‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 313 sur 551 · HISTORIOGRAPHE · texte numérisé non relu

HISTORIOGRAPHE

Titre fort différent de celui d'historien. On appelle communément en France historiographe , homme de lettres pensionné , et comme ou disait autrefois, ap- II pointé pour écrire l'histoire. Alain Charticr fut historiographe de Charles VII. 11 dit qu'il interrogea les domesliques de ce prince, et leur fit prêter serinent, •clon le devoir de sa charge, pour savoir d eux si Charles avait eu en effet Agnès Sorcl poitr maîtresse. II conclut qu'il ne se passa jamais rien de libre entre ces amans, et que tout se réduisit à quelques caresses honnêtes dont ces domestiques avaient été les témoins inooeens. Cependant il est constant , non par les historiographes , mais par les historiens, appuyés sur les titres de famille, que Charles VII eut d'Agnès Sord trois filles, dont l'ainéc, mariée •« un Dréié, fut poignardée par son mari. Depuis ce temps il v eut souvent des historiographes de France en titre, et l'usage fut de leur donner des brevets de conseillers d'éttt avec les provisions de leur charge. Us étaient cotnnensaux de la maison du roi. Matthieu cul ces pri- 1 viléges sous Henri IV, et n'eu écrivit pas mieux l'histoire. ,

A Venise, c'est toujours un noble du sénat qui a II ce titre et cette fonction; et le célèbre flani les a II remplis avec une approbation générale. II est bien H difficile que l'historiographe d'un prince ne soit pas un menteur; celui d'une république flatte moins, mais il ne dit pus toutes les vérités. A la Chine, les historiographes sont chargés de recueillir tous les événemens et tous les titres originaux sous une dynastie. Ils jettent les feuilles numérotées dans une vaste salle, par un orifice semblable à la gueule du lion dans laquelle on jette à Venise les avis secrets | qu'on veut donner; lorsque la dynastie est éteinte, on ouvre lu salle, et on rédige les matériiux, dont on compose «ne histoire authentique. Le journvl général de 1 empire sert aussi à fermer le corps d'histoire; ce journal est supérieur à nos gazettes, en ce qu'il est fait sous les yeux «les mandarins de chaque province , revu par un tribunal suprême, et que chaque pièce porte avec elle une authenticité qui fait foi dans les matières contentjeuses.

Chaque souverain choisit son historiographe. I Vittorio Sim le fut. Pélisson fut choisi d'abord par I Louis XIV pour écrire les événemens do son règne, I et il s'acquitta de cet emploi avec éloquence daus 11 l'histoire de la Frs*scsw*Coaté. Racine , le plus éW- H

gant des poètes, et Boilcau le correct, furent ensuite substitués à Pélisson. Quelques curieux oui recueilli quelques mémoires du passage du Rhin écrits par Racine. On ne peut juger par ces mémoires si Louis XTV passa le Rhin ou non avec les troupes qui traversèrent ce fleuve à la nage. Cet exemple démontre assez combien il est rare qu'un historiographe ose dire la vérité. Aussi pinsioars qui ont eu ce titre se sont bien donné de garde d'écrire l'histoire; ils ont fah comme Amiot, qui disait qu'il était trop attache à ses maîtres pour écrire leur vie. Le père Daniel eut la patente d'historiographe après avoir donné son histoire de France; il n'eut q;.*unc pension de 6oo livres regardée seulement comme un honoraire Convenable a un religieux.

II est très-difficile d'assigner aux sciences et' aux arts, aux travaux littéraires, leurs véritables bornes. Peut-être le propre d'un historiographe est de rassembler les matériaux , et on est historien quand on les met en oeuvre. Le premier peut tout amasser, le second choisir et arranger. L'historiographe tient plus de l'annaliste simple, et l'historien semble avoir un champ plus libre pour l'éloquence.

Ce n'est pas la peine de dire ici que l'un et l'autre doivent également dire la vérité; mais on peut examiner cette grande loi de Cicéron : ATr tjui.l ra i laerre non aiuieal , qu'il faut oser ne taire aucune vérité. Cette règle est au nombre des lois qui ont besoin d'être commentées. Je suppose un prince qui confie n son historiographe un secret important auquel l'honneur de ce prince est attaché, ou que mémo le bien de l'état exige que ce secret ne soit jamais révélé ; l'historiographe ou l'historien doit-il manquer de foi à son prince ? doit-il trahir sa patrie pour obéir à Gcéron? La curiosité du public semble l'exiger; l'honneur, le devoir le défendent. Peut-être en et cas faut-il renoncer i écrire l'histoire.

Une vérité déshonore une famille, l'historiographe ou l'historien doit-il l'apprendre au public ? non, sans doute; il n'est point chargé de révéler la honte des particuliers, et l'histoire n'est point une satire.

Mais si cette vérité scandaleuse tient aux événemens publics, si elle entre dans les intérl'ts de l'état, si elle a produit des manx dont il importe de savoir la cause, c'est alors que la maxime de Cicéron doit être observée; car cette loi est comme toutes les autres lois qui doivent être ou exécutées, ou tempérées, ou négligées selon les convenances.

Gardons-nous de ce resp-ct Immain, qnnnd II s'agit des fautes publiques reconnues, des prévarications, des injustices que le malheur des temps a arrachée à des corps respectables; on n«! saurait trop* les mettre au jonr; ce sont des phares qui avertissent ces corps toujours subsistons de ne plus se briser aux mêmes écueils. Si un parlement d'Angl*tcrrc a condamné nn homme de bien au supplice , si une assemblée de théologiens a demaudé le sang d'un infortuné « qui ne pensait pas comme ctrx, il est du devoir d\m historien d'inspirer de l'horreur à tous les sièrles ponr ces assassinats juridiques. On a dû toujours faire rou» gir les Athéniens de la mort de Soeratc.

Heureusement même un peuple entier trouve ton-

jours bon qu'on lui remette «levant les yeux les crimes de ses pères; on aime à les condamner, on croit valoir mieux qu'eux. L'historiographe ou l'historien les encourage dans ces sentimens; et, eu retraçant tes guerres de la Fronde et celles de la religion, ils empêchent qu'il n'y en ait encore.

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