ANTHROPOPHAGES
SECTION I
Noos avons parlé de l'amour (*). Il est dur de passer de gens qui se baisent à gens qui se mangent. Il n'est que trop vrai qu'il y a eu des anthropophages; nous en avons trouvé en Amérique ; il y eu a peutêtre encore ; et les eyelopes n'étaient pas les seuls dans l'antiquité qui se nourrissaient quelquefois de chair humaine. Juvéoaï ( Sat. i5, v. 83.) rapporte que ebet les Egyptiens , ce peuple si sage , si renommé pour les lois, ce peuple si pieux qui adorait des crocodiles et des oguons , les Tintirites mangèrent un de leurs ennemis tombé entre leurs mains; al ne fait pas ce conte sur un oui-dire , ce crime fut commis presque sous ses yeux; il était alors en Egypte , et à peu de distance de Tintire. Il cite à cette occasion les Gascons et les Sagontins qui se nourrirent autrefois de la chair de leurs compatriotes.
En 1735 on amena quatre sauvages du Mississipi à Fontainebleau : j'eus l'honneur de les entretenir; il y avait parmi eux une dame du pays, à qui je demandai si elle avait mangé des hommes ; elle me répondit très- naïvement qu'elle en avait mangé. Je 1 parus un peu scandalisé ; elle s'excusa en disant qu'il valait mieux manger son ennemi mort que de le laisser dévorer aux bêtes , et que les vainqueurs méritaient d'avoir la préférence. Nous tuons eu bataille rangée ou nou rangée nos voisius, et pour la plus vile
(•) Voyet, * l'article Emiiu, le» vc» d'Orphée et df Xénopbanes.
{') Voj-cr XixOVK
récompense nous travaillons à la cuisine des corbeaux et des vers. Ccst là qu'est l'horreur, c'est là qu'est le crime : qu'importe quand on est tue* d'être mange1 par un soldat , on par un corbeau et un chien ?
Nous respectons plus les morts que les vivans. 11 aurait fallu respecter les uns et les autres. Les nattons qu'on nomme policées ont eu raison de ne pas mettre leurs ennemis vaincus à la broche; car, s'il était permis de manger ses voisins , on mangerait bientôt ses compatriotes ; ce qui serait un grand inconvénient pour les vertus sociales. Mais les nations policées ne Tout pas toujours été j toutes ont été long-temps sauvages; et dans le nombre infini de révolutions que ci- globe a éprouvées, le genre humain a été tantôt nombreux, tantôt très-rare. Il est arrivé aux hommes r.! qui arrive aujourd'hui aux éléphans , aux lions , aux tigres, dont l'espèce a beaucoup diminué. Dans h' temps où une coutrée était peu peuplée d'hommes, ils avaient peu d'arts, ils étaient chasseurs. L'habitude de se nourrir de ce qu'ils avaient tué, fit aisément qu'ils traitèrent leurs ennemis comme leurs cerfs et leurs sangliers. Cest la superstition qui a fait immoler des victimes humaines , c'est la nécessité qui h-s a fait manger.
Quel est le plus grand crime , ou de s'assembler pieusement pour plonger un couteau dans le cœur d'une jeune fille ornée de bandelettes , à l'honneur de la Divinité, ou de manger un vilain homme qu'on a tué à son corps défendant?
Cependant nous avons beaucoup plus d'exemples de filles ou de garçons sacrifiés, que de filles et de garçons mangés; presque toutes les nations connues ont sacrifié des garçons et des filles. Les Juifs en immolaient. Cela s'appelait l'anathème; c'était un véritable sacrifice; et il est ordonné, au vingt- unième chapitre du Lévitique , de ne point épargner les Urnes vivantes qu'où aura vouées; mais il ne leur est prescrit en aucun endroit d'en manger, on les en menace seulement; Moïse, comme nous avons vu, dit aux Juifs que, s'ils n'observent pas sec cérémonies, nonseulement ils auront la gale , mais que les mères mangerout leurs enfaus. Il est vrai que du temps d'Ëeechiel les Juifs devaient être dans l'usage de manger de la chair humaine , car il leur prédit , au chapitre XXXIX (a) , que Dieu leur fera manger non-seulement les chevaux de leurs ennemis , mais encore les cavaliers et les autres guerriers. Et en effet pourquoi les Juifs n'auraient-ils pas été anthropophages? Cet) été la chose qui eût manqué au peuple de Dieu pour é;rc le plus abominable peuple de la terre.
SECTIOR II.
On lit , dans l'Essai sur les mœurs et l'esprit des nations (chap. CXLVI), ce passage singulier.
« Hcrrcra nous assure que les Mexicains mangeaient les victimes humaines immolées. La plupart des premiers voyageurs et des missionnaires disent tous que les Brasiliens, les Caraïbes , les Iroquois , les Hurons, et quelques autres peuplades, mangeaient les captifs faits à la guerre ; et ils ne regardent pas ce
( *) Voyez la note h) , section I 1.
OICT. PU1L.
fait comme un usage de quelques particuliers, mai comme un usage de nation. Tant d'anteurs anciens et modernes ont parlé d'anthropophages, qu'il est difficile de les nier Des peuples chasseurs, tels qu'étaient les Brasiliens et les Canadiens, des insulaires comme les Caraïbes , n'iyaot pas toujours une subsistance assurée, ont pu devenir quelquefois anthropophages. La famine et la vengeance les ont accoutumés à cette nourriture : et, quand uousvoyonr dars les siècles les plus civilisés , le peuple de Paii: de* orer les restes sanglans du marèrhal d'Ancre , et !<• peuple de La Haye manger le cœur du gran^ pensionnaire de Witt , nous ne devons pas é>re «urpris qu'une horreur, chc* nous passagère, ait duré chez les sauvages. »
« Les plus anciens livres que nous ayons, ne nous permettent pas de douter que la faim n'ait poussé les hommes à cet excès. Le prophète Ezéchicl, suivan quelques commentateurs (4), promet aux Hébreux, de la part de Dieu (&), que, s'ils se défendent bien contre le roi do Perse , ils auront à manger de la chair de cheval et de la chair de cavalier. »
« Marco Paolo ou Marc Paul dit <| uc de son temps, dans une partie de la Tartane, les n-arç>:Ciis ou le> prêtres (c'était I» même chose ) i>;.ient le droit ilr
(;) ficécbiel, chap. XXXIX.
(t) Voici le* raison* de crut, qui ont inutemi qu'Kxéchiel , ru cet endroit , s'adresse aux Hébreux de son temps , attssi-bicu qu'aux autres animaux carnassiers; car assurément le» Juif» d'aujourd'hui ne te «ont pu, et c'est plutôt l'inquisition qui a été caroattière ex»vrr» eux. Ib disent qu'une partie de cette apostrophe regarde le* bétes sauvages, et que l'autre est pour le* Juifs. L» première partie est ainsi conçue :
« Dis a tout ce qui court, h tous le* oiseaux, à toute* le* betes de» champs, aasemblex-rous, liâtes -vous, coure» a la victime que je vous immole , aGn que vous mangie* U cbeir et que vous buviex le sang. Vous mangerex la chair des forts, tous boirex le sang de* prince* de la terre, et des béliers, et des naseaux , et des boucs, et de* taureaux, et des volaille», et de tous le* gras. >■
Ceci ne peut regarder que le* oiseaux de proie et le* bélrs fé rocea. Biais la seconde partie a paru adressée aux Hébreux mêmes. « Voua vous rassasierez sur ma table du cheval et du lort cavalier, et de tons le* guerriers, dit le Seigneur, et je mettrai ma gloire dan* le» nation*, eu. »
Il est trea-certain que le* roi» de Bab} loue avaient dcsStytbe* dans leurs armée*. Ce* Scythes buvaient du sang dans les crânes de leurs ennemis vaincus, et mangeaient leurs chevaux , et quelquefois de la chair humaine. Il ar peut n*««-bien que le prophète ait fait allusion îi celle coutume barbare , et qu'il ait menacé Irv Scythe* d'être traité» comme ils traita.ee.l leurs ennemis.
Ce qui rend cette conjecture vraisemblable, c'est le mol de tubie. « Vous muogeres k ma table le 1 Levai et le cavalier. » H n'y a pas d'apparence qu'on ail adressé ce discours aux animaux, et qu'on leur ait parle de se mettre A table. Ce *> rail le seul endroit de l'Écriture où l'on aurait employé une figtuv si étonuante. Le sens commun nous apprend qu'on ne doit point donner a on mot une acception qui ne loi a jamais été donnée dnn» aucun livre. C'est une raison très puissante pour justifier le* écrivains qui ont cru les animaux désignes par les versets i 7 et 1 8 , et les Juiû désignés par les versets 1 <j et au. De plus , ces mou, je mettrai ma gloire dans les nations, ne peuvent s'adresser qu'aux Juifs , et non pas aux oiseaux ; cela parait décisif. Koo» ne portons point notre jugement sur cette dispute ; mais nous remarquons avec douleur qu'il n'y a jamais eu de plus horrible* atrocité* sur la terre que dans lu S) rie, pendant douse cents ann'cs presque consécutives.
manger 'a chair des criminels condamnas à mort. Tout cela soulevé le cœur; mais le tableau du genre humain doit, souvent produire cet effet.
« Comment des peuples, toujours séparés les ans des autres, on! - ils pu se réunir dans une si horrible coutume? faut-Il croire qu'elle n'est pas absolument aussi opposée à la nature humaine quelle le parait? Il est sur qu'elle est rare, mais il est sûr qu'elle a exis'é. Ou ne voit pas que ni les Tartares ni les Juifs aient mangé souvent leurs semblables. La faim et le désespoir coiitraign;renl, aux sièges de Naocerre et de l'a ris, pendant nos guerres de rcl;gion, des mères à se nourrir de la chair de leurs enfuis. charitable las Casas, évi'quc de Chiapa, dit que r3tto liorreur n'a été commise en Amérique que nar quelques peuples chez lesquels il n a pas voyagé. D»nipierrt; assure qu'il n'a jamais rencontré d'untrnpophagcs, et. il n'y a peut-être pas aujourd'hui de peuplades où celte horrible coutume soit en usage. »
Améric Vespucc dit , dans une de ses lettres, que» les Brasiliens furent fort étonnés quand il leur lit eutendre que 1rs Européens ne mangeaient point leurs prisonniers de guerre depuis long -temps.
Les Gascons et les Espagnols avaient commis autrefois cette barSaric , à ce que rapporte Juvénal dans sa quinzième sa'irc (v. 83.). Lui .nu" me fut témoin eu Egypte d'une pareille abomination sous le consulat de Jttnius; une querelle survint entre les habitait* de Tintrc et ceux d'Oiuho : on se battit; et un Ombicii étant tombé en Te les mains des Tint irions , ils le firent cuire, et le mangèrent jusqu'aux u«. Mais il ne dit pas que ce fut un usage reçu; au contraire, il en parle comme d'une fureur peu commune.
la: jésuite Cliarlcvoix, que j'ai fort w'oniiti, et qui était un homme très-véridique, fait assez entendre, dans son Histoire du Canada , pays où il a vécu trente années, que tous les peuples de l'Amérique septentrionale étaient anthropophages ; puisqu'il remarque, comme une chose fort extraordinaire, que les Acadiens nu mangeaient point d'hoiumes en 1 - 1 1 .
Le jésuite Drcbeuf raconte qu'en l fi «o , lij premier Iroquois qui fut converti. étant mnllicurciiscmcnt ivre d'eau-dc-vie, fut pris par les (lurons, ennemi* alors des Iroquois. Le prisonnier, baptisé par le père Tîrebeuf sous le nom de Joseph, fut condamné 1 1 ainrt. On lui lit sou'iiir mille tournions, qu'il soutint toujours en chantant, selon la coutume du pays. On finît par lui couper un pied, une main et la tète, après quoi les Union-, mirent tons ses mcr-ilircs dans la chaudière, charnu eu mangea, et on en o'.Tr.X un morceau au père Urcheuf ( ).
Charlcvoix parle , dans un autre endroit , de vingtdeux Hurons mangés par les Iroquois. On ne peut donc douter que la nature humaine ne soit parvenue dans plus d'un pays à ce dernier degré d horreur; et il faut bien que cette exécrable cou: unie soit de la plus haute antiquité , puisque nous voyons, dans la sainte Ecriture, que les Juifs sont menacés de manger leurs en fans s'ils n'obéissent pas .'• leurs lois. Il cl dit
(c) Voyez la lettre de Brcl.euf, et l'Iniloiie de (.! jiSouh, tome I . p*g. 397 n suivante-!.
aux Juifs (d) : « Que non-seulement ils aurout la gale, que leurs femmes s'abandonneront à d autres, mais qu'ils mangeront leurs filles et leurs fils dans l'angoisse et la dévastation ; qu'ils se disputerpnt leurs enfans pour s'en nourrir; que le mari ne voudra pas donner à sa femme un morceau de son fils, parce qu'il dira qu'il n'en a pas trop pour lui. »
Il est vrai que de très-hardis critiques prétendent que le Dcutéronomc ne fut compose qu'après le siège mis devant Sa marie par Bénadad; siège pondant lequel il est dit, au quatrième livre des lU.ii>, que les mères mangèrent leurs enfans. Mais ce* critiques , en ne regardant le Dcutéronomc que comme, un livre écrit après ce siège dcSamarie, ne font que confirmer celte épouvantable aventure. D'autres prétendent qu'elle ne peut être arrivée comme elle est rapportéo daus le quatrième livre des Rois. Il y est dit (c ) que le roi d'Israël , en passant par le mur ou sur le mur de Samaric , une femme lui dit : « Sauvez-moi , seigneur roi ; » il lui répondit : « Ton Dieu ne te sauvera pas; comment pourrais- je te sauver? scrait-cede l'aire ou du pressoir?» Et le roi ajouta : « Que veux-tu?» et elle répondit : « O roi, voici une femme qui m'a dit, donnez-moi votre fils , nous le mangerons aujourd hui, et demain nous mangerons le mien. Nous avons donc fait cuire mon lils , et nous l'avons mangé ; je lai ai dit aujourd'hui, donnez-moi votre fils afin que nous le mangions, et elle a caché sou lils. »
Ces censeurs prétendent qu'il n'est pas vraisemblable que le roi Bénadad assiégeant Samaric, le roi Joram ait passé tranquillement par le mur ou sur le mur pour y juger des causes entre les Samaritains. Il est encore moins vraisemblable que deux femmes ne se soient pas contentées d'en enfant pour deux jours. Il y avait là de quoi les nourrir quatre jours au moins : mais de quelque manière qu'ils riijoiincnl, on doit croire que les pères et mères mangèrent leurs enfans au siège de Samaric, comme il est prédit expressément dans le Dvutérouomc.
La même chose arriva au siège de Jérusalem pur Nabucliodouosor (/); elle est encore prédite par Ezéchicl (</).
Jéréinic s'écrie dans ses Lamentations (/.), « Quoi donc , les femmes mungeront-clles leurs petits enfans qui ne sont pas plus grands que la main?» Et dans un autre endroit (i) : « Les lucres compatissantes ont cuit leurs enfans de leurs mains et les ont mangés, n On peut encore citer ces paroles de Uaruch (/.) : m L'homme a mangé la chair de sou fils et de sa fille. »:
Celte horreur est répétée si souvent , qu'il fam bien qu'elle soit vraie; enfin on connaît I histoire, rapportée dans Josèphe, de cette femme qui se nourrit de la chair do sou (ils lorsque Titus assiégeait Jérusalem.
Le livre attribué à Enoch, cité par saint Judc, dît
(d) DeuuSionoroe, clup. XXVlll, v. 53.
(e) Liv. IV des Hais, cbip. V I, v. *6 rt «livan».
Q ) l.iv. IV de» Itoi»,cli»p. XAV, t. 3.— (jj < hmp. V.v. 10. - — :'0 LsmeuL, chip. H, 20. — (1) Chap. IV, v- 'O. — (k) Chap. II , t. 3.
que les graus nés du commerce des anges et des filles des hommes, forent ics.prem.iers anthropophages.
Dans la huitième homélie attribuée à saint Qémeut, saint Pierre, qu'on fait parler, dit que les enf«us de ces mêmes géans s'abreuvèrent de sang humain, et mangèrent la chair de leurs semblables. Il «n résulta, ajoute l'auteur, des maladies jusqu'alors inconnues; des monstres de tonte espèce naquireut cur la terre ; et co fut alors que Dieu se résolut à noyer le georo humain. Tout cela fait voir combien l'opinion régnante de l'existence des anthropophages était universelle.
Ce qu'on fait dire à saint Pierre, dans l'homélie de saint Clément, a uu rapport sensible A la fable de Lycaon, qui est une des plus anciennes de ia Grèce, et qu'on retrouve dans le premier livre des Métamorphoses d'Ovide.
La Itclation des Indes et de la Chine, faite au huitième siècle par deux Arabes, et traduite par l'abbé Kcnaudot , n'est pas un livre qu'on doive croire sans examen; il s'en faut beaucoup : mais il ne Huit pas rejeter tout ce q jo ces deux voyageurs disent , surtout lorsque leur rapport est confirmé par d'autres auteurs qui out mérite' quelque créance. Ils assurent que dans la mer des Indes il y a des îles peuplées de nègres qui mangeaient des hommes. Ils appellent ces îles, Kamni. Le géographe de Nubie les Kammi, ainsi que la Bibliothèque orientalo belot.
Marc Paul, qui n'avait point lu la relation de ces deux Arabes, dit la même chose quatre cents ans après eux. L'archevêque Navarcttc , qui a voyagé depuis dans ces mers, confirme ce témoignage : Los Europeoique cuijcn, es coulante que vivos se loi van comiendo.
Texaira prétend que les Javans se nourrissaient de chair humaine , et qu ils n'avaicut quitté celle abominable coutumo que deux cents ans av«o.t lui. 11 ajoute qu'ils n'avaient counu des mœurs plus douces qu'en embrassant le mahomëlismc.
On a dit la même chose de la nation du Pégu , des Cafres et de plusieurs peuples de l'Afrique. Marc Paul, que nous venons déjà do citer, dit que chez quelques bordes tartares, quand un criminel avait été condamné à mort, on en lésait un repas : llanuo cos- U>ro ma bestiale e orribiU costume, cite qiuindo aJcuno e gittdicalt a morte, h tolgouo e cuoeono nuingian'fdo.
Ce qui est plus extraordinaire et plus incroyable, c'est que les deux Arabes attribuent aux Chicois mêmes ce que Marc Paul avance de quelques Tartares, qu'en graciai les L hinois mangent tou \ ccurqui ont clc tues. Cette horreur est si éloignée des mœurs chinoises qu'on ne peut la croire. Le père Parcnnin l'a réfutée eu disant qu'elle ne mérite pas do réfutation.
Cependant il faut bien observer que le huitième siècle , temps auquel ces Arabes écrivirent leur voyage , était uu des siècles les plus funestes pour les Chinois. Deux cent mille Tartares passèrent la grande muraille, pillèrent Pékin, et répandirent partout la désolation la plus horrible. Il est très-vraisemblable qu'il y eut alors une grande famine. La Chine était li peuplée qu'aujourd'hui. 11 se peut que dans le
petit peuple quelques misérables aient mangé des corps morts. Quel intérêt auraient eu ces Arabes à inventer une fable sidégoùtante? Us auront pris peutêtre , comme presque tous les voyageurs , un exemple particulier pour une coutume du pays.
Sans aller chercher des exemples si loin , en voici un daus notre patrie, dans la province même où j'écris. Il est attesté par notre vainqueur, par notre ma ilre , Jules César (.'). Il assiégeait Alexis dans l'Auxois; les assiégés, résolus de se d< fendre jusqu'à la dernière extrémité, cl uian'|u;:ui tic livres, assemblèrent un grand conseil, où l'un l'-es chefs, noirmé Critognat , proposa de manger tous les cnfàns l'un après l'autre, pour soutenir les forces des combattans. Son avis passa à la pluralité desvcix. Ce n'est pas tout; Critognat, dans sa baraiigu , dit que leurs ancêtres avaieut déjà eu recours à une telle nourriture dans la guerre contre les Teutons cl les Ciiubns.
Finissons pur le témoignage de .Moniaign-i. Il parle de ce que lui ont dit les compagnons de \ illegagnon qui revenait du Brésil , el de ce w>A a vu en France. 11 certifie que les brasilicns inangcai'j'il leur* ennemis tués à la guerre; mais lisez ce qu':l aj«ule (m) : « Où est plus de barbarie a manger uu homme mort qu'à le faire rùtir par le menu, et à le faire meurtrir aux chiens et pourceaux comme nous av0n« vu de fraîche mémoire, non entre ennemis anciens, mais entre voisins cl concitoyens; et, qui pis est, sous préu xte de piété et de religion. ». Quelles cérémonies pour
un philosophe tel que Montaigne! Si Anacréon et Tibullc étaient nés Iroquois, ils auraient donc mangé des hommes?... lKlas!
SECTION m.
Me bien ! voilà deux Anglais qui ont lait le voyagr du tour du monde. Ils ont découvert que la Nouvelle- Hollande est uuc ile plus grande que l'Europe, et que les hommes s'y mangent encore les uns les autre-, ainsi que dans la Nouvelle-Zélande. D'où provient cette race, supposé qu'elle existe? descend --.lie des anciens Egyptiens, des anciens peuples de i LlI.iopie , des Africains, des Indiens, ou des vautours, eu des loups ? Quelle distance dcsMarc- Aurèlc , des Epi ctète aux autropophages de la Nouvelle-Zélande ! cependant ce sont les mêmes organes, les mêmes hommes. J'ai déjà parlé de cette propriété de la race humaine ; il est bon d'en dire encore un moi.
Voici les propres paroles de saiut Jérôme dans une de ses lettres : (Juid Laquai de catteris nationibxis quitm ipse adol c cent ului in Gall'ui vider im Scotos gentem britannicam kumurnU vesci carnibus,ct quùm per ùKas par cor um greges pecwlumquc reperiant , tamen pa itorum nateset (aiuinarum papillas solercabscindcrc, et fias solas ciborum delicias arbitrant « Que vous dirai- je des autres natious , puisque moi-même , étant encore jeune , j'ai vu des Ecossais daus la Gaule , qui , pouvant se nourrir de porcs et d'autres animaux dans les forêts, aimaient mieux couper les fesses des jeun. > garçons, cl les tétons des jeunes
filles! C'étaient pour , eux les mois les plus friands. »
fj) Bell. Coll. Lib- VU. — ("0 Liv. I . chay. XXX
1 os
PelIotiti<T. qui a rcrlicrrhé tout ce qui pouvait faire le plus d'honneur aux Oltes, ifa pas mauqm! de contredire saint Jérôme, et de lui soutenir qu'on s'était moque* de lui. Mais Jérôme parle très-sérieusement; il dit qu'il a vu. On peut disputer avec respect contre un père de l'Eglise sur te qu'il a entendu dire ; mais sur ce qu'il a vu de ses yeux , cela est bi>>n fort. Quoi qu'il en soit , le plus sur est de se défier de tout, et de ce qu'on a vn soi morne.
Encore un mot sur l'anthropophagie. On trouve dans un livre qui a eu assez de succès chez les honnêtes gens, ces paroles ou a peu près :
Du temps de Cromwcll une chandelière de Dublin vendait d'excellentes chandelles faites avec de la graisse d'Anglais. Au bout de quelque temps un de ses chalands se plaignit de ce que sa chandelle n'était plus si bonne. Monsieur, lui dit-elle , c'est que l'-s Anglais nous ont manqué.
Je demande qui était le plus coupable, ou ceux qui assassinaient des Anglais, ou la pauvre femme qui fesait de la chandelle avec leur suif ? Je demand'eneorc quel est le plus grand crime, ou de faire cuire un Anglai&pour sondincr, oud'en faire deschandelles pour s éclairer à souper? Le grand mal, ce me semble, est qu'on nous tue. fi importe peu qu'après noire mort nous servions de rôti ou de chandelle; un honnête homme mémo n'est pas fiché d'être utile après