NEWTON ET DESCARTES
SECTION PRCMlkRE.
Lx Français qui arrive à Londres trouve les choses bien changées en philosophie comme dans tout te reste ( i ). Il a laissé le monde plein , il le trouve ride. A Paris on voit l'univers composé de tourbillons de matière subtile; à Londres on ne voit rien de cela. Chez vous c'est la pression de la lune qui cause le flux de ia mer : chez les Anglais c'est la mer qui gravite vers la lune; de façon «nie, quand vous croyez que la lune devrait nous donner marée haute , ces messieurs croient qu'on doit avoir marée basse ; ce qui malheureusement ne peut se vérifier; car il aurait fallu, pour
(0 Lorsque cet article a éuî rcril, c'e»t-j-<lire, »erm 1730, pins de t|uar.iutf «us après la publication du livre de* Principe», toute la France «liait encore caru?ienne.
s'en éclaircir, examiner la lune et les marées au premier instant de la création. Vous remarquerez encore que le soleil, qui en France n'entre pour rien dans cette affaire , y contribue ici environ pour son quart. Chez vos cartésiens tout se fait par une impulsion qu'on ne comprend guère ; chez M. Newton, c'est par une attraction dont on ne connaît pas mieux la cause. A Paris, vous vous figurez la terre faite comme un melon; à Londres elle esi aplatie des deux côtés. La lumière pour un cartésien existe dans l'air; pour un nevrtonien, clic vient du soleil en six minutes et demie. Voire chimie fait toutes ses opérations avec des acides, des alkalis, et de la matière subtile; l'attraction domine jusque dans la chimie anglaise.
L'essence même des choses a totalement change. Vous ne vous accordez ni sur la définition de l'âme, ni sur celle de la matière. Descartes assnrc que l'àme est la même chose que la pensée, et M. Locke lui prouve assez bien le contraire. Descartes assure encore que l'étendue seule fait la matière; Newton y ajoute la solidité. Voilà de sérieuses contrariétés '
Aon nottrum inltr vos ionl&s conipon^rf liics.
Ce fameux Newton , ce destructeur du système cartésien, mourut au mois de mars de l'an 1737. H a vécu honoré de ses compatriotes, et a été enterré comme un roi qui aurait fait du bien à ses sujets. On a lu avec avidité, et l'on a traduit en anglais l'éloge de M. Newton, que M. de Fonlencllc a prononcé dans l'académie des sciences. On attendait en Angleterre son jugement , comme une déclaration solennelle de la supériorité de la philosophie anglaise : mais quand on a vu que non-sculcincnt il s'était trompé en rendant compte de rettephilosophic, mais qu'il comparait Descartes à Newton, toute la société royale de Londres s'est soulevée; loin d'acquiescer au jugement, on a fort critique le discours. Plusieurs même ( et ceux-là ne sont pas les plus philosophes ) ont été choqués de cette comparaison , seulement parce que Descartes était Français.
11 faut avouer que ces deux grands hommes ont été bien différons l'un de l'autre dans leur conduite, dans leur fortune et dans leur philosophie. Descartes était né avec une imagination brillante et forte, qui en fit un homme singulier dtns sa vie privée, comme dans sa manière de raisonner. Cette imagination ne put se cacher même dans tes ouvrages philosophiques , où l'on voit à tous momens des comparaisons ingénieuses et brillantes. La nature en avait presque bit un poète ; et en effet, il composa pour la reine de Suède un divertissement en vers, que pour l'honneur de sa mémoire on n'a pas fait imprimer. Il essaya quelque temps du métier de la guerre; et, depuis étant devenu tout-à-fait philosophe, il ne crut pas indigne de lui de faire l'amour. Il eut de sa maîtresse une fille nommée Francinc , qui mourut jeune, et dpnt il regretta beaucoup la perte. Ainsi il éprouva tout ce qui appartient à l'humanité.
Il crut long-temps qu'il était nécessaire de fuir les hommes, et surtout sa patrie, pour philosopher en liberté. Il avait raison ; les hommes de sou temps n'en savaient pas assez pour l'éclairer, et n'étaient guère
capables que de lui nuire. Il quitta la France, parce qu'il cherchait la vérité, qui était persécutée alors par la misérable philosophie de l'école; mais il ne trouva pas plus de raison dans les universités de la Hollande où il se retira. Car, dans le temps qu'on condamnait «n France les seules propositions de sa philosophie qui fussent vraies, il fut aussi persécuté par les prétendus philosophes de Hoilande , qui ne l'entendaient pas mieux, et qui, voyant de plus près sa gloire, baissaient davantage sa personne. II fut oblige de sortir d'Utrccht : il essuya l'accusation d'athéisme , dernière ressource des calomniateurs; et lui, qui avait employé toute la sagacité de son esprit à chercher de nouvelles preuves de l'existence d'un Dieu , fut accusé de n'en point reconnaître. Tant de persécutions supposaient un très -grand mérite et une réputation éclatante; aussi avait-il l'un et l'autre. La raison perça même un peu dans le monde à travers les ténèbres de l'école et les préjuges de la superstition populaire. Sou uom Gt enfin tant de bruit, qu'on voulut l'attirer en France par des récompenses. On lui proposa une pension de mille écus. Il vint sur cette espérance, paya les frais de la patente qui se vendait alors , n'eut point sa pension , et s'en retourna philosopher dans sa solitude de Nord-Hollande, dans le temps que le grand Galilée, à l'ige de quatre-viugts aus, gémissait dans les prisons de l'inquisition pour avoir démontré le mouvement de la terre. Enfin il mourut à Stockholm d'une mort prématurée, et causé* par un mauvais régime, au milieu de quelques savans ses ennemis, et cuire les mains d'un médecin qui le baissait.
La carrière du chevalier ft.-wian a été toute différente : il a vécu près dequalrt-vtiigl cinq ans, toujours tranquille, heureux et honoré dans sa patrie. Son grand bonheur a clé non-seulement d'être né dans un pays libre, mais dans un temps où, les impertinences scolastiques étant bannies, la raison seule était cultivée; le monde ne pouvait être que son écolier et non son ennemi.
Une opposition singulière dans laquelle il se trouve avec Descartes , c'est que dans le cours d'une si longue vie, il n'a eu ni passion, ui faiblesse. Il n'a jamais approché d'aurune femme : c'est ce qui m'a été confirmé par le médecin H le chirurgien entre les bras de qui il est mort (2) : an peut admirer en cela Newton; mais il ne faut pas blâmer Dcscartes.
L'opinion publique en Angleterre sur ces deux philosophes, est <|uc le premier était un rOveur, et que l'autre était 1111 sage. Très -peu de personnes à Londres lisent Déb ilites, dont effectivement les ouvrages sont devenus inutiles; très-peu lisent aussi Newton, parce qu'il fuit être fort savant pour le comprendre. Cependant tout le monde parle d'eux ; on
(2) Cela pcfluw-quc le nii'.!-< in «)<• Newton nVtait pu aussi bon physiri' n '|ue lui. Il iw-xi»u> pour le» homme» aucun signe «'tain de virginité ; e 1 un domine qui meurt a quatre.vingt.<intf ans. <lont finie » •rte mo-L-nv, et oui a mené une vie retirer cl pauibW, peut jvoir tu «Va f-iilitrosr* ni ni qu'il mie de témoins, n'dilltrur» , quand Ken-ton 11 aurait pimai» cojoti ce genre do plaiiir, quel I n en rc'Milierait-il pour le genre humain?
n'accorde rien a» Français, et on donne tout à l'Anglais. Quelques gens croient que, si l'on ne s'eu tient plus à l'horreur du vide, si l'on sait que l'air est pesant, si l'on se sert de lunettes d'approche , on en a l'obligation à Newton; il ttt ici l'Hercule de la fable, à qui les ignorans attribuaient tous les faits desautres héros.
Dans une critique qu'on a faute à Londres du discours de M. de ro.itcuelle, on a osé avancer que Descartes n'était pas un grand géomètre. Ceux qui parlent ainsi peuveat se reprocher de battre leur nourrice. Descartes a fait un aussi grand chemin, du point où il a trouvé la géométrie jusqu'au point où il l'a poussée, que Newton en a fait après lui. Il est le premier qui ait enseigné la manière de douncr les équations algébriques des courbes. S? géométrie , grâces à lui devenue commune, était de son temps si profonde, qu'aucun professeur n'osa entreprendre de l'expliquer, et qu'il n'y avait guère en Hollande que Schoutcn, et en France que Fermât, qui I entendissent. Il porta cet esprit de géométrie et d'invention dans la dioptrique, qui devint entre ses mains uu art tout nouveau; et, s'il s'y trompa beaucoup, c'est qu'un homme qui découvre de nouvelles terres ne peut tout d'au coup en connaître toutes les propriétés. Ceux qui le suivent lui ont au moins l'obligation de la découverte. Je ne nierai pas que tous les autres ouvrages de M. Descartes ne fourmillent d'erreurs.
La géométrie était un guide que lui-même avait en quelque façon formé, et qui l'aurait conduit sûrement dans sa physique; cependant il abandonna à la fin ce guide, et se livra à Pesant de système. Alors sa philosophie ne fut plus qu'un roman ingénieux, et tout au plus vraisemblable pour les philosophes ignorans du même temps. 11 se trompa sur la nature de l'âme, sur les lois du mouvement, sur la nature de la lumière. Il admit des idées innées; il invenu de nouveaux éiémens; il créa uu monde; il fit l'homme à sa mode; et on dit avec raison que l'homme de Descartes n'est en effet que celui de Descartes, fort éloigné de l'homme véritable. Il poussa ses erreurs métaphysiques, jusqu'à prétendre que deux et deux font quatre, parce . que Dieu l'a voulu ainsi; mais ce n'est point trop dire qu'il était estimable, même dans ses égarcmens. Il se trompa; mais ce fut au moins avec méthode, et de conséquence eu conséqueucc. S'il inventa de nouvelles chimères en physique, au moins il en détruisit d'anciennes; il apprit aux hommes de soc temps à raisonner et à se servir contre lui-même de ses armes. S'il n'a pas paye eu bonne monnaie, c'est beaucoup d'avoir décrié la fausse.
Descartes donna un œil aux aveugles : ils virent les fautes de l'auliquilé et les siennes ; la route qu'il ouvrit est depuis lui devenue immense. Le petit livre de Rohaull a fait pendant quelque temps une physique complète ; aujourd'hui tous les recueils des académies de l'Europe ne sont pas même un commencement de système. En approfondissant cet abîme, il s'est trouvé inCni.
section 11.
Newtû* fut d'abord destiné à l'église. 11 comraeuca par être théologien, et il lui en resta des marques.
sa vie. Il prit sérieusement )e parti d'Arias contre Athanase. I! alla même nn peu plus loin qu'Arhw, ainsi que tons les aocim'ens. Il y a aujourd'hui en Europe beaucoup de savans de cette opinion; je ne dirai pas de cette communion, car ils ne font point de corps. Ils sont même partages , et plusieurs d'entre eux réduisent leur système au pur déisme, accommode avec la morale du Christ. Newton n'était pas de ces derniers. Il ne différait de l'église anglicane que sur le point de la consubstantialité , et il croyait tout le reste.
Une preuve de sa bonne foi , c'est qu'il ?. commenté l'Apocalypse. Il y trouve clairement que le pape est l'Antéchrist, et il explique d'ailfeurs ce livre comme tous ceux qui s'en sont mêlés. Apparemment qu'il a voulu , par ce commentaire, consoler la race humaine de la supériorité qu'il avait sur elle.
Bien des gens, en lisant le peu de métaphysique que Newton a mis a la fin des Principes mathématiques, y ont trouvé quelque chose d'aussi obscur que l'Apocalypse. Les métaphysiciens et les théologiens ressemblent assez à cette espèce de gladiateur; qu'or fesait combattre les yeux couverts d'un bandeau. Mais, quand Newton travailla les yeux osr»«ts a ses mathématiques, sa vue porta aux bornes da aaoade.
Il a inventé le calcul que l'on appelle dw Vinf^mi : il a découvert cl démontré un principe nouwcar» qui fait mouvoir toute la nature. On ne connaissait point la lumière avant lui. On n'en avait que des idéas confoses et fausses. Il a dit : Que la lainière soit connue, et elle l'a été.
Les télescopas de réflexion ont été inventés par lai. Le premier a été fait de ses mains ; et il a fait voir pourquoi on no peut pas augmenter la force et la portée des télescopes ordinaires. Ce fut à l'occasion de son nouveau télescope qu'un jésuite allemand prit Newton pour un ouvrier, pour un lascar do lunettes. ArtifcT quidam nnminf. Amton, dit-il dans an petit livre. La postérité l'a bien vengé depuis. On loi fesait en France plus d'injustice ; on le prenait pour un feseur d'expériences qui s'était trompé; et, parce que Mariotte se servit de mauvais prismes, on rejeta le* découvertes de Newton.
Il fin admiré de ses compatriotes dès qu'il eut écrit et opéré. Il n'a été bien connu en Franco qu'au bout de quarante années. Mais en récompense nous avions la matière cannelée et la matière rameuse de Descartes , et les petits tourbillons mollasses du révérend père Malebranche, et le système do M. Privât de Molière, qui ne vaut pas pourtant Poquelin de Molière.
De fous ceux qui ont un peu vécu avec monsieur le cardinal do Polignac, il n'y a personne qui ne loi ait entendu dire que Newton était péripatéticien , et que ses rayons colori tiques , et surtout son attraction , sentaient beaucoup l'athéisme. Le cardinal de Polignac joignait à tous les avantages qu'il avait reçus de la nature une très-grande éloquence; il fesait des vers latins avec une facilité heureuse et étonnante; mais il ne savait que la philosophie de Descartes, et il avait retenu par cœur ses raisonnemens comme ou
et
lraaires et PEnéide, mais non pas Newton el Locke.
Quand on considère que Newton , Locke, Qarke, Leibnitz auraient été persécutés en France , emprisonnés â Rome, brûlés à Lisbonne, que faut-il penser de la raison humaine? Elle est née dans ce siècle en Angleterre. Il y avait eu , du temps de la reine Marie, une persécution assez forte sur la manière de prononcer le grec, et les persécuteurs se trompaient. Ceux qui mirent Galilée en pénitence se trompaient encore plus. Tout inquisiteur devrait rougir jusqu'au fond de l'âme , en voyant seulement une sphère de Copernic. Cependant si Newton était né en Portugal, et qu'un dominicain eût vu une hérésie dans la raison inverse du carré des distances , on aurait revêtu le chevalier Isaac Newton d'un sun-bènitu dans un autoda-fr.
On a souvent demandé pourquoi ceux que leur ministère engage à être savans et indulgcns ont été si souvent ignorans et impitoyables. Ils ont été ignorans, parce qu'ils avaient long- temps étudié ; et ils ont été cruels, parce qu'ils sentaient que leurs mauvaises études étaient l'objet du mépris 4es sages. Certainement les inquisiteurs qui eurent l'effronterie de condamner le système de Copernic non- seulement comme hérétique, mais comme absurde, n'avaient rien à craindre de ce système. La terre a beau être emportée autour du soleil ainsi que les autres planètes, ils ne perdaient rien de leurs revenus, ni de leurs honneurs. Le dogme même est toujours en sûreté quand il n'est combattu que par des philosophes : toutes les académies de l'univers ne changeront rien à la croyance du peuple. Quel est donc le principe de cette rage qui a tant de fois animé les Anitus contre les Socrate? c'est que les Anitus disent dans le fond de leur cœur : Les Socrate nous méprisent.
J'avais cru dans ma jeunesse que Newton avait fait sa fortuite par son extrême mérite. Je m'étais imaginé que la cour et la ville Je Londres l'avaient nommé par acclamation grand - maître des monnaies du royaume. Point du tout. Isaac Newton avait une nièce assez, aimable nommée madame Conduit ; elle plut beaucoup au grand-trésorier Hallifax. Le calcul infinitésimal et la gravitation ne lui auraient servi de rien sans uno jolie nièce.
il n'était pas né philosophe. Il pouvait
SEcnoa m.
De la clironologie réformée par Newton, qui (ait le monde moins vieux de cinq cents ans.
Il me reste à vous parler d'un autre ouvrage plus à la portée du genre humain, mais qui se sent toujours de cet esprit créateur que M. Newton portait dans toutes ses recherches. C'est une chronologie toute nouvelle; car, dans tout ce qu'il entreprenait, il fallait qu'il changc.it les idées reçues par les autres hommes. Accoutumé à débrouiller des chaos, il a voulu porter au moins quelque lumière dans celui des fables anciennes confondues avec l'histoire , et fixer une chronologie incertaine. Il est vrai qu'il ny a point de famille ,-dc ville, de nation qui ne cherche à racoler son origine. De plus, les premiers historiens sont les
plus négligens à marquer les dates. Les livres étant moins communs mille fois qu'aujourd'hui , et par conséquent moins exposés à la critique, on trompait le monde plus impunément; et, puisqu'on a évidemment supposé des faits, il est assez probable qu'on a suppose des dates. En général, il parut à M. Newton que le monde était de cinq cents ans plus jeune que les chronologistes ne le disent. Il fonde son idée sur le cours ordinaire de la nature, et sur les observations Astronomiques.
On entend ici par le cours de la nature le temps de chaque génération des hommes. Les Egyptiens s'étaient servis les premiers de cette manière incertaine de compter , quand ils voulurent écrire les commcncemcns de leur histoire. Ils comptaient trois cent quarante -une générations depuis Menés jusqu'à Selbon; et, n 'avant pas de dates fixes, ils évaluèrent trois générations à cent ans. Ainsi ils comptèrent, du règne de Menés au règne de Scthon, onze mille trois cent quarante années. Les Grecs, avant de compter par olympiades, suivirent la méthode des Egyptiens, et étendirent un peu la durée des générations, en poussant chaque génération jusqu'à quarante années. Or en cela les Égyptiens et les Grecs se trompèrent dans leur calcul. Il est bien vrai que, selon le cours ordinaire de la nature, trois génératious fout environ cent à six-vingts ans; mais il s'en faut bien que trois règnes tiennent ce nombre d'années. Il est très-évident qu'en général les hommes vivent plus long-temps que les rois ne régnent. Ainsi un homme qui veudra écrire l'histoire sans avoir de dates précises, et qui saura qu'il y a neuf rois chez une nation, aura grand tort s'il compte trois cents ans pour ces neuf rois. Chaque génération est d'environ trente ans, chaque règne est d'environ vingt, l'un portant l'autre. Prenez les trente rois d'Angleterre depuis Guillaume le Conquérant jusqu'à George I, ils ont régné six cent quarante - huit ans; ce qui, réparti sur les trente rois, donne à chacun vingt-un ans et demi de règne. Soixante-trois rois de France ont régné, l'un portant l'autre, chacun à peu près vingt ans. Yoilà le cours ordinaire de la nature. Donc les anciens se sont trompes quand ils ont égalé en général la durée des règnes à la durée des générations; donc ils ont trop compté , donc il est à propos de retrancher un peu de leur calcul.
Les observations astronomiques semblent prêter encore un plus grand secours à notre philosophe. Il paraît plus fort en cembattant sur son terrain. Vous savez quo la terre, outre son mouvemcntannucl, qui l'emporte autour du soleil d'occident en orient, dans l'espace d'une anuée, a encore une révolution singulière plutôt soupçonnée que connue jusqu'à ces derniers temps. Ses pôles ont un mouvement très-lent de rétrogradation d'orient en occident, qui fait que chaque jour leur position m répond pas précisément au même point du ciel. Celte différence, insensible en uue année , devient assez forte avec le temps ; et au bout de soixante et douze «ne on trouve que la différence est d'un degré, c'est-à-dire, de la trois cent soixantième partie <fe tout le ciel.'AiiMi après soixante et douze années le colure de l'équinoxe duprintenips, qui passait par une fixe, répond à une autre fixe
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éloignée de la première d'un degré. De là vient que le .soleil, au lieu d'être dans la partie du ciel où était le bélier du temps d'iiipparque , se trouve répoudre à cette partie du ciel où sont les poissons; et que les gémeaux sont à la place ou le taureau était alors. Tous les signes ont changé de place ; cependant nous retenons toujours la manière de parler des anciensi Nous disons que le soleil est dans le bélier aa printemps, par la même condescendance que nous disons que le soleil tourne.
Hipparquc fut le premier chez les Grecs qui I s'aperçut de quelque changement dans les constellations par rapport aux équinoxes, ou plutôt qui l'apprit des Egyptiens. Les philosophes attribuèrent ce mouvement aux étoiles ; car alors on était bien loin d'imaginer une telle révolution dans la terre. On la croyait en tout sens ituuiobilc. Ils créèrent donc un ciel où ils attachèrent toutes les étoiles, et donnèrent y à ce ciel un mouvement particulier, qui le fesait avancer vers l'orient pendant que toutes les étoiles semblaient faire leur route journalière d'orient en occident. A celte erreur ils eu ajoutèrent une seconde bien plus essentielle. Ils crurent que le ciel prétendu des étoiles fixes avançait d'un degré vers l'oricri en cent années. Ainsi ils se trompèrent dans leur calcul astronomique , aussi bien que dans leur système physique. Par exemple , un astronome aurait dit alors : L'équinoxe du printemps a été du temps d'un observateur dans un tel signe, à uue telle étoile; il a fait deux degrés de chemiu depuis cet observateur jusqu'à lions : or deux degrés valent deux cents aas,donc cet observateur vivait deux cents ans avant moi. Il est certain qu'un astronome qui aurait raisonné ainsi se serait trompé environ de cinquante ans. Voilà pourquoi les anciens, doublement trompés, composèrent leur grande année du monde, c'est-àdire, de la révolution de tout le ciel, d'environ trentesix mille ans. Mais les modernes savent que celte révolution imaginaire du ciel des étoiles n'est autre chose que la révolution ues pôles de la terre, qui se fait en vingt-cinq mille neuf cents ans. Il est bon de remarquer ici en passant que M. Newton, en déterminant la figure de la terre, a très-heureusement expliqué la raison de cette révolution.
Tout ceci posé, il reste, peur fixer la chronologie, de voir par quelle étoile le colure des équinoxes coupe aujourd hui l'écliptique au printemps, et de savoir s'il ne se trouve point quelque ancien qui nous ait dit en quel point l'écliptique était coupée de son temps par le mfime colure des équinoxes. Clément Alexandrin rapporte que CHroti, qui était de l'expédition des Argonaiit'-s, observa les constellations au temps de cette fameuse expédition, et fixa l'équinoxe du printemps au milieu du bélier , l'équinoxe d'automne au milieu de la balance, et le solstice de notre été au milieu du capricorne.
Long-temps après l'expédition des Argonautes, et on an avant la guerre du Péloponèsc, Méton observa que le point du solstice d'été passait par le sixième degré du cancre.
Or chaque signe du zodiaque est de trente degrés. Du temps de Chiron, le solstice était à la moitié du
signe , c'est-à-dire , au quinzième degré ; un ar. avaut la guerre du Péloponèsc il «.'tait au huitième ; donc il avait rétrogradé de sept degrés ( un degré vaut soixante et douze ans ) ; donc , au commencement de la guerre du Péloponèse à l'entreprise des Argonautes, il n'y a cjuc sept fois soixante et douze ans, qui font cinq cent quatre aus , et non pas sept cents aunées, comme le disaient les Grecs. Ainsi , en comparant l'état du ciel d'aujourd'hui à l'état où il était alors , nous voyons que l'expédition des Argonautes doit être placée neuf ccuts ans avant Jésus-Christ, et non pas environ quatorze cents ans; cl que par conséquent le monde est moins vieux d'environ cinq cents ans qu'on ne pensait. Par là toutes les époques sont rapprochées , et tout est fait p'us tard qu'on ne le dit. Ce système parait vrai, je ne sais s'il fera fortune, et si l'on voudra se résoudre sur ces idées à réformer la chronologie du monde. Peut-être les savans trouveraient-ils que c'en serait trop d'accorder à un même homme l'honneur d'avoir perfectionne à la fois la physique, la géométrie et l'histoire; ce serait une espèce de monarchie universelle, dont l'amour - propre s'accommode malaisément Aussi dans le temps que les partisans des tourbillons et de la matière cannelée attaquaient la gravitation démontrée , le révérend père Soucict et M. Fréret écrivaient contre la chronologie de Newton avant qu'elle fut imprimée.