquent de vos équivoques; l-ur front est d'airain comme le votre; et ils vous traitent de fripon, insolent et maladroit.

8". Notre grand homme finit par voir prendre la ville de Rome d'assaut en io83 ; il fut assiégé dans le château nommé depuis Saint-Ange, par ce même empereur Henri IV qu'il avait osé déposséder. Il mourut dans la misère et le mépris à Salerne , sous la protection du Normand Robert Guiscard.

J'en demande pardon à Home moderne ; mais ,

quaud je lis l'histoire des Scipions, des Catons, des

Pompée et des César, j'ai de la peine à mettre dans

ïcur rang un moine factieux , devenu pape sous le

nom de Grégoire VII.

{*), Voyez l'aliclc DoJAritvs.

Ou a donné depuis un plus b«au titre à notre Grégoire, on Ta fait saint, du moins à Rome. Ce fut 1*. fameux cardinal Coscia qui fit cette canonisation sous le pape Benoît XIII. On imprima mémo un office de saint Grégoire VU dans lequel on dit que ce saint « délivra les fidèles de la fidélité qu'ils avaient juré» à leur empereur. »

Plusieurs parlcmcns du royaume voulurent faire brûler celte légende par les exécuteurs de leurs hautes justices; mais le nonce Bcr.livoglio, qui avait pour maîtresse une actrice i'c Topera, qu'on appelait la Constitution, et qui avait de cette actrice une fille qu'on appelait la Légende, homme d'ailleurs fort aimable et de la meilleure compagnie, obtint du ministère qu'on se contenterait de condamner la lé* géode de Grégoire, do la supprimer et d'en rire (*).

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