Chapitre tiré de Cicéron^de Sénêque et de Plutarque
Presque tout ce qui va au delà de l'adoration d'un Être suprême, et de la soumission du cœur à ses ordres éternels, est superstition. C'en est une très-dangercusc que le pardon des crimes attaché à certaines cérémonies.
Et niqrat i lnfcrint i
(Loe*scx,lH,5i-53.)
"O faeilt* niminm qui tritti* triai ina or dit, Fhtmined tMi voue putatis aeiuf .'
(Ot.d«,FMi«, II, 45-46 ) Vous pensez que Dieu oubliera votre homicide, si vous vou? baiguez dans un fleuve , si vous immolez une brebis notre , et si on prononce sur vous des paroles. Un second homicide vous sera donc pardonné au même prix , et ainsi un troisième , et cent meurtres ne vous coûteront que cent brebis noires et cent ab- • solutions! Faites mieux, misérables humains, point de meurtres et point de brebis noires.
Quelle infilme idée d'imaginer qu'un prêtre d'Isis et de Cybèle, en jouant des cymbales et des castagnettes, vous réconciliera avec la Diviuité ? Et qu'estil donc ce prêtre de Cybèle, cet eunuque errant qui ▼it de vos faiblesses, pour s'établir médiateur entre le ciel et vous ? Quelles patentes a-t-il reçues de Dieu ? Il reçoit de l'argent de vous pour marmoter des paroles, et vous pensez que l'Être des Cires ralilic les paroles de ce charlatan ?
Il y a des superstitions inuoeentes; vous dansez les jours de fêtes en l'honneur de Diane ou de Pomoue, ou de quelqu'un de ces dicui secondaires dont votre calendrier est rempli : à la bonne benre. La danse est très-agréable, elle est utile au corps, elle réjouit l'àme, cllo ne fait de mal à personne; mais n'allez pas croire que Pomone et Vertumne vous sachent beaucoup de gré d'avoir sauté en leur honucur, et qu'ils vous punissent d'y avoir manqué. Il n'y a d'autre Pomone ni d'autre Vertumne que la bêche et le hoyau du jardinier. No soyez pas assez imbéciles croire que votre jardin sera grêlé, si vous avez mqué de danser la purrUfite ou la cordacf. 11 y a peut-être une superstition pardonnable et Dcourageante à la vertu ; c'est celle de placer parmi les dieux les grands hommes qui ont été les
bienfaiteurs du genre humain. Il serait mieux sans doute de s'en tenir à les regarder simplement comme des hommes vénérables, et surtout de tâcher de les imiter. Vénérez sans culte un Solon, un Thaïes, ua Pythagore; mais n'adorez pas un Hercule pour avoir nettoyé les écuries. d'Âugias, et pour avoir couché avec cinquante ûlles dans une nuit.
Gardez-vous surtout d'établir un culte pour des gredins qui n'ont eu d'autre mérite que l'ignorance, l'enthousiasme et la crasse; qui se sont fait un devoir e! une gloire de l'oisiveté et de la gueuscrie : ont été au moins inutiles pendant leur vie, ils l'apothéose après leur mort ?
Remarquez que les temps les plus superstitieux ont toujours été ccu» des plus horribles crimes.
SECTION Y
Le superstitieux est au fripon ce que l'esclave est au tyran. Il y a plus eucore; le superstitieux est gouverne par le fanatique et le devient. La superstition uéc dans le pagauisme, adoptée par le judaïsme, infesta l'église chréticunc dès les premiers temps. Tous les pères de l'église , sans exception , crurent au pouvoir de la magie. L'église condamna toujours la magie, mais elle y crut toujours : elle n'excommunia point les sorciers comme des fous qui étaient trompés, mais comme des hommes qui étaient réellemcut •n commerce avec les diables.
Aujourd'hui la moitié de l'Europe croit que l'autre a été long-temps et est encore superstitieuse. Les protestans regardent les reliques, les indulgences, les macérations, les prières pour les morts, Peau bénite, et presque tous les rites de l'église romaine, somme une démence superstitieuse. La superstition, selon eux, consiste à prendre des pratiques inutiles pour des pratiques nécessaires. Parmi les catholiques romains il y en a de plus éclairés que leurs ancêtres , qui ont renoncé à beaucoup de ces usages autrefois sacrés; et ils se défendent sur les autres qu'ils ont conservé, en disant : Ils sont indifférons, et ce qui n'est qu'indifférent ne peut être un mal.
Il est difficile de marquer les bornes de la superstition. Un Français voyageant en Italie trouve presque tout superstitieux, et ne se trompe guère. L'archevêque de Cantorbéri prétend que l'archevêque de Paris est superstitieux; les presbytériens font le même reproche à M. de Cantorbéri, et sont à leur tour traités de superstitieux par les quakers, qui sont les plus superstitieux de tous aux yeux des autres chrétiens.
Personne ne convient donc chez les sociétés chrétiennes de ce que c'est que la superstition. La secte qui semble le moins attaquée de cette maladie de l'esprit, est celle qui a le moins de rites. Mais si avec peu de cérémonies elle est fortement attachée à une croyance absurde, cette croyance absurde équivaut, elle seule, à toutes les pratiques superstitieuses observées depuis Simon le Magicien jusqu'au curé Gauffrédi.
Il est donc évident que c'est le fond de la retïgioc d'une secte, qui passe pour superstition ebez une
Les musulmans en accusent toutes les sociétés chrétiennes, et en sont accusés. Qui jugera ce grand procès ? Sera-ce la raison ? mais chaque secte prétend avoir la raison de son côté. Ce sera donc la force qui jugera, en attendant que la raison pénètre dans un assez grand nombre de têtes pour desarmer la force.
Par exemple, il a été un temps dans l'Europe chrétienne où il n'était pas permis à de nouveaux époux de jouir des droits du mariage , sans avoir acheté ce droit de Pévêque et du curé.
Quiconque dans son testament ne laissait pas une partie de son bien à l'église, était excommunié et privé de la sépulture. Cela s'appelait mourir dccon(èsy c'est-à-dire, ne confessant pas la religion chrétienne. Et, quand un chrétien mourait intestat, l'église relevait le mort de cette excommunication, en fesant un testament pour lui, en stipulant, et en se fesant paver le legs pieux que le défunt aurait dû faire.
Cest pourquoi le pape Grégoire IX et saint Louis ordonnèrent, après le concile de Narbonne tenu en <i a35 , que tout testament auquel on n'aurait pas appelé un prêtre serait nul ; et le pape décerna que le testateur et le notaire seraient excommuniés.
La taxe des péchés fut encore , s'il est possible , plus scandaleuse. C était la force qui soutenait toutes ces lois auxquelles se soumettait la superstition des peuples ; et ce n'est qu'avec le temps que la raison fit abolir ces honteuses vexations, dans le temps qu'elle en laissait subsister tant d'autres.
Jusqu'à quel point la politique permet -elle qu'on ruine la superstition? Cette question est très-épineuse; C'est demander jusqu'à quel point on doit faire la ponction à un hydropique, qui peut mourir dans l'opération. Cela dépend de la prudence du médecin.
Peut-il exister un peuple libre de tous préjuges superstitieux? Cest demander : Peut -il exister un peuple de philosophes ? On dit qu'il n'y a nulle superstition dans la magistrature de la Chine. 11 est vraisemblable qu'il n'en restera aucune daus la magistrature de quelques villes d'Europe.
Alors ces magistrats empêcheront que la superstition du peuple ne soit dangereuse. L'exemple de ces magistrats n'éclairera pas la canaille, mais les principaux bourgeois la contiendront. Il n'y a peut-être pas un seul tumulte, un seul attentat religieux, où les bourgeois n'aient autrefois trempé , parce que ces bourgeois alors étaient canaille ; mais la raison et le temps les auront changés. Leurs moeurs adoucies adouciront celles de la plus vile et de la plus féroce populace; c'est de quoi nous avons des exemples frappans dans plus d'un pays. En un mot, moins de de
donner le plaisir de faire exécuter Cinq -Mars et de Thou , apprit que le bourreau s'était cassé la jambe : « Quel malheur, dit -il au chancelier Scguicr, nous n'avous point de bourreau ! » J'avoue que cela est bien triste ; c'était un fleuron qui manquait à sa couronne. Mais enfin on trouva un vieux bon-homme qui abattit la tête de l'innocent et sage de Thou en douze coups de sabre. De quelle nécessité cuit cette
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