PIERRE LE GRAND ET J.-J. ROUSSEAU
SECTION PREMIERE
« Le exar Pierre n'avait pas le vrai génie,
celui qui crée et fait tout de rien. Quelques-unes des choses qu'il fit étaient bien , la plupart étaient déplacées. Il a vu que son peuple était barbare , il n'a point vu iju'il n'était pas mûr pour la police ; il l'a voulu civiliser quand il ne fallait que l'aguerrir. Il a d'abord voulu faire des Allemands , des Anglais , quand il fallait commencer par faire des Russes} il a empêché ses sujets «le deveuir jamais ce qu'ils pourraient être, en leur persuadant qu'ils étaient ce qu'ils ne sont pas. Cest ainsi qu'un précepteur français forme son élève pour briller un momeut dans son errance, et puis n'être jamais rien. L'empire de Russie voudra subjuguer l'Europe, et sera subjugué lui-même. Les Tartarcs, ses sujets ou ses voisins, deviendront se» maîtres et les nôtres; cette révolution me paraît infaillible ; tous les rois de l'Europe travaillent de concert à l'accélérer ( i ). » ( Contrat social , livre II , chapitre VIII.)
( i) Pour juger un prince, il faut se transporter au temps ou il a vécu. Si Rous»t au , en disant que Pierre 1" n'a pat eu le vrai génie, a voulu dire que ce prince n'a point créé les principes de la législation et de l'ailmiuMUalion publique, principes absolument ignorés alors en Europe , un tel reproche ne nuit point a sa gloire. Le exar vit que ses soldats étaient sans discipline, et il leur donna celle des nations de l'Europe les plus belliqueuses. Ses peuples ignoraient la marine , et en peu cf années il créa une flotte formidable. Il adopta pour le cainmerte les principes des jieuples qui alors passaient pour les plus éclaires de l'Europe, Il sentit que les Russes ne difliiairnt des autres EuropéaBs que par trois causa : la première était l'excessif pouvoir de la superstition sur les esprits , et l'influence des prêtres sur le gouverne ment et sur les sujets. Le exar attaqua la superstition dans sa •ou.-ce . en détruisant les moines par le moyen le plus doux, celui de ne permettre les voeux qu'a un Age où tout homme qui a L fantaisie dr les faire est ù coup sûr un citoyen inutile.
Il soumit les prêtres 1 la loi , et ne leur laissa qu'une autorité subordonnée à la sienne pour les objets de l'ordre civil, que l'ignorance de nos ancêtres a soumis au pouvoir ecclésia tique.
La seconde cause qui s'opposait a la civilisation de la Russie, cti.it l'esclavage presque général des paysans, soit artisans, soit cultivateurs. Pierre n'osa directement détruire la servitude ; mais il en p rr para la destruction , en formant une armée qui le rendait indépendant des seigneurs de tirres, et ic mettait en étal de ne le» plus craindre, et en créant dans sa nouvelle capitale, au moyen des étran^ci* appelés dans son empire, un peuple commerçant , industrieux et jouissant de la liberté civile.
La troisième cause de la barbarie des Russes était l'ignorance. H sentit qu'il ne pouvait rendre sa nation puissante qu'en l'éclairant , et ce fut le principal objet de ses travaux : c'est en cala