‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 388 sur 551 · MOÏSE · texte numérisé non relu

MOÏSE

SECTION raEHlERE.

La philosophie dom on a quelquefois passe les bornes , les recherches de l'antiquité , l'esprit de discussion et de critique, oui été poussés si loin, qu'enfin plusieurs savans ont doute s'il y avait jamais eu un Moise, et si cet horum : n'était pas un être fantastique tels que l'ont rte probablement Pcrsce , Bacchus, Atlas, Pcnthesilée, Vesta, Rhca Sylvia, Isis , Sammonocodom , Ko , Mercure Trismégistc , Odin , Merlin, Francus , Robert le Diable, et tant d'autres héros de romans dont on a écrit la vie et les prouesses.

Il n'est pas vraisemblable, disent les incrédules, qu'il ait existé uu homme dont toute la vie est un prodige continuel.

11 n'est pas vraisemblable qu'il clU fait tant de miracles épouvantables en Egypte, en Arabie et ce Syrie , sans qu'ils eussent retenti dans toute la terre.

11 n'est pas vraisemblable qu'aucun écrivain égyptien ou grec n'eiU transmis ces miracles à la postérité. Il n'en est cependant fait mention que par les seuls Juifs : et, dans quelque temps que cpttc histoire ait été écrite par eux , elle n'a été connue d'aucune nation que vers le second siècle. Le premier auteur qui cite expressément les 'ivres de Moise, est LongWi. ministre de la re';;c Zéno!>ic du temps de l'empereur Aurélicn (.<).

(a) l/w^n. Traité du

DICTIONNAIRK

Il est à remarquer que l'auteur du Mercure Tri»» mégiste, qai certainement était Egyptien , ne dit pat an seul mot de ce Moïse.

Si un seul auteur ancien avait rapporte m seul de ces miracles, Eusèbc aurait sans doute triomphé de ce témoignage, soit dans son Histoire, soit dans sa Préparation évangélique.

Il reconnaît à la vérité des auteur.* qui ont cité sou nom , mais aucun qui ait cité ses prodiges. Avant lai les Juifs Josèphc et Phi Ion , qui ont tant célébré leur nation, ont recherché tous les écrivains chez lesquels le nom de Moïse se trouvait; mais il n'y en a pas un seul qui Tasse la moindre mention des actions merveilleuses qu'on lui attribue.

Dans ce silence général du monde entier , voici comme les incrédules raisonnent avec une témérité' qu; se réfute d'elle-même.

Les Juifs sont les seuls qui aient eu le Pcntateuque qu'ils attribuent à Moisc. 11 est dit dans leurs livres même, que ce Pcntateuque ne fut connu que sous leur roi Josias, trente-six ans avant la première destruction de Jérusalem et de captivité ; on n'en trouva qu'un seul exemplaire chez le pontife Helcias(b), qui le déterra au fond d'un coffre-fort en comptant de l'argent. Le pontife l'envoya au roi par son scribe Sapban.

Cela pourrait, disent-ils, obscurcir l'authenticité du Pcntateuque.

En effet, eût-il été possible que, si le Pcntateuque eût été connu de tous les Juifs, Salomon, le sage Salomon, inspiré de Dieu même, en lui bâtissant un temple par son ordre, eût orné ce temple de tant de ligures contre la loi expresse de Moisc?

Tous les prophètes juifs qui avaient prophétisé an nom du Seigneur depuis Moïse jusqu'à ce roi Josias, ne se seraient-ils pas appuyés dans leurs prédications de toutes les lois do Moise? a auraient-ils pas cité mille fois ses propres paroles? ue les auraient-ils pas commentées? aucun d'eux cependant n'en cite deux lignes; aucun ne rappelle le texte de Moisc; ils lui sont même contraires en plusieurs endroits.

Selon ces incrédules, les livres attribués à Moise n'ont été écrits que parmi les Babyloniens peudant la captivité, ou immédiatement après par Esdras. Ou ne voit en effet que des terminaisons persanes et cbaldéennes dans les écrits juifs : Babel . porte de dieu; Fhcgor-btetw Bectyhcgor, dieu dn précipice; Zebulkbeel ou Beel-zebuth , dieu des insectes; Kcthr.l, maison de dieu ; Daniel , jugement de dieu ; CabrUly homme de dieu ; Jaktl, affligé de dieu; JaiW, la vie de dieu ; Israël f voyant dieu,; Oviel, force de dieu; Raphaël , secours de dieu; Uriel, le feu de dieu.

Ainsi tout est étranger chez la nation juive, étrangère elle-même en Palestine; circoncision, cérémonies, sacrifices, arche, chérubin, bouc Hazazel; baptême de justice, baptême simple, épreuves, devinatioa, explication des songes, enchantement des serpent, rien no venait de ce peuple; rien ne fat inventé pat lui.

Le célèbre mi lord Bolingbroke ne croit point da

(t.) IV. Rcii, ebap XXIII, « ParaJtpaa. D, chat». XXXIV*

tout que Moise ait existé : il croît voir dans le Pe teuqua une foule de contradictions et de fautes da chronologie et de géographie qui épouvantent, des noms de plusieurs villes qui n'étaient pas encore bâties, <des préceptes donnés aux rois, dans un temps où non-seulement les Juifs n'avaieut point de rois, mais 06 il n'émit pas probable qu'ils en eussent jamais, puisqu'ils vivaient dans des déserts sous des tentes à la manière des Arabes Bédouins.

IjC qui lui paraît surtout de la contradiction la plus palpable, c'est le don de quarante-huit villes avec leurs faubourgs fait aux lévites, dans un pays où il n'y avait pas un seul village : c'est principalement sur ces quarante-huit villes qu'il relance Abadie, cl qu'il a même la dureté de le traiter avec l'borrcur et le mépris d'un seigneur de la chambre haute et d'un ministre d'état pour un petit prêtre étranger qui veut faire le raisonneur.

Je prendrai la liberté de représenter au vicomte de Bolingbroke, et à tous ceux qui pensent comme lui, que non-seulement la n.liop juive a toujours cru à l'existence de Moise et à csile de ses livres, mais que Jésus- Christ même lui a rendu témoignage. Les quatre évangélistes, les Actes des apôtres la reconnaissent; saint Matthieu dit expressément que Moise et £iic apparurent à Jésus-Christ sur la montagne, pendant la nuit de la transfiguration, et saint Luc en

Jésus- Christ déclare dans saint Matthieu qu'il n'csl point venu pour alwlir cette loi, mais pour l'accomplir. Ou renvoie souvent dans le nouveau Tes Ument à la loi de Moise et aux prophètes; l'église entière a toujours cru le Pcntateuque écrit par Moïse; et de plus, de cinq cents sociétés différentes qui se sont établies depuis si long-temps dans le christianisme, aucune n'a jamais douté de l'existence de ce graud prophète : il faut donc soumettre notre raison, comme tant d'hommes ont soumis la leur.

Je sais fort bien que je ne gagnerai rien sur l'esprit du vicomte ni de ses semblables. Us sont trop persuadés que les livres juifs ne furent écrits que trèstard, qu'ils ne furent écrits que pendant la captivité des deux tribus qui restaient. Mais nous aurons la consolation d'avoir l'église pour nous.

Si vous voulez vous instruire et vous amuser de l'antiquité, User, la vie de Moise à l'article Apocsvnie*.

SECTION II

Es vain plusieurs savans ont cru que le Pcntateuque ne peut avoir été écrit par Moisc. (r) Ils disent

(c) Est-il bieu vrai .,uïl y ait eu un Moite? Si nu ! qui commandai! lt 1j nature entière eut existé cbe* le* Égyptiens, de si prodigieux événement n'anraient-ils pas fait la partie principale de l'histoire d'Egypte.' Saocboniathoa, Manethon , MrgaaibèiM, Hérodote s'en auraient-ils point parlé? Joeephe I niatorin a recueilli tous les témoignage* possible* en faveur des Juiis; il note dire qu'aucun de* auteur* qu'il cile ah dit nu Mul raol des miracle* de Moise. Quoi ! le 79 î I aura été changé m sing; un ange aura égorge ton» le» premier*- né* dan» l'Êgypte ; la mer te sera ouverte, tes enui auront été suspendue* - droite et e, et uni auteur c'en aura parié! et le* 1

*, et il n'y aura qu'un petit peuple d e

.que par l'Ecriture même il est avéré que le exemplaire connu fut trouvé du temps du roi Joria* , ,et que cet unique exemplaire fut apporté au roi par le secrétaire Saphan. Or entre Moïse et cette aventure du secrétaire Saphan , il y a mille cent soixante-sept .«nuées par le comput hébraïque. Car Dieu apparut à Moïse dans le buisson ardent l'an du moude aa 1 3, et le secrétaire Saphan publia le livre de la loi l'an du moude 338o. Ce livre trouvé sous Josias fut inconnu jusqu'au rctonr de la captivité de Babylone; et il est dit que ce fut Esdras, inspiré de Dieu, qui mit eu lumières toutes les saintes écritures.

Mais que ce soit Esdras ou un autre qui ait réd'ig ê ce livre, cela est absolument indifférent dès que le livre est inspiré. 11 n'est point dit dans le Peotateuque que Moise en soit l'auteur; il serait donc permis de l'attribuer à un autre homme à qui l'esprit divin l'aura .dicté , si l'église n'avait pas d'ailleurs décidé que le livre est de Moïse.

Quelques contradicteurs ajoutent qu'aucun prophète n'a cité les livres du Penlateuquei qu'il n'en est question ni dans les Psaumes, ni dans les livres attribués à Salomon, ni dans Jérémie, ni dans lsaic, ni enfin dans aucun livre canonique des Juifs. Les root!» qui répondent à ceux de Genèse, Exode, Nombres, Lcvitique, Deutéronomc, ne se trouvent dans aucun autre écrit reconnu par eux pou

D'autres plus hardis ont (ait les vantes.

i ». En quelle langue Moise aurait-il écrit dans un léscrt sauvage? Ce ne pouvait être qu'en égyptien; car par ce livre même on voit que Moise et tout son peuple étaient nés en Egypte. Il est probable qu'ils ne parlaient pas d'autre langue. Les Egyptiens ne se servaient pas encore du papyros ; on gravait des hiéroglyphes sur le marbre ou sur le bois. Il est même dit que les tables des commandemens furent gravées sur des pierres polies, ce qui demandait des efforts et un temps prodigieux.

a». Est-il vraisemblable que dans un désert oû le™ peuple Juif n'avait ni cordonnier ni tailleur, cl où le Dieu de l'univers était obligé de faire nn miracle contiuuel pour conserver les vieux habits et les vieux souliers des Juifs, il se soit trouvé des hommes assez

fc.^-liares qui noua aura conté en Histoire* des millirrs d'année* •pris l'événement!

Quel est donc ce Moise inconnu a la terre entière jusqu'au lempa où no PteUnuée rat , dit-on , la curiosité de faire tradoirc «il grec le* édita de» Jun* ? 11 y avait an grand nombre de siècles que 1rs fables orienta le» attribuaient a Bacchus tout ce que les Juifs ont dit de Moue. Baccbtt* avah passe la mer Ronge a pied tec, Dacchus avait changé le* eaux en sang, Bacchus avait jour-

<ians 1«

qu on eût le moindre

conimerve avec les Juifs, avant qu'où sut seulement si ce pauvre

p-upk avait du livres. N'est-il pas de la plu* extrême vraisemblance que ce peuple si nouveau , ai long temps errant, si tard connu, ciaMi ai tard en Palestine, prit avec la langue phénicienne les fables phéniciennes , nu lesquelles il enchérit encore, ainsi que le font tous ici imitnU-urs grossiers ? Un peuple si pan vie, si ignorant, « étranger dans tous le» art», pouvait-il faire autre chose que de copier *e« voisins ? Ne aait-on pa* que jusqu'au nom i'Adonoi, d'Ihaho, d'£loi, ou Elofl, qui sig Uieuchet la nation juive, tout était phénicien l

les cinq livres du sur le marbre ou sur le bois? On dira qu'où trouva bien des ouvriers qui tirant un veau d'or en une nuit, et qui réduisirent ensuite 1 or en poudre, opération impossible a la chimie ordinaire non encore inventée; oui construisirent le tabernacle, qui l'ornèrent de trente-quatre colonnes d'airain avec des chapiteaux d'argent, qui ourdirent et qui brodèrent des voiles de lin, d'hyacinthe, de pourpre et d écarlatc; mais cela môme fortifie l'opinion des contradicteurs. Ils répondent qu'il n'est pas possible que, dans un désert où l'on manquait de tout, on ait fait des ouvrages si recherchés; qu'il aurait fallu commencer par faire des souliers et des tuniques; que ceux qui manquent du nécessaire ne donnent point dans le luxe; et que c'est une contradiction évidente de dire qu'il y ait eu des fondeurs, des graveurs , des brodeurs, quand on n'avait ni habits ni paiu.

3«. Si Moïse avait écrit le premier chapitre de la Genèse, aurait-il été défendu à tous les jeunes gens de lire ce premier chapitre ? aurait-on porté si peu de respect au législateur? Si c'était Moise qui eût dit que Dieu punit l'iniquité des pères jusqu'à la quatrième génération, Ezéchicl aurait-il osé dire le contraire?

4-, Si Moise avait écrit le Lévitique, aurait-il pu se contredire dans le Dculéronome? Le Lcvitique défend d'épouser la femme de son frère, le Deutéronome l'ordonne.

S*. Moise aurail-il parlé dans son livre de villes qui n'existaient pas de son temps? Aurait-il dit que des villes qui étaient pour lui à l'orient du Jourdain , étaient a l'occident?

6». Aurait-il assigné quarante-huit villes aux lévites daus un pays où il n'y a jamais eu dix villes , et dans un désert où il a toujours erré sans avoir une

7*. Aurait-il prescrit des règles pour les rois juifs , tandis que non -seulement il ny avait point de rois chez ce peuple, nais qu'ils étaient en horreur, et qu'il n'était pas probable qu'il n'y en eût jamais 1 Quoi ! Moise aurait donné des préceptes pour la conduite des rois qui ne vinrent qu'environ cinq cents années après lui , et il n'aurait rien dit pour les juges et les pontifes qui lui succédèrent! Cette rcÛexion ne conduit-elle pas à croire que le Pentateuque a été composé du temps des rois , et que les cérémonies instituées par Moise n'avaient été qu'une tradition.

8". Se pourrait-il faire qu'il eût dit aux Juifs : Je vous ai fait sortir au nombre de six cent mille combattues de la terre d'Egypte , sous la protection de votre Dieu ? Les Juifs ne lui auraien'-ils pas répondu : Il faut que vous ayez été bien timide pour ne nous pas mener contre le Pharaon d'Egypte ; il ne pouvait pas nous opposer une armée de deux cent mille hommes. Jamais l'Egypte n'a eu tant de soldats sur pied ; nous l'aurions vaincu sans peiuc, nous serions les maîtres de son pays? Quoi! le dieu qui vous parle a égorgé pour nous faire plaisir tous les premiers-nés d'Egypte; , et, s'il y a dans ce pays-là trois cent millo familles, i cela fait trois cent mille hommes morts en une nuit ' pour nous venger; et vous n'avez pus secondé votre

uigm

dieu ! et tous ne nous avez pas donné ce pays fertile que rien ne pouvait défendre ? vous nous ave* fait sortir de l'Egypte en larrons et en lâches , pour no as faire périr dans des déserts , entre les précipices et tes montagnes! Vous pouviez nous conduire au moins par le droit chemin dans cette terre de Canaan sut laquelle nous n'avons nul droit, que vous noiisavçz promise , et dans laquelle nous n'avons pu encore entrer.

Il était naturel que de la terre de Gcsscn nous marchassions vers Tyr et Sidon le long de la Méditerranée ; mais vous nous faites passer l'isthme de Suez presque tout entier; vous nous faites rentrer en Egypte, remonter jusque par-delà Mcmphis, et nous nous trouvons à Bécl-Sepbon, au bord de la mer Rouge, tournant le dos à la terre de Canaan, ayant marché quatre-vingts lisues dans cette Egypte que nous voulions éviter; et cnGn près de périr entre la mer et l'armée de Pharaon !

Si vous aviez voulu nous livrer a nos ennemis, auriez-vous pris une autre route et d'autres mesures? Dieu nous a sauvés par un miracle, dilcs-vous; la mer s'est ouverte pour nous laisser passer ; niais après une telle faveur fallait-il nous faire mourir de faim et

de fatigue dans les déserts horribles d'Elhan , de Cadès-Barnc, de Mara, dElim, d'Oreb et deSiuai? Tous nos pères ont péri dans ces solitudes affreuses, et vous venez dire au bout de quarante ans que Dieu a eu un soin particulier de nos pères!

Voila coque ces Juifs murmuratcurs , ces enfans injustes de Juifs vagabonds, morts dans les déserts, auraient pu dire à Moise, s'il leur avait lu l'Exode et la Genèse. Et que n'auraient-ils pas dû dire et faire à l'article du veau d'or? Quoi! vous osez nous conter que votre frire fit un veau pour nos pères , quand vous étiez avec Dieu sur la montagne ; vous qui tantôt nous dites que vous ave/, parlé avec Dieu face à face, et tantôt que vous n'avez pu le voir que par derrière! Mais enfin , vous étiez avec ce Dieu , et votre frère jette en fonte un veau d'or en un seul jour, et nous le donne pour l'adorer; et, au lieu de punir votre indigne frère, vous le faites notre pontife, et vous ordonnez a vos lévites d'égorger vingt - trois mille hommes de votre peuple; jos pères l'auraient- ils Nouifert, se seraient-ils laissé assommer comme des victimes par des prêtres sanguinaires? Vous nous dites q:ie, non content de celte boucherie incroyable, vous avez fait encore massacrer vingt-quatre mille du vos pauvres suivans , parce que l'un d'eux avait • oiiL-hé avec une Madianitc; tandis que vous-même ave/, épousé une Madianitc ; et vous ajoutez que vous .':csle [ lus doux de tous les hommes! Encore quelques actions de cette douceur, c» il ne serait plus ivsté personuc.

Non , si vous aviez été capable d'une telle cruauté, si vous aviez pu l'exercer, vous seriez le plus barbare ".s tous les hommes, et tous les supplices ne suffi" "2ie::t pas pour expier un si étrange crime.

Ce sont là à peu près les objections que font les snvans à ceux qui pensent que. Moisc est l'auteur du Pcuialciiquc. Mais on leur répond que les voies de Dieu ne sont pas celles des hommes, que Dieu a

éprouve, conduit et abandonné son peuple par une sagesse qui nous est inconnue ; que les Juifs euxmêmes, depuis plus de deux mille ans, ont cru que Moïse est l'auteur de ces livres ; que l'église qui a succédé à la synagogue, et qui est infaillible comme elle , a décidé ce point de controverse , et que les savans doivent se taire quand l'église parle.

SECTION III (l).

Os ne peut douter qu'il n'y ait eu un Moïse législateur du peuple juif. On examinera ici son histoire suivant les seules règles de la critique ; le divin n'est pas soumis à l'examen. Il faut donc se borner au probable ; les hommes ne peuvent juger qu'en hommes. H est d'abord très -naturel et très - probable qu'une nation arabe ait habité sur les confins de l'Egypte , du côté de l'Arabie Déserte, qu'elle ait été tributaire ou esclave des rois égyptiens , et qu'ensuite elle ait cherché à s'établir ailleurs; mais ce que la raison seule ne saurait admettre , c'est que cette nation , composée de soixante et dix personnes tout au plus du temps de Joseph, se fut accrue en deux cent quinze ans, depuis Joseph jusqu'à Moïse, au nombre de six cent mille combattans , selon le livre de l'Exode ; car ces six cent mille hommes en état de porteries armes supposent une multitude d'environ deux millions, en comptant les vieillards , les femmes et les enfans. Il n'est certainement pas dans le court de la nature qu'une colonie de soixante et dix personnes, tant mâles que femelles, ait pu produire en deux siècles deux millions d'hahitans. Les calculs faits sur cette progression par des hommes tres-peu versés dans les choses de ce monde, sont démentis par l'expérience de toutes les nations et de tous les temps. On ne frit pas, comme on a dit, des enfans d'un trait de plume. Songc-t-on bien qu'à ce compte une peuplade de dix mille personucs en deux cents ans produirait beaucoup plus d'habitans que le globe de la terre n'en peut nourrir?

Il n'est pas plus probable que ces six cent mile combattans favorisés par le maître de la nature, qui fesait pour eux tant de prodiges, se fussent bornés a errer dans les déserts où ils moururent, au lisu de chercher à s'emparer de la fertile Egypte.

Ces premières règles d'une critique humaine et raisonnable établies, il faut convenir qu'il est trèsvraisemblable que Moise ait conduit hors des confins de l'Egypte une petite peuplade. 11 y avait chez les Egyptiens une aucienne tradition rapportée par Plutarque dans son traité d'/ <<< et d'Oiirii, que Tiphon, père de Jérossal.iiin et de Juddccus, s'était enfui d'Egypte sur un àne. Il est clair, par ce passage, que Icsaucclresdcs Juifs, babitansdcJérusalcm, passaient pour avoir été des fugitifs de l'Egypte. Une tradition non moins ancienne, et plus répandue, est que les Juifs avaient été chassés de l'Egypte , soit comme une troupe de brigands iudisciplinablcs, soit comme nne peuplade infectée par la lèpre. Celte double accusa-

it) Cette troU&me «ecuon «t tirée du i ■vol» parlé dans l'aTrrtusement. Nou» sx on» cru devoir < ver cet article, quoiqu'il se trouve en pa;tie dan» ki précédent»

tion lirait sa vraisemblance do la terre même de Gcsscn qu'ils avaient habitée, terre voisine des Arabes vagabonds, et où la maladie de la lèpre , particulière aux Arabes, devait être commune. Il paraît, par l'Ecriture même, que ce peuple était sorti d'Egypte malgré lui. Le dix -septième chapitre du Deutérouomc défend aux rois de songer a ramener les Juifs en Egypte.

La conformité de plusieurs coutumes égyptiennes «f juives fortifie encore l'opinion que ce peuple était one colonie égyptienne, et ce qui lu! donne un nouveau degré de probabilité , c'est U fête de la p.ique , c'est-à-dire, de la fuite ou du passage, instituée en mémoire de leur évasion. Cette letc seule te serait pas une preuve , car il y a eu chez tous les peuples des solennités établies pour célébrer des éveucroens fabuleux et incroyables ; telles étaient !a plupart des Aies des Grecs et des Romains, mais une fuite d'un pays dans un autre n'a rien que de très -commun , et se concilie la créance. La preuve tirée de cette fête de la pAquc reçoit encore une force nouvelle par celle des tabernacles en mémoire du temps où 1er Juifs habitaient les déserts au sortir de l'Epypte. Ces vraisemblances, réunies avec tant d'antres, prouvent qu'eu effet une colonie sortie d'Egypte sïtablit cifin pour quelque temps dans la Palestine.

Presque tout le reste est d'un genre si merveilleux que la sagacité humaine n'y a plus de prise. Tout ce qu'on peut faire, c'est de rechercher en quel temps l'histoire de cette fuite , c'est-à-dire, le livre de l'Exode a pu être écrit , et de démêler les opinions qui régnaient alors , opinions dont la preuve est dans ce livre même comparé avec les anciens usages des natious.

A l'égard des livres attribues à Moisc, les règles les plus communes de la critique ne permettent pas de croire qu'il en soit l'auteur.

i*. Il n'y a pas d'apparence qu il côt appelé les endroits dont il parle de noms qui ne leur furcut imposés que longtemps après. Il est fait mention dans ce livre des villes de Jair, et tout le monde convient <j u elles ne furent ainsi nommées que long-temps après la mort Je Moïse ; il y est parle du pays de Dan, et la tribu de l)au n'avait pas encore donné son nom à ce pays dont elle n'était pas la maîtresse.

a*. Comment Moïse aurait - il cité le livre des guerres du Seigneur, quand ces guerres et ce livre perdu lui sont postérieurs ?

>. Comment Moisc aurait -il parlé de la défaite prétendue d'un géant nommé Og , roi de Cazan , vaincu dans le désert la dernière année de son gouvernement? et comment aurait - il ajouté qu'on voit encore son lit de fer de neuf coudées dans Rahath ? Cette ville de Rabat li était la capitale des Ammonites; les Hébreux n'avaient point encore pénétré dans ce pays : n'cst-il pas apparent qu'un tel passage est d'un éciivain postérieur que son inadvertance trahit. 11 veut apporter en témoignage de la victoire remportée sur un géant, le lit qu'on disait être encore à Rabath, et il oublie qu'il fait parler Moisc.

4*- Comment Moisc aurait-il appelé villes au delà du Jourdain les villes qui, à sou égard, étaient en deçà - N'est-il point palpable que le livre qu'on lui

attribue fut écrit long -temps après que les Israélite» eurent passé cette petite rivière du Jourdain, qu'ils, ne passèrent jamais sous sa conduite ?

5°. Est-il bien vraisemblable que Moisc ait dit à son peuple que, dans la dernière année de son gouverne» ment, il a pris dans le petit canton d'Argob, pays stérile et affreux de l'Arabie Pélrée, soixante grandes villes entourées de hautes murailles fortifiées, sans compter un nombre iuGni de villes ouvertes ? .N'est-il pas de la plus grande probabilité que ces exagérations furent écrites dans la suite par un homme qui voulait flatter une nation grossière?

6*. Il est encore moins vraisemblable que Moisc ait rapporté les miracles dont cette histoire est remplie .'

On peut bien persuader à un peuple heureux et victorieux que Dieu a combattu pour lui; mais il n'est pas dans la nature humaine qu'un peuple croie avoir vu cent miracles eu sa faveur, quand tous ces prodiges n'aboutissent qu'à le faire périr dans un désert. Examinons quelque» miracles rapporîésdans l'Exode,

-". Il parait contradictoire et injurieux a l'essence divine que, Dieu s'étant formé un peuple pour être le seul dépositaire de ses lois, et pour dominer sur loircs les nations, il envoie un homme de ce peuple demander au roi son oppresseur la permission d'aller sacrifier à son dieu dans le désert , afin que ec peuple puisse s'enfuir sous le prétexte de ce sacrifice ? Nos idées communes ne peuvent qu'attacher une idée de bassesse et de fourberie à ce manège, loin d'y reconnaître la majesté et la puissance de l'Ltrc suprême.

Quand nous lisons immédiatement après que Moïse change devant le roi sa baguette eu serpent et toutes les eaux du royaume en sang, qu'il fait naître des grenouilles qui couvrent la terre, qu'il change cil poux toute la poussière, qu il remplit les airs d'insectes ailés venimeux , qu'il frappe tous les hommes et ïous les animaux du pays d'affreux ulcères, qu'il appelle la grêle, les tempêtes cl le tonnerre pour ruiner toute la contrée, qu'il la couvre de sauterelles; qu'il la plonge dans des ténèbres palpables pendant trois jours, qu'enfin un ange cvtcnninalc.ir frappe de mort tous les premiers-nés des hommes et des animaux d'Egypte, à commencer par le fils du roi ; quand nous voyons ensuite ce peuple marchant à travers les flots de la mer Rouge suspendus en montagnes d'eau à droite et à gauche , et retombant ensuite sur l'armée de Pharaon qu'ils engloutissent ; lors, dis-je, qu'on lit tous ces miracbs, !a première idée qui vient à l'esprit, c'est de dire : Ce p':i>ple pour qui Dieu a fait des choses si étonnantes « a sans deuto être le maître de l'univers. Mais non, le fruit de tant de merveilles est de souffrir la disette et la faim dans des saules arides; et, de prodige en prodi»c, tout meurt avant d'avoir vu le petit coin de terre où Isurs descendais s'établissent ensuite pour quelques années. Il est pardonnable sans doute de ne pas croiro cc'.tc foule de merveilles dont la moindre révolte U raison.

Celte raison abandonnée à elle-même ne peut se persuader que Moïse ait écrit des choses si étranges,

Commcul peut-on faire accroire à une génération

tant de miracles inutilement laits pour elle, et tout ceux qu'on dit opérés dans le désert? Quel personnage fait-on jouer à la Divinité', de l'employer à conserver les habits cl les souliers de cè peuple pendant quarante ans, après avoir armé en leur faveur toute la nature!

Il est donc très-naturel de penser que toute cette histoire prodigieuse fut écrite long -temps après Moïse, comme les romans de Charlemagno furent forgés trois siècles après lui, et comme les origines de toutes les nations ont été écrites dans des temps où ces origines perdues de vue laissaient à l'imagination la liberté d'inventer. Plus un peuple es: grossier et malheureux , plus il cherche à relever sou ancienne histoire, et quel peuple a été plus long-temps misérable et barbare que le peuple juif.

Il n'est pas à croire que, lorsqu'ils n'avaient pas de quoi se faire des souliers dans leurs déserts, sous la domination de Moisc, on fût chez eux fort curieux d'écrire. On doit présumer que les malheureux nés daus ces déserts ne reçurent pas une 'éducation bien brillante, et que la nation ne commença à lire et à écrire que lorsqu'elle eut quelque commerce avec les Phéniciens. C'est probablement dans les commencvmens de la monarchie que les Juifs qui se sentiront quelque génie mirent par écrit le Pentateuquc, et ajustèrent comme ils purent leurs traditions. Auraiton fait recommander par Moise aux rois de lire et d écrire même sa loi , dans le temps qu'a n'y avait pâs encore de rois? n'est-il pas probable que le dixseptième chapitre du Deutéronome est fait pour modérer le pouvoir de la royauté, et qu'il fut écrit par les prêtres du temps de Saûl?

C'est vraisemblablement à cette époque qu'il faut placer la rédaction du Pentateuquc. Les fréqueus esclavages que ce peuple avait subis ne semblent pas propres à établir la littérature dans une nation, et à rendre les livres fort communs; et plus ces livres furent rares dans les commencemens, plus les autcius s'enhardirent à les remplir de prodiges.

Le Pentaieuque attribué à Moise est très-ancien, «ans doute, s'il est rédigé du temps de Saûl et de Samuel; c'est environ vers le temps de la guerre de Troie, et c'est un des plus curieux monumens de la manière de peuser des hommes de ce temps-là. On voit que toutes les nations connues étaient amoureuses des prodiges à proportion de leur ignorance. Tout se fesait alors par le ministère céleste, en Egypte, en Phrygie, en Grèce, en Asie.

Les auteurs du Pcntateuque donnent à entendre que chaque nation a ses dieux, et que ces dieux ont, à peu de chose près, un égal pouvoir.

Si Moisc change au nom de son dieu sa verge en serpent, les prêtres de Pharaon en f>n» autant : s'il change toutes les eaux de l'Egypte en srng, jusqu'à celles qui était dans les vases, les prêtres font sur-lechamp le même prodige sans qu'on puisse concevoir sur quelles eaux ces prêtres opéraient cette métamorphose, à moins qu'ils n'eussent créé de nouvelles eaux exprès. L'écrivain juif aime encore mieux être réduit nécessairement à cette absurdité, que de laisser doulcr que les dieux d Egypte n'eussent pas le

pouvoir de changer l'oau eu sang aussi-bien que I»

Dieu de Jacob.

Mais quand celui-ci vient à remplir de poux toute hi terre d'Egypte, à changer on poux toute la poussière, alors parait sa supériorité tout ontiére, les mages ne peuvent l'imiter, et on L'a parler ainsi le dieu des Juiût : « Pharaon saura que rien n'est semblable à moi. u Ces paroles qu'on uict dans sa bouche marquent un être qui se croit seulement plus puissant que ses rivaux : il a été égalé dans la métamorphose d'une verge en serpent , et dans celle des eaux en sang, mais il gagne la partie sur l'article des poux, et sur les suivons.

Cette idée de la puissance surnaturelle des prêtres de tous les pays est marquée dans plusieurs endroits de l'Écriture. Quand Balaam, prêtre du petit état d'un roitelet nommé Balac, au milieu des déserts, esl près de maudire les Juifs, leur dieu apparaît à ce prêtre pour l'en empêcher. Il semble que la malédiction de Balaam fut très à craindre. Ce n'est pas mêm.assez pour contenir ce prêtre que Dieu lui ait parle , il envoie devaul lui un ange avec une épée, et lui lait encore parler par son An esse. Toutes ces précautions prouvent certainement l'opinion où l'on était que la malédiction d'un prêtre, quel qu'il fut, entraînait des effets funestes.

Celte idée d'un dieu supérieur seulement aux autres dieux, quoiqu'il eût ftit le ciel et la terre, était tellement enracinée dans toutes les têtes, que Salomon, dans sa dernière prière, s'écrie : « O mon Dieu, il n'y a aucun autre dieu semblable à toi, su*'" ,«*-ce

ni dans le ciel. » Cest cette opinion qui rendait les Juifs si crédules sur tous les sortilèges, sur tous les euchantemens des autres nations. C'est ce qui donna lieu à l'histoire de la pythonisse dEndor, qui eut le pouvoir d'évoquer l'ombre de Samuel. Chaque peuple eut ses prodiges et ses oracles , et il ne vint même dans l'esprit d'aucune nation de douter des miracles et des prophéties des autres. On se coutentait de leur opposer de pareilles armes, il semblait que les prêtres, en niant les prodiges des nations voisines, eussent craint de décréditer les leurs. Cette espèce de théologie prévalut long-temps daus toute la terre.

Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans le détail de tout ce qui est écrit sur Moïse. On parle de ses lois en plus d'un endroit de cet ouvrage. On se bornera ici à remarquer combien on est étonné de voir un législateur inspiré de Dieu, un prophète qui fait parler Dieu même, et qui ne propose point au* hommes une vie à venir. Il n'y a point un seul mot dans le Lévitiquc qui puisse faire soupçonner llmmortalitë de l'àme. On répond à cette accablante difficulté que Dieu se proportionnait à la grossièreté drsJuifs. Quelle misérable réponse! c'était à Dieu à élever les Juifs jusqu'aux connaissances nécessaires, ce n'était pas à lui à se rabaisser jusqu'à eux. Si l'âme est immortelle, s'il est des récompenses et des peines dans une autre vie, il est nécessaire que les hommes en soient instruits. Si Dieu parle , il faut qu'il les informe de ce dogme fondamental. Quel législateur et quel dieu que celui qui ne propose à son peuple que du vin, de l'huile et du lait ! quel dieu qui encourage toujours

ses croyans comme un chef de brigands encourage sa troupe par l'espérance de la rapine! Il est bien pardonnable, encore une fois, à ia raison humaine de ne voir dans une telle histoire <|uc la grossièreté barbare dea premiers temps d'un peuple sauvage. L'homme, quoi qu'il fasse, ne peut raisonner autrement : mais, si Dieu en effet est l'auteur du Pcntateuque, il faut se soumettre sans raisonner.

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