ANE
. Ajoutons quelque chose à l'article Ane de l'Encyrlopédie, concernant l'àne de Lucien, qui devint d'or entre les mains d'Apulée. Le plus plaisant do l'aventure est pourtant daus Lucien ; et ce plaisant est qu'une dame devint amoureuse de ce monsieur lorsqu'il .était àne, et n'en voulut plus lorsqu'il ne fut qu'homme. Ces métamorphoses étaiont fort communes dans toute l'antiquité. L'àne de Silène avait parlé , et les savans ont cru qu'il s'était expliqué en arabe : c'était probablement un homme changé en âne par le pouvoir de Bacchus : car ou sait que Bacchus était
Virgile parle de la métamorphose de Morris est loup comme d'un* chose très-ordinaire. ( Ed. FUI,
Mirtim.
1rs bois
Mirrfi derenu loup tt enthi
Cette doctrine des métamorphosas était-elle dérivée des vieilles fables d'Egypte , qui délibèrent que les dieux s'étaient changés en animaux dans la guerre contre les géans ?
Les Grecs, grands imitateurs et grands enchérisseurs sur les fables orientales, mélamorphosèimt presque tous les dieux en hommes ou eu bélcs , pour fes f.iirc mieux réussir dans leurs desseins amoureux.
Si les dieux se changeaient en taureaux, en chevaux , en cygnes, en colombes, pourquoi n'aurait-on pas trouvé le secret de faire la mtme opération sur les Lommes?
Plusieurs commentateurs, en oubliant le respect qu'ils devaient aux saintes écritures, ont cité l'exemple de INubuchodonosor changé en bœuf ; mais c'était un miracle, une vengeance divine, une chose entièrement hors de la sphère de la nature, qu'on ne devait pas examiner avec des yeux profane*, cl qui ne peut être l'objet de nos recherches.
D'autres savans , non moins indiscrets peut-être, se sont prévalus de ce qui est rapporté dans l'f.vangilu do l'enfance. Une jeune fille en Egypte, étant entrée dans la chambre de quelques femmes, y vit un mulet couvert d'une housse de soie , ayant à son cott un pondant d'ébène. Ces femmes lui donnaient des baisers, et lui présentaient à manger en répandaut des larmes. Ce mulet était le propre frère de ces femmes. Des magiciennes lui avaient ôté la figure humaine; et le maître de la nature la lui rendit bientôt.
Quoiquo cet Evangile soit apocryphe, la vénération pour le seul nom qu'il porte nous empêche de détailler cette aventure. Elle doit servir seulement à fitiro voir Combien les métamorphoses étaient » la mode dans presque toute la terre. Les chrétiens qui composèrent cet Evangile étaient sans doute de bonne foi ; ils ne voulaient point composer un roman. Us rapportaient avec simplicité ce qu'ils avaient entendu dire. L'église qui rejeta daus la suite cet Evangile avec quarante-ueufautres , n'iceusa pas les auteurs d'impiété et de prévarication ; ces au'eurs obscurs parlaient à la populace selon les préjugés de leur temps. La Chine était peut-être le seul pays exempt de ces superstitions.
L'aventure des compagnons d'Ulysse, changés en bêtes par Circé, était beaucoup plus ancienne que le dogme de la métempsycose annoncé en Grèce et eu Italie par Pythagore.
Sur quoi se fondent les gens qui prétendent qull n'y a point d'erreur universelle qui ne soit l'abus de quelque vérité? ils disent qu'on n'a vu des charlatans que parce qu'on • vu des vrais médecins , et qu'on n'a cru aux faux i-rodiges qu'à cause des véritables (a).
(a) Voyn in R« 3o5«3oô\).
Mais avait-ou des témoignages certains que «lus hommes élaiont devenus loups, bœufs, ou chevaux, ou hiics? Cette erreur universelle n'avait donc pour principe que l'amour du merveilleux , cl l'inclination naturelle pour la superstition.
Il suffit d'une opinion erronée pour remplir l'univers de fables. Un docteur indien voit que les bètes ont du sentiment et de la mémoire. 11 conclut qu'elles ont une Ame. Les hommes en ont une aussi. Que devient l'àmc de l'homme après sa mort? que devient l'âme de la bâte? 11 faut bien qu'elles logent quelque part. Elles s'en \ont dans le premier corps venu qui commence à se former. L'âme d'un bracmanc loge dans le corps d'un éléphant, l'Ame d'un àne se loge dans le corps d'un petit bracmauc. Voilà le dogme de la métempsycose qui s'établit sur un simple raisonnement.
Mais il y a loin de là au dogme de la métamorphose. Ce n'est plus une Ame sans logis qui cherche an gîte; c'est un corps qui est changé en un autre corps, son Ame demeurant toujours la même. Or, certainement nous n'avons dans la nature aucun exemple d'un pareil tour de gobelets.
Cherchons donc quelle peut être l'origine d'une opinion si extravagautc et si générale. Scra-t-il arrivé qu'un père ayant dit 4 son fils plongé dans de sales débauches et dans l'ignorance : Tu es un cochon, un cheval . un âne; ensuite l'ayant mis en pénitence avec un bonnet d'à ne sur la tète, 'inc servante du voisiuage aura dit que ce jeune homme a été changé en âne en punition de ses fautes? Ses voisines l'auront redit à d'autres voisines , et de bouche en bouche ces histoires, accompagnées de mille circonstances, auront fait le tour du monde. Une équivoque aura trompé toute la terre.
Avouons donc encore ici, avec Boileau, que l'équivoque a été la mère de la plupart de nos sottises.
Joignez à cela le pouvoir de la magie , reconnu incontestable chez toutes les nations; et vous ne serez plus étonné de rien (').
Encore un mot sur les ânes. On dit qu'ils sont guerriers en Mésopotamie, et que Mervan, le vingtunième calife, fut surnommé Voue pour sa valeur.
Le patriarche Photius rapporte, dans l'extrait de la vie d'Isidore, qu'Ainmonius avait un âne qui se connaissait très-bien en poésie , et qui abandonnait son râtelier pour aller culcndre des vers- La fable de Midas vaut mieux que le conte de Photius.
De l'âne d'or de Machiavel.
Ox connaît peu l'âne de Machiavel. Les dictionnaires qui en parlent disent que c'est un ouvrage de sa jeunesse ; il paraît pourtant qu'il était dans l'âge mûr, puisqu'il parle des malheurs qu'il a essuyés autrefois et (rès-long-tcmps. L'ouvrage est une satire de ses contemporains. I. . utcur voit beaucoup de Florentins, dont l;un est changé en chat , l'autre en dragon, celui-ci en chien qui aboie à la lune, cet autre en renard qui ue s'est pas laissé prendre. Chaque
caractère est peint sous le nom d'un animal. Les factions des Médicis et de leurs ennemis y sont figurées sans doute ; et qui aurait la clef de cette apocalypse comique, saurait l'histoire secrète du pape Léon X et des troubles de Florence. Ce poème est plein de morale cl de philosophie. Il finit par de très-bonnes réflexions d'un gros cochon, qui parle à peu près ainsi à l'homme :
Animaux ù deux pieds, tans vilenie n», uni annes,
Point d'ongle, un mauvais cuir, ni plume, ni louon.
Von» pleurez eu naissant, et tous atex raison ;
Von» prévoyei vos maux ; il* méritent vos larmes.
Le* perroquet* et tous ont le don de parler.
La nature tous fît de» mains induauietues ;
Mai» vou* fit elle. liéU%'. de» Ame» vertueuse»?
Et quel homme en re point nous pourrait égaler?
L'homme esl plus vil que nou», plu» méchant , plus sauvage:
Poltron» ou furieux, dan» le crime plongé» ,
Vou» éprouve» toujours on la crainte ou la rage. %
Vous tremhlei «le mourir, et tou» vous égorges.
Jamais de porc a porc on ne vil d'injustice*.
îfotre bauge est pour nous le temple de la paix.
Ami , que le bon Dieu me préserve a jamai»
De redevenir homme et d'avoir tous te* vice*!
Ceci est l'original de la satire de l'homme que fit Boilcau, et de la fable des compagnons d'Ulysse, écrite par La Fontaine. Mais il est très-vraisemblable que ni La Fontaine, ni Boileau n'avaient entendu parler de l'Ane de Machiavel.
De l'une de Vérone.
Il faut être vrai, et ne point tromper son lecteur. Je ne sais pas bien positivement si l'Ane de Vérone subsiste encore dans toute sa splendeur, parce que )« ne l'ai pas vu : mais les voyageurs qui l'ont vu , i! y u quarante ou cinquante ans , s'aerordenl à dire que ses reliques étaieut renfermées dans le ventre d'un âne artificiel fait exprès; qu'il était sous la garde de quarante moines du couvent de Notre-Dame des Orgues à Vérone, et qu'on le portait eu procession deux fois l'an. .C'était une des plus anciennes reliques de la ville. La tradition disait que cet âne, ayaut porté (/) notre Seigneur dans son entrée à Jérusalem, n'avait plus voulu vivre en cette ville; qu'il avait marché sut la mer aussi endurcie que sa corne; qu'il avait pris son chemin par Chypre, Rhodes, Caudie, Malte et la Sicile ; que de là il était veuu séjourner à Aquilée , et qu'enfin il s'établit à Vérone, où il vécut Irès-lonj;temps.
Ce qui donna lieu à cette fable, c'est que la plupart des âues ont une espèce de croix noire sur le dos. Il y eut ; *-parcmmcnt quelque vieil ànc aux environs de Vérone, chczqui la populace remarqua une plus belle croix qu'à ses confrères : une bonne femme ne manqua pas de dire que c'était celui qui avait servi de monture à l'entrée dans Jérusalem ; on fit de magnifiques funérailles à l'Ane. La fète de Vérone s'établit : elle passa de Vérone dans les autres pays; elle fut surtout célébrée en France; on chanta la prose de l'Ane à la messe.
Oritntii parti bu»
Advtnlabit otinut Pulehtr et fortinimiu.
(•) Voy. Miftoa , tome I, page» toi et l os.
Une fille, représentant la sainte Vierge allant en Egypte , montait sur un dnc, et tenant un enfant entre .«es bras, conduisait une longue procession. Le prttrc à la fin de la messe (c) , au lieu de dire : lté . missa est, se mettait à braire trois fois de toute sa force, et le peuple répondait en chœur.
Nous avons des livres sur la fétc de l'Ane et sur celle des fous; ils peuvent «crvir à r histoire universelle de l'esprit humain.