‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 459 sur 551 · RARE · texte numérisé non relu

RARE

lUar. en physique est opposé à dense. En morale, il est opposé a commun.

Ce dernier rare est ce qui excite l'admiration. On n'admire jamais ce qui est commun, on en jouit.

Lu curieux se préfère au reste des chétifs mortels, quand il a dans son cabinet une médaille rare qui n'est bonne à rien , un livre rare que personne n'a le courage de lire, une vieille estampe d'Albert-Dure (*) , mal dessinée et mal empreinte : il triomphe s'il a dans s<v jardin un arbre rabougri venu d'Amérique. Ce Curieux u'a point de gout, il n'a que de la vanité. Il a oui dire que le beau est rare; mais il devrait savoir que tout rare n'est point beau.

Le beau est rare dans tous les ouvrages de la nature , et dans ceux de l'art.

Quoiqu'on ait dit bien da mal des femmes, je maintiens qu'il est plus rare de trouver des femmes parlaitemcnl belles que de passablement bonnes.

Vous rencontrerez dans les campagnes, dix mille femmes attachées à leur ménage, laborieuses, sobres, nourrissant, élevant, instruisant leurs enfans; et vous en trouverez à peine une que vous puissiez montrer au\ spectacles de Paris, de Londres, de Naplcs, ou dans les jardins publics, et qu'on puisse regarder comme une beauté.

De même, dans les ouvrages de l'art, vous avez dix mille barbouillages contre un cb-f -d'oeuvre.

Si tout était beau et bon , il est cliir qu'on n'admirerait plus rien ; on jouirait. Mais aurait-on du plaisir en jouissant? c'est une grande question.

Pourquoi les beaux morceaux du Cid, des Horaces, de Cinna, eurent-ils un succès si prodigieux? c'est que, daus la profonde nuit où l'on était plongé, on vit briller tout à coup une lumière nouvelle que l'on n'at-

fi Albert Dorer.

tendait pas. Cest que ce beau était la chose du monde la plus rare.

Les bosquets de Versailles étaient uue beauté unique dans le monde , comme l'étaient alors certains morceaux de Corneille. Saint-Pierre de Rome est unique, et on vient du bout du monde s'extasier en le voyant.

Mais supposons que toutes les églises de l'Europe égalent Saint-Pierre de Rome, que toutes les statues •oient des Vénus de MédicU, que toutes les tragédies soient aussi belles que l'iphigénie de Racine , tous les ouvrages de poésie aussi bien laits que l'Art poétique de boilcau, toutes les comédies aussi bonnes que le

Tartufe , et ainsi en tout genre ; tant du plaisir à jouir des chefs-d'œuvre rendus communs, qu'ils vous en lésaient goûter quand ils étaient rares ? Je dis hardiment que non : et je crois qu'alors l'ancienne école a raison , elle qui l'a si rarement. db asswelis non fit passio, habitude ne dit point passion.

Mais, mon cher lecteur, en sera-t-il de mthnc dans les oeuvres de la nature ? Screz-vous dégoûté si toutes les filles sont belles comme Hélène; et vous, mesdames , si tous les garçons sont des Paris? Supposons que tous les vins soient exccllcns, aurez- vous moins d'envie de boire? si les perdreaux , les faisandeaux , les gélinotes sont communs en tout temps, aurez-vous moins d'appétit? Je dis encore hardi, meut que non, malgré l'axiome de l'école, htibttudt tu fait peint passion ; et la raison, vous le savez. , c est que tons Us plaisirs que la nature nous donne sont des besoins toujours renaissans, des jouissances nécessaires, et que les plaisirs des arts ne sont pas nécessaires. 11 n'est pas nécessaire à l'homme d'avoir des bosquets ou l'eau jaillisse jusqu'à cent pieds de la bouche d'une figure de marbre, et d'aller au sortir voir une belle tragédie. Mais les deux scies sont loueurs n- cessaircs l'un a l'autre. La table elle lit sont nécessaires. L'habitude d'être alternativement sur ces deux trônes ne vous dégoûtera jamais.

Quand les petits savoyards montrèrent pour la première ibis la rareté, la curUsiti. rien n'était plus rare en effiet. C'était un chef-d'œuvre d'optique inventé, dit-on, par Kircher; mais cela n'était pas nécessaire, et il n'y a plus de fortune à espérer dans ce grand art.

On admira dans Paris uu rhinocéros il y a quelques années. S il y avait dans une province dix mille rhinocéros , on ne courrait après eux que pour les tuer. Mais qu'il y ait cent nulle belles femmes, on courra toujours après elles pour les — honorer.

Page 1