OPINION
Quelle est l'opinion de toutes les nations du nord de l'Amérique, et de celles qui bordent le détroit de la Sonde, sur le meilleur des gouvernemens, sur la meilleure des religions, sur le droit public ecclésiastique, sur la manière d'écrire l'histoire, sur la nature de la tragédie, de la comédie, de l opéra, de l'églogue, du poème épique, sur les idées innées, la grâce concomitante et les miracles du diacre Pâris? il est clair que tous ces peuples n'ont aucune opinion sur les choses dont ils n'ont point d'idées.
Us ont un sentiment confus de leurs coutumes, et ne vont pas au delà de cet instinct. Tels sont les peuples qui habitent les côtes de la mer Glaciale dans l'espace de quinze cents lieues. Tels sont les habitans des trois quarts de l'Afrique, et ceux de presque toutes les îles de l'Asie, et vingt hordes de Tartares, et presque tous les hommes uniquement occupés du soin pénible et toujours renaissant de pourvoir à leur subsistance. Tels sont à deux pas de nous la plupart des Morlaques et des Uscoqucs , beaucoup de Savoy art! s cl quelques bourgeois de Paris.
Lorsqu'une nation commence à se civiliser, clic a quelques opinions qui toutes sont fausses. Elle croit aux revenans, aux sorciers, a l'enchantement des serpe n s , à leur immortalité, aux possessions du diable, aux exorcismes, aux aruspices. Elle est persuadée qu'il faut que les grains pourissent en terre pour germer , et que les quartiers de la lune sont les causes des accès de fièvre.
Un talapoin persuade à ses dévotes que le Dieu Sammonocodom a séjourné quelque temps à Siam , et qu'il a raccourci tous les arbres d'une forêt qui l'empêchaient de jouer à son aise au cerf-volant , qui était son jeu favori. Cette opinion s'enracine daus les tètes, et à la fin un honnête homme, qui douterait de cette aventure de Sammonocodom, courrait risque d'être lapidé. Il faut des siècles pour détruire une opinion populaire.
On la nomme la reine du monde; clic l'est si bien,
que, quand la raison vient la combattre, la raison est condamnée à la mort. Il faut qu'elle renaisse vingt fois de ses cendre* pour chasser enfin tout doucement l'usurpatrice.