‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 319 sur 551 · IDEE · texte numérisé non relu

IDEE

• ECT10R rkEatlBKB.

Qu'est-ce qu'une idée?

C'est une image qui se peint dans mon cerveau.

Toutes vos pensées s^nt donc des images?

Assurément; car I<îs idées les plus abstraites ne sont que les suites de tous les objets que j'ai aperçus. Je ne prononce le mot d'être en général que parce que j'ai connu des êtres particuliers. Je ne prononce le nom d'infini que parce que j'ai vu des bornes, et que je recule ces bornes daus mou entendement autant que je le puis : je n'ai des idées que parce que j'ai des images dans la téte.

fct quel est le peintre qui fait ce tableau?

Ce n'est pas moi; je ne suis pas assez bon dessinateur; c'est celui qui m'a fait, qui fait mes idées.

El d'où savez-vous que ce n'est pas vous qui faites des idées ?

De ce qu'elles me viennent très-souvent maigre moi quand je veille, cl toujours malgré moi quand jo rêve en dormant.

Vous êtes doue persuadé qun vos idées ne vous appartiennent que comme vos cheveux qui croissent, qui blanchissent, et qui tombent sans que vous vous en mêliez?

Rien n'est plus évident ; tout ce que je puis faire, c'est de les friser, de les couper, de les poudrer ; mais ;'l ne m'appartient pas de les produire.

Vous seriez doilc de l'avis de Malcbranche, qui disait que nous vovo.is tout en Dieu ?

Je suis bien sûr au moins que, si nous ne voyons pas les choses dans le grand Être , nous les voyons par son action puissante et présente.

El comment celte action se fait-elle ?

Je vous ai dit cent fois dans uct entretiens qu? je

n'en MTais pas un mot, et que Pieu n'a dit ton secret à personne. J'ignore ce qui fait battre non eoeitr, courir mon sang dans mes veines; j'ignore le principe de tous mos mou^mens; et vous voulez que je votM dise comment je sens et comment je pense? cela n'est pas juste.

Mais vous savez au moins si votre faculté d'avoir

des idées est jointe à l'étendue?

Pas un mot. Il est bien vrai que Tatien, dans son discours aux Grecs , dit que l'àmo est composée manifestement d'un corps. Innée, dans son chapitre XXVI du second livre, dit que le Seigneur a enseigné que nos âmes gardent la. figure de notre corps pour en conserver la mémoire. Tcrlullicu assure, dans son second livre de l'âme, qu'elle es', un çorps. Arnobe, Lac tance, Hilairc, Grégoire de Nysse, Ambroîsc n'ont point une autre opinion. On prétend que d'autres pères de l'église assurent que l'Ame est sans aucune étendue, oî qu'en cela ils sont de l'avis de Platon : ce qui est très-douteux. Pour moi, je n ose être d'aucun avis ; je ne vois qu'incompréhensibilité dans l'un et dans l'autre système; et, après y avoir rêvé toute ma vie, je suis aussi avancé que le premier jour.

Ce n'était donc pas la peine d'y penser.

Il est vrai ; celui qui jouit en sait plus que celui qui réfléchît, ou du moins il sait mieux, il est plus heureux; mais que voulez -vous? il n'a pas dépendu de moi de recevoir ni do rejeter daus ma cervelle toutes les idées qui sont venues y combattre les unes contre les autres, et qui ont pris mes cellules médullaires pour leur champ de bataille. Quand elles se sont bien battues , je n'ai recueilli de leurs dépouilles que l'incertitude.

Tl est bien triste d'avoir tant d'idées, et de ne savoir pas au juste la nature des idées.

Je l'avoue; mais il est bien plus triste, et beaucoup plus sot de croire savoir ce qu'on lie sait pas.

Mais si vous ne savez pas positivement ce que c'est qu'une idée, si vous ignorez d'où elles vous viennent, vous savez du moin* par où elles vous viennent ?

Oui, comme les anciens Egyptiens, qui, ne connaissant pas la source du Nil , savaient très-bien que les eaux du Nil leur arrivaient par le lit de ce fleuve. Nous savons très- bien que les idées nous viennent par les sens ; mais nous ignorons toujours d'où elles partent. La source de ce Nil ne sera jamais découverte.

S'il est certain que toutes les idées vous sont données par les sens, pourquoi donc la sorbonne, qui a si long -temps embrassé celte doctrine d'Arislotc, Pa-t-cllc condamnée avec tant de virulence dans Hclvétius?

C'est que la sorbonne est composée de théologiens.

SECTION II

Tout en Dieu.

lu Dto viv'unm, movtmur, tt mmui.

{S. PAUL,act.,ch*p. XVII, v. a8.) Tout k ment, Umi raptre, tt tout existe en Dira.

Ara tus, cité otanprcuvé par saint Paul, Gt donc cette confession de ici chez les Grecs. Le vertueux Caton dit la même chose :

Jupiter at qmidcvmtpit vida, a.aoehmqut momii.

(LecAra.Phart., IX, v. 58o.)

Malcbranchc est le commentateur d'Aratus, de saint Paul et de Caton. Il réussit d'abord eu montrant les erreurs des sens cl de l'imagination; mais, qnand il voulut développer ce grand système que tout est en Dieu, tous les lecteurs dirent que le commentaire est plus obscur que le texte. Enfin, en creusant cet abîme, la tête lui tourna; il eut des conversations avec le Verbe, il sut ce que le Verbe a fait daus les antres planètes : il devint toul-à-fait fou. Cela doit nous donner de t-rribles alarmes, à nous autres chélifs qui faisons 1-5 entendus.

Pour bien entrer au moins dans la pensée de Malcbrancho, dans les temps quïl était sage, il faut, d'abord n'admettre que ce que nous concevons clairement, et rejeter ce que nous n'entendous pas. N'est-ce pas être imbécile que d'expliquer une obscurité par des obscurités ?

Je sens invinciblement que mes premières idées et mes sensations me sont venues malgré moi. Je conçois très-clairement que je ne puis me donner aucune idée. Je ne puis me rien douncr; j'ai tonl reçu. Les objets qui m'entourent ne peuvent mo donner ni idée ui sensation par eux-mêmes ; car comment se pourrait-il qu'un morceau de matière eut en soi la vertu de produire dans moi une pensée?

Donc je suis mené malgré moi à penser que l'Etre éternel, qui donne tout, me donne mes idées, de quelquo manière que ce puisse être.

Mais, qu'est-ce qu'une idée? ou'est-cc qu'une sensation, une volonté, etc. ? c'est mal apercevant, moi sentant, moi voulant.

On sait enfin qu'il n'y a pas pins d'*trc réel appelé idée que d'être réel nommé mouvement; mais i1 y a des corps mus.

De même, il u'y a point d'être particulier nommé mémoire, imagination, jugement; mais nous nous souveuons, nous imaginons, nous jugeons.

Tout cela est d'une vérité triviale ; mais il est nécessaire de rebattre souvent cette vérité; car les erreurs contraires sont plus triviales encore.

Lots de la nature.

Mairtenaht, comment l'Etre éternel et formateur produirait-il tous ces modes dans des corps organisés"

A-t-il mis doux êtres dans un grain de froment dont l'un fera germer l'autre? a-t-il mis deux êtret dans un cerf, dont l'un fera courir l'autre? non, sant doute. Tout ce qu'on en sait, est que le grain est doué de la faculté de végéter, et le cerf de celle de courir.

Ccst évidemment une mathématique générale qui dirige toute la nature, et qui opère toutes les productions. Le vol des oiseaux, le nagement des poissons, la course dus quadrupèdes, sont des effets démontrés des règles du mouvement connues. Mens agitai «i<W<r».

Les sensations, les idéei de ees animaux peuventelles être autre chose que les effets plus admirables de lois mathématiques pic» cachées?

e des sens et des idées.

C'est par ces loi* que toul animal se meut pour chercher sa nourriture. Vous devez donc conjecturer qu'il y a une loi par laquelle il a l'idée de sa nourriture, sans quoi il n'irait pas la chercher.

L'intelligence éternelle a fait dependre d'un principe toutes les actions de l'animal; donc l'intelligence éternelle a fait dépendre du même principe les sensations qui causcut ces actions.

L'auteur de la nature aura-t-il dispose avec un art si divin les uistrumens merveilleux des sens; aura-t-il mis des rapports si élonnans entre les yeux ci la lumière, cuire l'atmosphère et les oreilles, pour qu'il ait encore besoin d'accomplir son ouvrage par un autre secours? La nature agit toujours pa-- les voies les plus courtes. I.a longueur du procédé est impuissance; la multiplicité des secours est faiblesse : donc il est à croire que tout marche par le même ressort.

Le grand Être fait tout.

Non-seulement nous ne pouvons nous donner aucune sensation, nous ne pouvons môme en imaginer au delà de celles que ncus avons éprouvées. Que toutes les académies de l'Europe proposent un prix pour celui qui imaginera tin nouveau sens; jamais on ne gagnera ce prix. Rous ne pouvons donc rien purement par nous-mêmes, soit qu'il y ait un être invisible et intangible dans notre cervelet, ou répandu dans notre corps, soit qu'il n'y en ait pas : et il faut convenir que, dans tous les systèmes, l'auteur de 11 nature nous a donné tout ce que nous avons, organes, sensations, idées, qui en sont la suite.

Puisque nou9 naissons ainsi sous sa main, Malcbranche, malgré toutes ses erreurs, aurait donc raison de dire philosophiquement que nous sommes dans Dieu , et que nous voyons tout dans Dieu , comme saint Paul le dit dans le langage de la théologie, Aratus et Caton dans celui de la morale.

Que pouvons^nous donc entendre par ces mots, voir tout en Pieu ?

Ou ce sont des paroles vides de sens,. ou elles significut que Dieu nous donne toutes nos idées.

Que veut dir« recevoir une idée? ce n'est pas nous qui la créons quand nous la recevons; donc il n'est pas si anti philosophique qu'on l'a cru , de dire : Cest Dieu <4U> fait dus idées dans ma tétc, de même qu'il fait le mouvement (bas tout mon corps. Tout' est

Comment tout est-il action de Dieu?

Il n'y a dans la nature qu'on principe universel, éternel et agissant; il ne peut en exister deux; car inséraient semblables ou diifcrens. S'ils sont différons, ils sa détruisent l u» l'autre; s'ils sont semblables, c'est comme s'il n'y en «rai: qu'a*. L'unité de dessein dans le grand tout infiniment varie annonce un seul principe; ce principe doit agir suc tout être, ou il n'est plus principe universel.

S'il agit sur tout *lre, il agit sur tous les mod*!i

de tout être. Il n'y a donc pas un seul mouvement, un seul mode, uue seule idée qui ne soit l'effet immédiat d'une cause universelle toujours présente.

La matière de l'univers appartient donc i Dieu toul autant que les idées, et les idées tout autant .jue la matière.

Dire que quelque chose est hors du lui , ce serait dire qu'il y a quelque chose hors du grand tout. Dieu étant le principe universel de toutes les choses , toutes existent donc en lui et par lui.

Ce système renferme celui de la premotion physique; mais comme une roue immense renferme une petite roue qui cherche à s'en écarter. Le principe et ne nous venons d'exposer est trop vaste pour ad-

La prémotion physique occupe l'Être universel des cuangemens qui se passent dans la tête d'un jan- •étàsl* et d'un molinistc; mais, pour nons autres, nous n'occupons l'Être des êtres que des lois do l'univers. La prémotion physique (kit une aflàirc i Reportante à Dieu de cinq propositions dont une soeur converse aura entendu parler; et nous fesons à Diea l'affaire la plus simple de l'arrangement de tous les mondes.

La prémotion physique est fondée sur ce principe à la grecque, que. «ti un être pensant se donnait une idée, il augmenterait son être. » Or nous ne savons ce que c'est qu'augmenter son être; nous n'entendons rien à cela. Nous disons qu'un être pensant se donnorart de nouveaux modes, ot non pas une addition d'exislonce. De même que, quand vous danse/., vos coulés, vos eutrcebats et vos attitudes ne vous donnent pas une existence nouvelle, qui nous semblerait absurde. Nous ne sommes d'accord avec la promotion physique qu'en étant convaincus que nous ne nons donnons rieu.

On crie contre le système de la prémotion , et contre le nôtre, que nous ôtons aux hommes la liberté : Dieu nous en garde. Il n'y a qu'à s'entendre sur i:c mot liberté .- nous en parlerons en son lieu; et en attendant, le monde ira comme il est allé toujours, sans que les thomistes ni leurs adversaires, ni tous les disputcurs du monde y puissent rien changer : et uous aurons toujours des idées sans savoir précisément ce que c'est qu'une idée.

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