‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 431 sur 551 · POLYPES · texte numérisé non relu

POLYPES

En qualité de doutcur, il y a long-temps que j'ai rempli ma vocation. J'ai douté, quand on m'a voulu

persuader que les glossopètrcs que j'ai vus se former dans ma campagne, étaient originairement des langues de chiens marins; que la chaux employée à ma grange n'était composée que de coquillages; que les coraux étaient le produit des eicri'wns de certains petits poissons ; que la mer par ses couraus a forme1 le Mont Cenis et le Mont Taurus, et que Niobé fut autrefois changée eu marbre.

Ce n'est pas que je n'aime l'extraordinaire, le merveilleux, autant qu'aucun voyageur et q L'aucun homme à système; mais, pour creire fermement, je veux voir par mes yeux, toucher par mes mains, et à plusieurs reprises. Ce n' :st pas môme assez; je ▼eux encore être aide par les yeux et par les mains des autres.

Deux de mes compagnons, qui font comme moi des questions sur l'Encyclopédie, se sont long-temps amusés à considérer avec moi en tous sens plusieurs do ces petites tiges qui croissent dans des bourbiers à cote des lentilles d'eau. Ces herbes légères, qu'on

appelle pohjpi

ont plusieurs racines, et

de la vient qu'on leur a donné le nom de polype . Ces petites plantes parasites ne furent que des plante: jusqu'au commencement du siècle où nous sommes. Lcuvenhocck s'avisa de les faire monter au rang d'animal. Nous ne savons pas s'ils y ont beaucoup gagné.

Nous pensons que, pour être réputé animal, il faut être doué de la sensation. Que l'on commence donc par nous faire voir que ces polypes d'eau douce ont du senîiuicut, a lin que nous leur donnions parmi non. droit de bourgeoisie.

Nous n'avons pas osé accorder cette dignité à la sensitive, quoiqu'elle parût y avoir les plus grandes prétentions. Pourquoi la donnerions-nous a une espèce de petit jonc ? est-ce parce qu'il revient de bouture ? Mais celte propriété est commune à tous les arbres qui croissent au bord de l'eau, aux saules, aux peupliers, aux tremblas, cîc. C'est cela même qui démontre que le polype est un végétal. Il est si léger qu'il change de place au Lie i mire mouvement de la goutte d'eau qui le porte. De la ou a conclu qu'il marchait. On pouviit supporir de même que les petites îles flottantes des marais Saint -Orner •ont des animaux , car elles changent souvent de place.

On a dit , ses racines sont des pieds , sa tige est son corps, ses branches sont ses bras; le tuyau qa» Compose sa lige est percé en liant, c'est sa bouche. Il y a dans ce un au une légère moelle blanche, dont quelques animalcules presque imperceptibles sont très-avides; ils entrent dans le creux de ce petit jonc en le fesant courber, et mangent cette pâte légère; c'est le polype qui prend ces animaux avec son museau et qui s'en nourrit, quoiqu il n'y ait pas la moindre apparence de tète , de bouche , d'estomac.

Nous avons examiné ce jeu de la n iltirc avec toute l'attention dont nous sommes capables. Il nous a paru que celle production appelée pohjpc ressemblait à un animal beaucoup moins qu'une carotte ou une asperge. En vain nous avons opposé à nos yeux tous les raisonnement que nous avions lus autrefois ; la témoignage de nos yeux l'a emporté.

DICTIOKJNAIRK

Il est triste de perdre uue illusion. Nous savons icu il serait doux d'avoir un animal qui se reproduirait de lui-même et par bouture, et qui, ayant toutes les apparences d'une plante, joindrait le régne animal au végétal.

11 sérail bien plus naturel de donner le rang d'animal à la plante nouvellement découverte dans l'Amérique anglaise, a laquelle on a donné le plaisant nom de Kt/iin ij< Ix-mouchs , C'est uue espèce de sensitive épiucusc dont les feuilles se replient. Les mouche* sont prises dans ces feuilles et y périssent plus sûrement que dans une toile d'araignée. Si quelqu'un de nos physiciens veut appeler animal cette plante, il ne tient qu'a lui ; il aura des partisans.

Mais si vous voulez quelque chose de plus extraordinaire , quelque chose de plus digne de l observation des philosophes, regardez le colimaçon qui marche un mois, deux mois entiers, après qu'on iui a coupe la tête , et auquel ensuite une tête revient garnie de tous les organes que possédait la première. Cette vérité, dont tous les enfans peuvent être témoins, vaut bien l'illusion des polypes d'eau douce. Que devient son sensorium , sa mémoire , son magasiu d'idées , son âme , quand on lui a coupé la tétc? comment tout cela rovieitl-il ? une âme qui reuait est un phénomène bien curieux! uon , cela n'est pas plus étrange qu'une produite, uue âme qui dort et qui se réveille,

POLYTHEISME.

La pluralité des dieux est le grand reproche doui on accable aujourd'hui les Romains et les Grecs: mais qu'on me montre dans toutes leurs histoires un seul fait, et dans tous leurs livres un seul mot, dont on puisse inférer qu'ils avaient plusieurs dieux suprêmes, et si on ne trouve ni ce fait ui ce not , si au contraire tout est plein de monumens et de passages qui attestent un Dieu souverain, supérieur à tous les autres dieux , avouons que nous avons jugé les anciens sussi témérairement que nous jugeons souvent nos contemporains.

On lit en mille endroits que Zeus, Jupiter, *st le tnailre des dieux et des nommes, ./octv ejmiw ulena. Et saint Paul rend aux anciens ce témoignage : lu i, <> i ùiiHHs mnirmur et sumtf>, ut qui ir tiontm l> ctatum dit il. Nous avons en Dieu la vie, le mouvement et l'être, comme l'a dit un de vos poëtes. Après cet aveu, oserons-nous accuser nos c.aities de u'avoir pas reconnu un Dieu suprême?

Il ne s'agit pas ici d'examiner s'il y avait eu autre-

(l) rhWre» dit : Periculo*um al creJ«e tl mn crettVc M. de \ oluirr por* ici le doute trop loin, tl r»1 dilbcu» 4c mt j>m regarder le polype ranime un véritable animal , »|>re» aïorr lu avec attention les h die» eiperieoc t de M. Tren Mai. Au reste, M. de Voltaire ne nie point Ir.i dit*, mais seulement i|uc les polypes soient des animaux; e» il eroit que leur anulng c plus forte avec les plante» doit le» faire rt Jogoer dans le règne vé;-«iaL Vola ce qu'auraient dû observer ceux qui lui ont reproche" eettr "fanion avee tant d'humeur, et qui avaient eux-m*n»e* Lesoia A i»d»IS>t»cB pour dit apiakxu bien moins •wusablts. ( Voyea W chap. III, de» Singularité» de la nature, vol. de l'hy*i jue,)

fais an Jupiter roi de Crète , ri on es avait fiiit un dieu ; si les Egyptiens avaient doute grands dieux , ou huit, du nombre desquels était celui que les Latins ont nomme Jupiter. Le noeud de la question est uniquement ici de savoir si les Grecs et 1rs Romaius reconnaissaient un être céleste , maître des autres êtres célestes. Us le disent sans cesse , il faux donc les croire.

Voyez l'admirable lettre du philosophe Maxime do Madaurc à saint Augustin. « Il y a un Dieu sans commencement, père commun de tout, et qui n'a jamais rien engendré de semblable à lui; quel homme «st assez stupide et assez grossier pour en douter? » Ce païen du quatrième siècle dépose ainsi pour toute l'antiquité.

Si je voulais lever le voile des mystères d'Egypte, je trouverais le Knef, qui a tout produit, et qui préside à toutes les autres divinités; je trouverais Mitkra chez, les Perses, Brama chez les Indiens, et peut-être je ferais voir que toute nation policée admettait un Être suprême avec des divinités dépendantes. Je ne parle pas des Chiuois, dont le gouvernement, le plus respectable de tous, n'a jamais reconnu qu'un Dieu unique depuis plus de quatre mille ans. Mais tenons-nous eu aux Grecs et aux Romains, qui sont ici l'objet de mes recherches : Us eurent mille superstitions; qui en doute? ils adoptèrent des tables ridicules; on le sait bien; et j'ajoute qu'ils s'en moquaient cux-méraes : mais le fond do leur mythologie était très-raisonnable.

Pr-i'ii< rement, que les Grecs aient placé dans le ciel des héros pour prix de leurs vertus, c'est l'acte de religion le plus sage et le plus utile. Quelle plus belle récompense pouvait-on leur donner ? et quelle plus belle espérance pouvait-on proposer ? est-ce à nous de le trouver mauvais? à nous qui, éclairés par la vérité, avons saintement consacré cet usage que les anciens imaginèrent? Nous avons cent fois plus de bienheureux, à 1'uonncur de qui uous avons élevé des temples, que les Grecs «t les Romains n'ont eu de héros et de demi-dieux : la aiflerenec est qu'ils accordaient l'apothéose aux actions les plus éclatantes, et nous aux vertus les plus modestes. Mais leurs héros divinisés ne partageaient poiut le trône de Zeus, du Demiourgos, du maître e'ternel; ils étaient admis dans sa cour, ils jouissaient de ses faveurs. Qu'y a-t-il à cela de déraisonnable ? n'est-ce pas une ombre faible de notre hiérarchie céleste ? Iticn n'est d'une morale plus salutaire, et la chose n'est pas physiquement impossible par •Ile-même; il n'y a pas là de quoi se moquer des nations de qui nors teuous notre alphabet.

Le second objet de nos reproches est la multitude des dieux admis au gouvernement du monde; c'est Neptune qui préside à la mer, Juno" à l'air, Enlc aux vents, Ptuton ou Vcsta à la terre, Mars aux armées. Mettons .1 quartier les généalogies de tous ces dieux, aussi fausses que celles qu'où imprime tous les jours des ho nmw : passons condamuatiou sur toutes leurs aventures dignes 'des Mille et une Nuits, aventures qui ja.uais n • tirent le fond de la religion grecque et romaine : eu bonne foi, où sera la bêtise d'avoir

adopté des êtres du second ordre, lesquels ont quelque pouvoir sur nous autres qui sommes peut être du cent millième ordre? Y a-t-il là une mauvaise philosophie, une mauvaise physique? n'avons-nous pas neuf choeurs d'esprits célestes plus anciens que l'homme ? ces neuf chœurs n'ont-ils pas chacun un nom différent? les Juifs n'ont-ds pas pris la plupart de ces noms chez les Persans ? plusieurs anges n'ontils pas leurs fonctions assignées? Il y avait un ange exterminateur qui combattait pour les Juifs; l'ange des voyageurs qui conduisait Tobie. Miehaël était l'ange particulier de* Hébreux; selon Daniel il combat l'ange des Perses, il parle à l'ange des Grecs. Un ange d'un ordre inférieur rend compte à Mirhacl, dans le livre de Zaeharie, Je IVt it où il avait trouvé la terre. Chaque naion avait son ange. La version des Septante dit, dans le Deutéronomc, que le Seigneur lit le partage des nations suivant le nombre des anges. Saint Paul, dans les Actes des apôtres, parle à l'ange de la Macédoine. Ces esprits célestes sont souvent appelés dictiv dans l'Ecriture, l l- im. Car chez tous les peuples le mol qui répond à celui de ïluoy, /A. ci, Dieu y ne signifie pas toujours le maître absolu du ciel et de lu terre; il signifie souvent être céleste, r'trc supérieur a l'homme, mais dépendant du souverain de la nature : il est même donné quelquefois a des princes, à des juges.

Puis donc qu'il est vrai, puisqu'il est réel pour nous qu'il y a des substances célestes chargées du soin des hommes et des empires, les peuples qui ont admis cette vérité sans révélation sont bien plus dignes d'estime que de mépris. j

Ce n'est donc pas dans le polythéisme qu'est le ridicule; c'est dans l'abus qu'on en fil, c'est dans les fables popidaires, c'est daus la multitude de divinités impertinentes que chacun se forgeait à son gré.

La déesse des tétons, dai Humilia; la déesse de l'action du mariage, dm Pertunda ; le dieu de la chaise percée, deu* Stercutius ; le dieu Pet, dois Crcpitu , ne sont pas assurément bien véuérablcs. Ces puérilités, l'amusemcut des vieilles et des en Lui s de Rome, servent seulement à prouver que le mot dem avait des acceptions bien différentes. Il est sûr que </eii< Crepitu*, le dieu Pet, ne donnait pas la même idée que />< </> dù ûiii cl hominum *<//<n , la source des dieux et des hommes. L';s poutifes romains n'admettaient point ces petits magots dont les bonnes femmes remplissaient leurs cabinets. La religion romaine était au fond tres-séricusc, très-sévère. Les sermens étaient inviolables. On ne pouvait commencer la guerre sans que le collège des r'écialcs l'eût déclarée juste. Luc vestale, convaincue d'aveir violé sou vœu do virginité, était condamnée a mort. Tout cela nous annonce un peuple austère plutôt qu'un peuple ridicule.

Je me borne ici à prouver que le sénat ne raisonnait poiut en imbécile en adoptant le polythéisme. L'on demande comment ce sénat, dont deux ou trois députés nous ont donné des fers et des lois, pouvait souffrir tant d'extravagances daus le peuple, et autoriser tant de fables chez les pontifes? il ne sentit pas

difficile de répondre à cette question. Les sages de tout temps se sont servis des fous. On laisse volontiers au peuple ses lupercales, ses saturnales, pourvu qu'il obéisse; ou ne met point à la broche les poulets sacrés qui ont promis la victoire aux armées. Ne soyons jamais surpris que les gouvernemens les plus éclairés aient permis les coutumes, les tables les plus insensées. Ces coutumes, ces fables existaient avant que le gouvernement se fût formé, on ne veut point ■battre une ville immense et irréguliére pour la rebâtir au cordeau.

Comment se peut-il faire, dit-on, qu'où ail vu d'uu coté tant de philosophie, tant de science, et du l'autre taul de fanatisme? C'est que la science, la philosophie, n'étaient nées qu'un peu avant Cicéron, et que le fanatisme occupait la place depuis des siècles. La politique dit alors à la philosophie et au fanatisme : Vivons tous trois ensemble comme nous pourrons. f

Page 1