‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 389 sur 551 · MONDE · texte numérisé non relu

MONDE

Du meilleur des mondes possibles.

En courant de tous côtés pour m'instruirc, je i contrai un jour des disciples de Platon. Venez avec nous , me dit l'un d'eux; vous êtes dans le meilleur dus mondes; nous avons bien surpassé notre maître. Il n'y avait de son temps que cinq mondes possibles , parce qu'il n'y a que cinq corps réguliers; mais actuellement qu'il y a une infinité d'univers possibles , Dieu a choisi le meilleur; venez, et vous vous en trouverez bien. Je lui répondis humblement : Les momies que Dieu pouvait créer étaient ou meilleurs, ou parfaitement égaux , ou pires ; il ne pouvait prendre le pire; ceux qui étaient égaux, supposé qu'il y on oût, ne valaient pas la préférence, ils étaient entièrement les mêmes : on n'a pu choisir entre eux ; prendre l'un , c'est prendre l'autre. Il était donc impossible qu'il ne prit pas le meilleur. Mais comment les autres étaient-ils possibles, quand il était impossible qu'ils existassent ?

Il me fit de trcs-bellcs distinctions, assurant tontours, sans s'entendre, que ce monde-ci est le meilleur de tous les mondes réellement impossibles. Mais me sentant alors tourmente de la pierre, et souffrant de* douleurs insupportables, les citoyens du meilleur des mondes mu conduisirent à l'hôpital voisin. Chemin fesaut, deux de ces bienheureux Itabitans furent enlevés par des créatures leurs semblables : on les chargea de fers, 1 un pour mtclqucs dettes, l'autre sur un simple soupçon. Je ne sais pas si je fus conduit dans le meilleur des hôpitaux possibles, mais je fus entassé avec deux ou trois mille misérables qui souffraient comme moi. Il y avait l'i plusieurs défenseurs du la patrie qui m'apprirent qu'ils avaient été trépanes ut disséqués vivans, qu'on leur avait coupé des bras, des jambes, et que plusieurs mi'liers de leurs généreux compatriotes avaient été massacrés dans l'une des trente batailles données dans la dernière guerre, qui est environ la cent millième guerre depuis que uous connaissons des guerres. On voyait aussi dans cette maison environ mille personne» des deux sexesqui ressemblaient » des spectres hideux, et qu'on frottait d'un certain métal, parce qu'ils avaient suivi la loi de la nature, et parce que la nature avait , je ne sais comment, pris la précaution d'empoisonner en eux la source de la vie. Je remerciai mes due* conducteurs.

Quand on m'eut plongé un fer bien tranchant dans la vessie, et qu'on eut tiré quelques pierres de cette carrière ; quand je fus guéri , et qu'il ne me resta plus que quelques incommodités douloureuses pour le reste de mes jours, je fis mes représentations à mes

guides; je pria la liberté de leur dire qu'il y avait du bon dans ce monde , puisqu'on m'avait tiré quatre cailloux du aein de mes entrailles déchirées, mais que j'aurais encore mieux aimé que les vessies eussent été des lanternes, que non pas qu'elles fussent -des carrière». Je leur parlai des calamités et des crimes innombrables qui couvrent eut excellent monde. Le plus intrépide d'entre eux, qui était un Allemand, mon compatriote, m'apprit que tout cela n'est qu'une bagatelle.

Ce fut, dit-il, une grande faveur du ciel envers le genre humain, que Tarquin violât Lucrèce, et que Lucrèce se poignardât, parce qu'on chassa les tyrans, et que le viol, le suicide et la guerre établirent une république qui fit le bonheur des peuples conquis. J'eus peine A convenir de ce bonheur. Je ne conçus pas d'abord quelle était la félicité des Gaulois et des Espagnols, dont on dit que César fit périr trois millions. Le» dévastations et les rapines me parurent aussi quelque chose de désagréable. Mais le défenseur de l'optimisme n'en démordit point ; il me disait toujours comme le geôlier de don Carlos : « Paix, paix, c'est pour votre bien. » Enfin, étant poussé à bout, il me dit qu'il ne fallait pas prendre garde à ce globule de la terre, où tout va de travers; mais que dans l'étoile de Sirius, dans Orion, dans l'œil du Taureau et ailleurs , tout est parfait. Allons-y donc, lui dis-je.

Un petit théologien me tira alors par Te bras; il me confia que ces gens-là étaient des rêveurs; qu'il iù lait point du tout nécessaire qu'il y eût du mal sur (a terre , qu'elle avait été formée exprès pour qu'il n'y eût jamais que du bien ; et , pour voui le prouver , sachez que les choses se passèrent ainsi autrefois pendant dix ou douze jours. Hélas! lui répondis- je, c'est bien dommage, mon révérend perc, que cela n'ait pas continué.

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