POPE
C'est, je crois, le poète le plus élégant, le plus correct , et , ce qui est encore beaucoup , le plus harmonieux qu'ait eu l'Angleterre. 11 a réduit les sifilemcns aigres de la trompette anglaise aux sons doux de la flûte. On peut le traduire, parce qu'il est extrêmement clair, et que ses sujets, pour la plupart, sont généraux et du ressort de toutes les nations. Ou connaîtra bientôt en France son Essai sur la critique , par la traduction en vers qu'en a faite M. l'abbé du Rend.
Voici un morceau de son poî-mc de la Boucle de cheveux, que je viens de traduire avec ma liberté ordinaire; car, encore une fois, je ne sais rien de pis que de traduire un poème mot pour mot.
Cmbriel a I mitant, vieux gnome rechigné, Va dune aile pesante et d'un air renfrogné Chercher en murmurant la caverne profonde Où . loin île* doux rajoau que répand l'œil du monde , La déesse aux vapean a choisi *oo séjour : I Le* tristes aquilons y sifflent à l'entonr.
Et le souffle malsain de leur aride haleine Y porte aux environ* la fièvre et lu migraine. Sur un riche sofa, derrière un paravent, Loin de* lia ni beaux, du bruit, des parieurs et du vent, La quinteusc déesse incessamment repeae, Le enrur gros de chagrin sans en «avoir la cause, N'ayant jamais prané, l'esprit toujours double, L'iril cl arg<-, le teint pile, et l'hypocondre enflé. I* nséditnnte Envie en suite auprès d'aile, Vieux spectre féminin, décrépite pucclle, Avne un air dévot, déchirant ton prochain, l'.t cliaimonoant les gros l 'évangile A la main. Sur un lit plein de fleur» , négligemment penchée, Une jeunr lietmlé non loin d'elle e»l couchée; C'est l'Affectation, qui grasseyé en parlant, Croule sans entendre . et lorgne en regardant ; \»ù tou;;it §»os pudeur, et rit de tout sans joie, Ile cent maux dùTéreua prétend qu'elle est la proie, I t |»leinc de santé , sous le rouge et le fard , e piaint avec mollesse, et se pitre avec art.
L'E.w.sai sur 1 homme de Pope mo paraît le plus beau potaio didactique, le plus utile, le plus sublime qu'on ait ju.r.uis fait dur.* aucuue langue. Il est vrai que te l-tnd s'en trouve tout entier dans les Caractéfistiquv! du lonl S*-.ftc.'.b-in- ; et je ne sais pourquoi
M. Pope eu fait uniquement honneur a M. de Boltngbroke, sans dire un mot du célèbre Sbaftcsbury, élève de Locke.
Comme tout ce qui tient à la métaphysique a été pensé de tous les temps et cher, tous les peuples qui cultivent leur esprit , ce système tient beaucoup de celui de Leibnitz , qui prétend que de tous les mondes possibles Dieu a dû chohir le meilleur, et que dans ce meilleur il fallait bien que les irrégularités de notre globe et les sottises de ses habilans tinssent leur place. Il ressemble encore à cette idée de Platon , que dans la chaîne infinie des êtres, notre terre, notre corps, notre Ame sont au nombre des chaînons nécessaires. Mais ni Leibnitz, ni Pope n'admettent le» changemens que Platon imagine être arrivés « rcs chaînons, à nos Ames et à nos corps. Platon parlait en poète dans sa prose peu intelligible ; et Pope parte en philosophe dans ses admirables vers. Il dit que tout a été dés le commencement comme il a dû être, et comme il est.
J'ai été flatté ; je l'avoue, de voir qu'il s'est rencontré avec moi dans une ebose que j'avais dite il y a plusieurs années.
« Vous vous étonner, que Dieu ait fait l'homme si borné, si ignorant , si peu heureux. Que ne vous étonnez-vous qu'il ne l'ait pas fait plus borné , plus ignorant et plus malheureux ? » Quand un Français et un Anglais pensent de même , il faut bien qu ils aient raison.
Le Gis du célèbre Racine a fait imprimer une lettre de Pope à lui adressée, dans laquelle Pope se rétracte. Cette lettre est écrite dans le goût et dans le style de M. de Kénélon ; elle lui fut remise , dit-il , par Riimsai, l'éditeur du Télémaque; Ramsai, l'imitateur du Télémaque, comme Boycr l'était de Corneille; Ramsai l'Ecossais, qui voulait être de l'académie française; Ramsai, qui regrettait de n'être pas docteur de Sorbonnc. Ce que je sais, ainsi que tous les gens de lettres d'Angleterre , c'est que Pope , avec qui j'ai beaucoup vécu, pouvait à peine lire le français, qu'il ne parlait pas un mot de notre langue, qu'il n'a jamais écrit une lettre en français , qu'il en était incapable , et que , s'il a écrit celle lettre au fils de notre Racine, il faut que Dieu, sur la fin de sa vie, lui ait donné subitement le don des langues, pour le récompenser d'avoir fait un aussi admirable ouvrage que son Essai sur l'homme ( i ).