RIME
La rime n'aurait-ellc pas été in vchtéc pour aider la mémoire , et pour régler en même temps le chant et la danse? le retour des mêmes sons servait à faire souvenir promptement des mots intermédiaires entre les deux rimes. Ces rimes avertissaient à la fois le chanteur et le danseur; elles indiquaient la mesure.
Ainsi les vers furent dans tous les pays le langage des dieux.
On peut donc mettre au rang des opinions probables, c'est-à-dire incertaines, que la rime fut d'abord une cérémonie religieuse; car, après tout, il se pourrait qu'on eût fait des vers et des chansons pour sa maîtresse avant d'en faire pour ses dieux, et les amaus emportés vous diront que cela revient au même.
Un rabbin qui me montrait l'hébreu , lequel je n'ai l'amais pu apprendre, me ciuit un jour plusieurs psaumes rimés que nous avion», disait-il, traduits pitoyablement. Je me souviens de deux vers que t oici :
(a) Hibbllu dire' ixnn horv UtpK nektm ol jtchph.ru.
Si ou lr regarde on «1 ett illuminé, l.t leur» fiicci ne sont point confuse».
Il n'y a guère de rime plus riche que celle de ces deux vers; cela posé , je raisonne ainsi :
Les Juifs qui parlaient un jargon moitié phénicien , moitié syriaque, rimaient ; donc les grandes nations dans lesquelles ils étaient enclavés devaient rimer aussi. Il est a croire que les Juiff , qui, comme nous l'avons dit si souvent , prirent tout de leur* voisins, en prirent aussi la rime.
Tous les orientaux riment; ils sont fidèles à leurs usages; ils s'habillent comme ils s'habillaient il y a
Wnw>t XXXIII, v. 6.
cinq ou six mille ans. Donc il est à croire qu'ils rie depuis ce temps-là.
Quelques doctes prétendent que les Grecs mencèrent par rimer, soit pour leurs dieux, soit pour leurs héros, soit pour leurs amies; mais qu'ensuite ayant mieux senti l'harmonie de leur langue, ayant mieux connu la prosodie, ayant raffiné sur la mélodie, ils firent ces beaux vers non-rimés, que les Latins imitèrent et surpassèrent bien souvent.
Pour nous autres descendans des Goths , des Vandales, des Huns, des Velchcs, des Francs, des Bourguignons; nous barbares, qui ne pouvons avoir la mélodie grecque et latine , nous sommes obligés de rimer. Les vers blrncs chez cous les peuples modernes ne sont que de la prose sans aucune mesure; elle n'est distinguée de la prose ordinaire que par un certain nombre de syllabes égales et monotones, qu'on est convenu d'appeler w*.
Nous avons dit ailleurs que ceux qui avaient écrit en vers blancs ne l'avaient fait que parce qu'ils ne savaient pas rimer; les vers blancs sont nés de l'impuissance de vaincre la difficulté, cl de l'envie d'avoir plus tôt fait.
. Nous avons remarqué que l Ariostc a fait quarantehuit mille rimes de suite dans son Orlando sans en-
nuyer personne sie française en vers rimés elle, et que le plaisir naissait de ces obstacles mêmes. Nous avons toujours été persuadés qu'il fallait rimer pour les oreilles, non pour les yeux ; et nous avons
insuffisance.
- Mais tonte notre modération nous abandonne am funestes nouvelles qu'on nous mande de Paris an mont Krapac. Nous apprenons qu'il s'élève une petite secte de barbares qui veut qu'on ne fasse désonnai» des tragédies qu'en prose. Ce denier coup manquait à nos douleurs : c'est l'abomination de la désolaboa dans les temples des Muse*. Nous concevons bien que , Corneille ayant mis l'Imitation de Jésus-Christ en vers, quelque mauvais plaisant aurait pu menacer le public de faire jouer une tragédie en prose par Floridor et Mondori; mais, ce projet ayant été exécuté sérieusement par l'abbé d'Aubignac, ou sait quel • succès il eut. Ou sait dans quel discrédit tomba la prose de l'Œdipe de la Mottc-Houi'a: t ; il fut presque aussi grand que celui de son Œdipe en vers. Qu< \ malheureux visigoth peut oser, après Cinna et Andromaque, bannir les vers du théâtre? Cest donc à cet excès d'opprobre que nous sommes parvenus après le grand siècle! Ab! barbares, allez donc voir jouer cette tragédie en redingote à Faxhall , après quoi venez-y manger du rosbif de mouton et boire de la bière forte.
Qu'auraient dit Racine et Botlean si on leur avait annoncé cette terrible nouvelle? Honc Peut! de q»elW hauteur sommes-nous tombés, et dans quel sommes-nous !
Il est vrai que la rime ajoute un 1 vers médiocres. Le poêle alors est un nicien, qui fait entendre le bruit choquant de
l'HILOSOPHIQUE.
poulies et de ses cordes : ses lecteurs éprouvent la même fatigue qu'il a ressentie en rimant; ses vers no sont quuu Tain tiutcmeot de syllabes fastidieuses. Mais s il pense heureusement , et s il rime de même, il éprouve et il donne un grand plaisir , qui n'est goûté que par les Ames scusiblcs et par les oreilles harmonieuses.