‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 327 sur 551 · IMPUISSANCE · texte numérisé non relu

IMPUISSANCE

Je commence par cette question en faveur des pauvres impuissans , frigidi et maleficiali , comme discul les Décrétâtes. Y a-t-il un médecin, une matrone experte qui puisse assurer qu'un jeune homme bien conforme, qui ne fait po>nt d'enfir-s à sa femme, ne lui en pourra pas faire un jour? la nature le sait, mais certainement les hommes n'en savent rien. Si donc il est impossible de décider que le mariage ne acra pas consomme, pourquoi le dissoudre?

On attendait deux ans chez les Romaius. Justinien,

dans ses Novclla (a), veut qu'on attende trois ans. Mais, si on accorde trois ans à U nature pour se guérir, pourquoi pas qaatre , pourquoi pas dix , ou même vingt ?

On a connu des femmes qui ont reçu dis année* entières les embrassemens de leurs maris sans aucune sensibilité, et qui ensuite ont éprouvé les stimulations les plus violentes. U peut se trouver des miles dans ce cas; il y en a eu quelques exemples.

La nature n'est en aucune de ses opérations si bizarre que dans la copulation de l'espèce humaine % elle est beaucoup plus uniforme dans celle des autres animaux.

C'est chez l'homme seul que le physique est dii igé et corrompu par le moral ; la variété et la singularité do ses appétits et de ses dégoûts est prodigieuse. On a vu un homme qui tombait en défaillance à la vue de ce qui douoe des désirs aux autres. U est encore dans Paris quelques personnes témoins de ce phénomène.

Un prince , héritier d'uno grande monarchie n'aimait que les pieds. On a dit qu'en Espagne ce goût avait été assez commun. Les femmes, par le soin de les cacher, avaient tourné vers eux l'imagination de plusieurs hommes.

Cette imagination passive a produit des singularités dont le détail est à pciuc compréhcusible. Sou» veut uuc femme, par son in complaisance, repousse le goût de son mari et déroute la nature. Tel homme qui serait un Hercule avec des facilités, devient un eunuque par des rebuts. Ccst à la femme seule qu'il faut alors s'en prendre. Elle n'est pas en droit d'accuser son mari d'une impuissance dont elle est cause. Son mari peut lui dire : Si vous m'aimez, vous devez me faire les caresses dont j'ai besoin pour perpétuer ma race; si vous ne m'aimez pas, pourquoi ni'avcz-vou* épousé ?

Ceux qu'on appelait les malèticics étaient souven» réputés ensorcelés. Ces charmes étaient fort anciens. Il y en avait pour ôter aux hommes leur virilité, il en était de contraires pour la leur rendre. Dans Pétrone, Crisis croit que Polienos, qui n'a pu jouir de Circé, a succombé sous les enchantemens des magiciennes, appelées Manie* ; et une vieille veut le guérir par d'autres sortilèges.

Cette illusion se perpétua long-temps parmi nous; on exorcisa au lieu de désenchanter; et, quand l'exorcisme ne réussissait pas, on démariait.

11 s'éleva une grande question dans le droit cauon sur les maléficiés. Un homme que le* sortilèges empêchaient de consommer le mariage avec sa femme, en epousairune autre et devenait père. Pouvait -il, s'il perdait cette seconde femme, répouser la première? la négative l'emporta suivant tous les grands canônistcs, Alexandre de Nevo. André Albéiic, Turrecramata, Soto, Ricard, Henriqu^s, Uozella , et cinquante autres.

On admire avec quelle sagacité les canouisles, et surtout des religieux de mœurs irréprochables, ont

(al Col*. IV, ut I , neveL XXII , ch.p. VI.

fouillé dans les mystères de la jouissance. Il n'y a poiut de singularité qu'ils n'aient devinée. lis ont discuté tous les cas où un homme pouvait être impuissant dans une situation , et opérer dans une autre. Us ont recherché tout ce que l'imagination pouvait inventer pour favoriser la nature : et, dans 1 iuteution d'éclaircir ce qui est permis et ce qui ne l'est pas, ils ont révélé de bonne foi tout ce qui devait être caché dans le secret des nuits. On a pu dire d'eux , nox noef i indicat scientiam.

Sancbez surtout a recueilli et mis au grand jour tous ces cas de conscience que la femme la plus hardie ne confierait qu'en rougissant à la matrone la plus discrète. Il recherche attentivement,

L'irum lierai extra va* natterait itmtn emittert. — Dt alterdfœminj cogitai* in coitu cum $uA uxore, — Stmineit eoiu tultô tcparalim. — Congrtii cum uxore «M fpC tentinanii. — I mpottntiar taetihue et illectbru ' opitulari — Se retraiter* quando mulier êtminavit. — Virtjam alibi iatromitlcra dum in vase dcbitu temen tffuniat, etc.

Chacune de ces questions ci. amène d'autres; et enfin, Sanchez va jusqu'à discuter :

Ut. mn Virtja Maria ttmen emiterit in copulation* eumStnif« Swelo.

("es l'tonnanlcs recherches r.'ont jamais été faites Jans aucun lieu du monde que par des théologiens ; st les causes d'impuissance n'ont commencé que du temps de Théodosc. Ce n'est que dans la religion chrétienne que les tribunaux ont retenti de ces querelles entre les femmes hardies et les maris houleux.

Il n'est parlé de divorce dans l'Evangile que pour cause d'adultère. La loi juive permettait au mari de renvoyer celle de ses femmes qui lui déplaisait, sans spécifier la causo (b). Si elle ne trouve pas gmre levant >csyeur, cela suffit . Cest la loi du plus fort; :*cst le genre humain dans sa pure et barbare nature. Mais d'impuissance, il n'en est jamais question dans les lois juives. Il semble, dit un casuiste, que Dieu ne pouvait permettre qu'il y eût des impuissans chez un peuple sacré qui devait se multiplier comme les sables de la mer, à qui Dieu avait promis par serment de lui donner le pays immense qui est entre le Nil et l'Euphrate, et à qui ses prophètes fesaient espérer qu'il dominerait un jour sur toute la terre. Il était nécessaire, pour remplir ces promesses divines, que tout digne Juif fût occupé sans relâche au grand oeuvre de la propagation. Il y a certainement de la malédiction dans 1 impuissance; le temps n'était pas encore venu de se faire euuuquc pour le royaume des cicux.

Le mariage ayant été dans la suite des temps élevé i la dignité de sacremeut, de mystère, les ecclésiastiques devinrent insensiblement les juges de tout ce qui se passait entre mari et femme; et même de tout ce qui ue s'y passait pas.

Les femmes eurent la liberté de présenter requête pour être embesognees , c'était le mot dont elles se servaient dans notre gaulois; car d'ailleurs on instruisait les causes en latin. Des clercs plaidaient; des prêtres jugeaient. Mais de quoi jugeaient-ils ? des

{h) Dcutrronorn?, cli«p. XXIV ». t.

objets qu'ils devaient ignorer; et les femmes port, des plaintes qu'elles ne devaient pas proférer.

Ces procès roulaient toujours sur ces deux objets-: sorciers qui empêchaient un homme de consommer son mariage; femmes qui voulaient se remarier.

Ce qui semble très -extraordinaire, c'est que tous les canoniales conviennent qu'un mari, à qui on a jeté un sort pour le reudre impuissant (c), ne peut en conscience détruire ce sort , ui même prier le magicien de le détruire. Il fallait absolument , du temps des sorciers, exorciser. Ce sont des chirurgiens qui , ayant élé reçus à Saiut-Cdmc, ont le privilège exclusif de vous mettre un emplâtre, et vous déclarcut que vous mourrez si vous êtes guéri par la main qui vous a blessé. 11 eût mieux valu d'abord se bien assurer si un sorcier peut ôter et rendre la virilité a un homme. On pouvait encore faire une autre observation. Il s'est trouvé beaucoup d'imagiuations faible* qui redoutaient plus un sorcier qu ils n'espéraient eu un exorciste. Le sorcier leur avait noué l'aiguille' !e , et l'eau bénite ne la dénouait pas. Le diable en imposait plus que l'exorcisme m rassurai'.

Dans L-s cas d impuissance dont le diable ue so mêlait par, les juges ecclésiastiques n'étaient pas moins embarrassés. Nous avens dans les Décrétâtes lo litre fameux de (rujiilis et mnlcju tuli\ , qui est fi»»t curieux , mais qui n cchirct pas du tout.

Le premier cas disputé par Broeardié ue laisse aucune difficulté; les deux parties conviennent qu'il y en a une impuissante; le divorce est prononcé.

Le pape Alexandre UI décide une question plus délicate. Une femme mariée tombe malade. Imtrumentum ejus impeditum est (</). Sa maladie est naturelle, les médecins ne peuvent la soulager; « nous donnons à son mari la liberté d'en prendre une autre. » Cette déert talc parait d'un juge plus occupe de la nécessité de la population que de l'indissolubilité du sacrement. Comment cette loi papale estelle si peu connue? comment tous les maris uu la savent-ils point par cœur?

La décrétalc d'Innocent 111 n'ordonne des visites de matrone qu'à l'égard de la femme que son mari a déclaré en justice être trop étroite pour le recevoir. C'est peut-être pour cette raison que la loi n'est pas en vigueur.

Honorius UI ordonne qu'une femme qui se plaindra de l'impuissance du mari demeurera huit «n» avec lui jusqu'à divorce.

On n'y fit pas tant de façon pour déclarer le roi «le Castillc Henri IV impuissant, dans le temps qu'il était entouré de maîtresses, et qu'il avait de sa femme une fille héritière de son royaume. Mris ce fut l'archevêque de Tolède qui prononça cet arrêt : le pape ne s'eu mêla pas.

On ne traita pas moins mal Alfonsc, roi de Portugal, au milieu du dix-seplième siècle. Ce prince n'était connu que par sa férocité, ses débauches, et sa force de corps prodigieuse. L'excès de ses fureurs, révolta la nation. La reine sa femme, princesse de-

(r) Voyet Ponlas, f.mpichemtnt <!c fit ;W) Décrétait-!, liv. IV, lit. XV.

dict. mit.

DICTÏ01SNAIP

Nemours, qui voulait le détrôner cl épouser l'infant don Pedro son frère, sentit combien >1 serait difficile d'épouser les deux frères l'un après l'autre, après avoir couché publiquement avec l'aîné. L'exemple de Henri VIII d'Angleterre l'intimidait; clic prit le parti de faire déclarer son mari impuissant par le chapitre de la cathédrale de Lisbonne en 1 667 ; après quoi elle épousa au plus vite son beau-frère, avant même d'obtenir une dispense du pape.

La plus graude épreuve à laquelle on ait mis les gens accusés d'impuissance a été le congrès. Le président Doubler prétend que ce combat eu champ-clos fut imaginé en France au quatorzième siècle. 11 est sûr qu'il n'a jamais été connu qu'en France.

Cette épreuve dont on a fait tant de bruit n'était point ce qu'on imagine. On se persuade que les deux jpoux pocédaient, a ils pouvaient, au devoir matrimonial .sous les yeux des médecins, chirurgiens, et sages-femmes; mais :ion, i!« étaient dans leur lit à l'ordinaire, les rideaux fermés; les inspecteurs, retirés daus un cabinet voisin, nVuient appelés qu'après la victoire ou la dédite du mari. Ain>i ce n'était au fond qu'une visite de la femme daus le moment le plus propre à juger l'état de la qneslion. Il est vrai qu'uu mari vigoureux pouvait combattre et vaincre en présence de témoins. Mais peu avaient ce courage.

Si le mari en sortait à son honwtr», il est clair que sa virilité était démontrée : s'il n* réunissait pas, il est évident que rien n'était lécidé, puisqu'il pouvait gagner un second combat; que, s'il le peidait, il pouvait en gagner un troisième, et enfin up centième.

On connaît le fameux procès du marquis de Longeais., jugé en i65g (par appel à la chambre de Pédit, parce que lui et sa femme, Marie de Saint-Simon, étaient de la religion protestante ) ; il demanda le congrès. Les impertinences rebutantes de sa femme le firent succomber. Il présenta un second cartel. Les juges, fatigués des cris des superstitieux, des plaintes des prudes et des railleries des plaisaus, refusèrent la seconde tentative, qui pourtant était de droit naturel. Puisqu'on avait ordonné un conflit , ou ne pouvait légitimement , ce semble , eu refuser nn autre.

La chambre déclara le marquis impuissant et son mariage nul, lui défendit de se marier jamais, et permit à sa femme de prci.dre un autre époux.

La chambre pouvait-elle cropêclicr un homme qui n'avait pu être excité à la jouissance par une femme, d'y être excité par une antre ? Il vaudrait autant défendre à un convive qûî r.'aurait pu manger d'une perdrix grise, d'essayer o^'unc perdrix rouge. Il se maria, malgré cet arrft, avec Diane de Na vailles, et lui fit sept enfans.

Sa première femme étant morte, le marquis se pourvut en requête civile à la grand'chambrc contre l'arrêt qni l'avait déclaré impuissant, et qui l'avait condamné aux dépens. La grand'chainbre, sentant le ridicule de 'ont ce procès et celui de sou arrêt de 1669, confirma le nouveau mariage qu'il avait contracte avec Diane dcNavaillr-s malgré la cour, le déclara très-puissant, refusa les dépens, mais abolit le congres.

Il ne resta donc , pour juger de l'impuissance des maris, que l'ancienne cérémonie de la visite des experts, épreuve fautive « tous égards; car une femme peut avoir été déflorée sans qu'il y paraisse; et clic peut avoir sa virginité avec les prétendues marques de la défloration. Les jurisconsultes ont jugé pendant quatorze cents ans do pucelages, comme ils ont ;ugé de sortilèges et de tant d'autres ci», sans y rien connaître.

Le président Bouliier publia l'apologie du congrès quand il fut hors d'usage ; il soutint que les juges n'avaient eu le tort do l'abolir que parce qu'il» avaient eu le tort de k refuser pour la seconde fois au marquis de Langeais.

Mais si ce congrès peut manquer son effet, si l'inspection des parties génitales de l'homme et de la femme peut ne rien prouver du tout, à quel témoignage s'en rapporter dans la pii.part des procès d'impuissance? Ne pourrait on pas répondre nnucunl ne pourrait-on pas, comme dans Athènes, remettre la cause a cent ans? Ces ptoci-s ne sont que honteux pour les femmes, ridicules pour les maris, et indignes des juges. Le mieux serait de ne les p?i souffrir. .Mais voila un mariage qui ne donnera pas de lignée. Le grand malheur ! tandis que vous avez dans l'Europe trois cent mille moines et quatre -vingt mille nonnes qui étouffent leur postérité.

1NAL1ÊNATION, INALIENABLE.

Lr. domaine des empereurs romains étant autrefois inaliénable, c'était le sacré domaine; les barbares vinreut , et il fut très-aliéné. 11 est arrivé même aventure au domaine impérial grec.

Après le rétablissement de l'empire romain en Allemagne, le sacré domaine fut déclaré inaliénable par les juristes, de façon qu'il ne reste pas aujourd'hui uu écu de domaine aux empereurs.

Tous les rois de l'Europe, qui imitèrent autant qu'ils purent les empereurs, curent leur domain* inaliénable. François I, ayant racheté sa liberté pax la concession de la Bourgogne, ne trouva point d'autre expédient que de faire déclarer cette Bourgogne incapable d'être aliénée, ci il fut assez heureux pour violer sou traite et sa parole d'honneur impunément. Suivant cette jurisprudence, chaque prince pouvant acquérir le domaiuc d'autrui, et ne pouvant jamais rien perdre du sien, tous auraient à la fin le bien des autres : la chose est absurde ; donc la loi non restreinte est absurde aussi. Les rois de France et d'Angleterre n'ont presque plus de domaine particulier; les contributions sont leur vrai domaine, mai* avec des formes très différentes (1).

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