ANCIENS ET MODERNES
Le grand procès des anciens et des modernes n'est i pas encore vidé ; il est sur le bureau depuis l'âge d'argent qui succéda à l'âge d'or. Les hommes ont toujours prétendu que le bon vieux temps valait beaucoup mieux que le temps présent. Nestor dans l'Iliade , en voulant s'insinuer comme an sage conciliateur dans l'esprit d'Achille et d'Agamcmnon , débute par leur dire. .... « J'ai vécu autrefois avec des bornâtes qui valaient mieux que vous; non, je n'ai jamais vu et je ne verrai jamais de si grands personnages que Drias, Cénéc, Exadius, Polyphéme égal aux dieux, etc. »
La postérité a bien vengé Achille du mauvais compliment de Nestor, vainement loué par ceux qui ne louent que l'antique. Personne ne connaît plus Drias; on n'a guère entendu parler d'Exadius, ni de Cénéc; et, pour Polyphéme égal aux dieux, il n'a pas uue très- bonne réputation, à moins que ce ne soit tenir de la divinité que d'avoir un grand œil au front , et de manger des hommes tout crus.
Lucrèce ne balance pas à dire que la nature a dégénéré. (Lib. 11. v. 1 159.)
Ipta dtiit dulett faixu et pabula larta »
Qwb nune vix nottro graniticunt aucla laper* ;
Conttrimutqiu boves , et vira agricolanim, «te.
La nature languit -, la terre est épuise ; L'homme dégénère, dont la fore» est usée, Fatigue un toi ingrat par ses boeufs aflàihli*.'
L'antiquité est pleine des éloges d'une autre antiquité plus reculée.
Les hommes, en tout temps , ont pense qu'autrefois De longs ruisseaux de bit serpentaient datu no» bois ; La lune était plus grande, et la nuit moins obscure; L'hiver se oouronuait de fleurs et de verdure; L'homme , ce roi du monde , et rot trea-ttraétnr., Se contemplait 4 l'aise, admirant ton néant, Et formé pour agir, te plaisait 1 rien faire , etc.
Horace combat ce préjugé avec autant de finesse
que do force dans sa belle épître à Auguste (a), u Faut-il donc , dit-il , que nos poèmes soient comme nos vins, dont les plus vieux sont toujours préférés?» Il dit ensuite :
(k) indigner qui<J<juam repreftendi, non qvia eratti Compoittum illepi'deV* putetur, iti quia wsper ; Née vtniam anûquit, tti honorent et prmmia posci,
Jngeniis non Hit fivet, plauditque «epalus;
ZVWra *ed impujnot ; noe nostraque liWdttt oiit, tte.
J'ai vu ce passage imité eu vers familiers :
Rendons toujours justice au beau.
Pourquoi donner la préférence Aux méchant vers du temps jadis?
C'est en rain qu'ils sont applaudis ;
(•) Epist. 1, 1». a, v. H.—(b) 1b. v. z6-rt, 88-**.
Lm vieux livret sont iirt trcson , DU la sotte et maligne envie.
Ce n'est pu qu'elle aime le* mort* t Elle Lait ceux qui «ont eu vie.
Le savant et ingénieux Fontanelle sur ce sujet :
« Toute la question de ta prééminence entre les Anciens et lus modernes , étant une fcU bien entendue, se réduit a savoir si les arbres qui étaient autrefois dans nos campagnes étaient plus grands que ceux d'aujourd'hui. En cas qu'ils l'aient été , Homère , Platon, Démosthèncs, ne peuvent être égalés dans ces derniers-siècles ; mais, si nos arbres sont aussi que ceux d'autrefois, nous pouvons égaler a, Platon et Démostbènes.
« Eelaîfcîssons ce paradoxe. Si les anciens avaient plus d'esprit que nous, c'est donc que le» cerveaux dte ces temps -i* étaient mieux disposés, formés de fibres plus fermes ou plus délicates, remplis de plus d'esprits animas* ; mais en vertu de quoi les cerveaux de ce temps* là auraient -ils été mieux disposés? Les arbres aéraient detie été aussi plus grands et plus beaux ; car si la nature était dors pins jeune et plus vigoureuse, les arbres, aussi-bien que les cerveaux des hommes, auraient dû se sentir de cette vigueur et de cette jeunesse. » ( Digression sur les anciens e: les modernes, tome IV, édition de i?4a«)
Avec ht perinfssion de cet illustre académicien , ce n'est point là du tout l'état de la question. Il ne s'agit pas de savoir «a la nature a pu produire de nos jours d'aussi grands génies et d'aussi bons ouvrages que ceux de l'antiquité grecque et latine; mais de savoir si nous en avons en effet. H n'est pas impossible sans doute qu'il y ait d aussi grands ebénes dans la forêt de Cbantilli que dans celle de Dodoie : mais , supposé que les chênes de Dodonc eussent parle , il serait très-clair qu'ils auraient un grand avantage sur les nôtres, qui probablement ne parleront jamais.
La Motte, homme d'esprit et de talcns, qui a mérité des applaudisscmens dans plus d'un genre, a soutenu , dans une ode remplie de vers heureux , le parti
Et pourquoi veut-on crue {Vncrnse Cr< prétend ni dieux dont ]«■ «ors ?
En «soi la mitne int
Fait mouvoir le* i froit-on la nature hiiarre, Poar nom aujourd'hui plu» ; Que pour le* Grec» et le* Romain* ?
De no* aines , un-re idolâtre,, N'en-* La plus que la marâtre
On pouvait lui répondre : Estimez vos aînés les adorer. Vous ave* une intelligence et des ressorts comme Virgile et Horace en avaient ; mais ce n'est pas peut être absolument la mémo intelligence. Peutêtre avaient-ils un talent supérieur an vôtre, et ils l'exerçaient dans une langue plus riche et plus harmonieuse que les langues modernes, qui sont un mélange de l'horrible jargon des Celtes et d'un latin corrompu.
La nature n'est point bizarre; mats ai se
qu'elle i
plus propre que la Vcstphalie et que le Limousin a former certains génies. Il se pourrait bien eacete que le gouvernement d'Athènes, en secondant le climat, eut mis dans la téta de Démosthèncs que'qne chose que l'air de Clamar et de la Grenouillicre, «st le gouvernement du cardinal de Richelieu, ne mirent point dans la tête d'Orner Talon et de Jérôme Bignoa.
Quelqu'un répondit alors à La Motte par le petit couplet suivant :
Cher La Motte , imite et révère Cas dieux 'dont tu ne deaeends paa.
Si tu croi» qu'Horace rat ton pire , Il a fait de» enfant ingrats La nature n'est point bizarre; Pour DaucLet eÛe est fort avare; Mais Racine en fut bien traité; Tibnlle «tait puidri par cita; Mai», pour Dotir ami Ln C!i,tpeu« (e>, a! qu'elle a peu de boute 1
ne question dt tiquité a-t elle été plus féconde en grands i de tout genre, jusqu'au temps de Ptutarquc, que les siècles modernes ne l'ont tté depuis le siècledes Mèdicis jusqu'à Louis XIV inclusivement?
Les Chinois, plus de doux cents ans avant notre ère vulgaire, construisirent cette grande murai! le qni n'a pu les sauver de 1 invasion desTartares. Les Égyptiens, trois mille ans auparavant, avaient surcharge la terre de leurs étonnantes pyramides, qui avaient environ quatre-vingt-dix mille pieds carrés de: base. Personne ne doute que, si on voulait entreprendre aujourd'hui ces inutiles ouvrages , on n'en vint aisément a bout en prclipuant boaueoiip d'argent. La grande muraille de la Chine est un monument de la crainte ; les pyramides sont des monumens de la vanité et de la superstition. Les unes et les antres attestent nne grande patience dans les peuples, mais aucun génie supérieur. Ni les Chinois , ni les Egyptiens n'auraient pu faire seulement une statue telle qu< en forment aujourd'hui.
Du chevalier Temple
Le chevalier Temple , qui a pris à tâche de ser tous les modernes , prétend qu'Os n'ont rien en architecture de comparable aux temples de la Grèce et de Rome : mais tout Anglais qu'il était, il devait convenir que l'église de Samt-Picrrc est incomparablement plus belle que n'était le Caphote.
Ccst une chose curieuse que l'assurance avec laquelle il prétend qu'il n'jr a rien de neuf dans notre astronomie, rien dans la connaissance du corps bumain, si ce n'est peut-itrc, dit-il, la circulation du sang. L'amour de son opinion, fondé sur son extrême amour-propre, lui fait oublier la découverte des satellites de Jupiter, des cinq lunes et de l'anneau de Saturne, de la rotation du soleil sur son axe, de la position calculée de trois mille étoiles, des lois données par Répler et par Newton aux orbes célestes ,
(e) Ce L» ChapeJlf fuit un rereTrur-fiénér«l de* finances, tjai 'liiiit tre* pblrment 1 i bulle; i trouvaient «e* vert I
des causes de la préceasiea de* «quinexes, et de cent autres connaissances dont les ancien» ne soupçeunaioiit pas même la possibilité.
Les découvertes dan* Panatomie «ont en aussi grand nombre. L« nouvel univers en petit, df'icoiivert avec le microscope, ^tait compté pour ris» par le chevalier Temple; il Cernait lot yeux «us Merveilles du ses contemporains, et ne les ouvrait que pour admirer l'ancienne ignorance.
Il va jusqu'à nous plaindra de n'avoir plus aucun resïe de la magie des Indien* , du Cbaldéen* , dec Êg) pli eus ; et par cette magie il entend une profonde connaissance do in nature , par laquelle ilf produi-
qu en efiet il n'y eu a jamais en. « Que sont devenus, m dit-il , les charmes de cette musique qui enchantait «ai souvent les hommes et les bêles , les poissons ,
mature? »
Cet enuemi de son siecl
it bonnement à la f.ible
d'Orphée , et n'avait apparemment entendu ni la belle musique d'Italie, ni même celle de France, qui à la vérité* ne charment pas. les serpent, mais qui •l.arment Les oreilles des connaisseurs.
Ce qui est encore plu* étraage, c'est qu'ayant toute ta vie cultivé les belles -lettres, il ne raisonne pas mieux sur nos bons auteurs que sur nos philosophes. Q regarde Rabelais comme un grand homme. Il cite les Amours des Gaules comme nn de nos meilleur* ouvrages. C'était pourtant un homme savant., un homme de cour , nu homme de beaucoup d'esprit , un ambassadeur, qui avait fait de profondes rénovions sur tout ce qu'il avait vu. 11 possédait de grande un préjugé suffit pour gâter toi
De Boîleau et de Racine.
te et Racine , en écrivant en laveur des anciens contre Perrault, furent plus adroits que le chevalier Temple. Ils se gardèrent bien de pailer d'astronomie et de physique. Radeau s'en tient à justiiier Mo mère contre Perrault , mais en glissaut adroitement sur les débuts du poète grec, et sur le sommeil que lui reproche Horace. Il ne s'étudie qu'à tourner Perrault, Vunncuii d'itoméce, en ridicule. Perrault eaiend-il mal un passage, or traduit- il mal .un passage qu il entend ? voila Roueen oui saisit ce petit avantage, <,.«! tombe sur lui ep rnnemi redoutable, qui le traite d'ignorant, do plat écrvvn * mais il se pouvait très -bien fciire que Perrault 'e fut «ouvert trompé , cl que pourt-.at il eût souveut ra:'.an âur les contradictions, les r>'-pt'titions, l'uniformité les combats, les longues harangues dans la *n*'cc, les indécences, les inconsrijucnccs Je la coni'iitc des dieux dans le poème, enfin sur tcutc* les fratef 06 il prétendait que ce grand poète é:ait tombé. En un mot, Boileau se momia de Perrault beaucoup plus qu'il ne justifia Homère.
De l'injustice et de la mauvaise foi de Racine dans la dûpute contre Perrault au sujet d'Eurif iàe^/ttÂta infidélités de Brumoj.
1; car il était tout aussi malin que boileau pour le moins. Quoiqu'il n'eût pa.
fait comme lui son capital de la satire, il jouit du plaisir de confondre ses ennemis sur une petite méprUv très-pardonnable ou ils étaient tontbés au nujtt d'Euripide, et en m fine temps de se sentir très-jupérienr à Euripide même. Il railieautant qu'il le peut or même Perrault et ses partisans sur leur critique de YAhnte d'Euripide ; parce que ees messieurs malheureusement avaioat été trempés par me édition fautive d Euripide, et qu'ils avaient pris quelques répliqucsd'Admete pour celles d'Alceste : mats cela «empêche pas qu'Euripide n'eût grand tort dans tout pays, dans la manière dont il fait parler Ad mêle à ton père. VI lui reproche violemment de n'être pat mort peur lui.
« Quoi donc, lui répond le roi son père, â qui adressez- vous, s'il vous plaît , un discours si bsntam? Est-ce é quelque esclave de Lydie on de Phrygie? Ignorez-vous que je.tuiaué libre et Thcssalien (Beau discours pour an roi et pour un père ! ) ? Voua shW tragez comme le dernier des homme*. 1O0 iost sa loi qui dit que les père* doivent mourir pars» hum enfin*? Chacun est »ci-ba* pour soi. J'ai «omplj mu obligation* envers voua. Quai tort vous ùùs*p ? Demandé-je que vous mouriez pour moi? La lumière
vous est précieuse; me l'cst-ellc moins? Vous
m'accusez de lâcheté Lâche vous-même; *out
n'avez pas rougi de presser votre femme de vous faire vivre en mourant pour vous. ... Ne vous sied-il pa* bien après cela de traiter de lâches ceux qui refusent de (aire pour vous ce que vous n avez, pas le courage
de faire vous-même. . . . Croyez-moi , taisez-vous
Voua aimez la vie ; les autres ne l'aiment pas moins...
pas
drez di
oi des duretés qui ne
et
a Le chœur prend «dors la parole. «Ceat déjà trop des deux côtés : cessez, vieillard, cesse/ de maltraiter de paioles votre fils. »
Le choeur aurait dû plutôt, ce me serrtMe, faire vue forte réprimande au fils d'avoir très-brutalement parlé a son propre père , et de lui avoir reproébé ai aigrement de n'être pas mort.
Tout le reste de la scène est dans ce gortt.
PHEafcS, ÙMR (ils.
Tu parles contre ton père , sans en «voir reçu d'outrage.
ad Mire.
Oh! j'ai bien vu que voua aimez A^vivre long-temps, mali.
Et toi , ne portes-tu pas au tombeau celle qui est morte pour toi?
SDXtTB.
Ah ! le plus infime des homme* . c'est la preuve de
FHERES.
Tunepo pour moi.
Plût au ciel que t rxt&oiade moi!
qu'elle.