‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 522 sur 551 · TORTURE · texte numérisé non relu

TORTURE

Quoiqu'il y ait peu d'articles de jurisprudence dans ces honnêtes réflexions alphabétiques , il faut pourtant dire ua mot de la torture, autrement nommée <]uestio&.C*& une étrange manière de questionner les houmes. Ce ne sont pourtant pas de simples curieux qui l'ont inventée; toutes les apparences sont que cette partie de notre législation doit sa première origine à nn voleur de grand chemin. La plupart de ces messieurs sont encore dans l'usage de serrer les pouces, de brûler les pieds, et de questionner par d'autres tourmens ceux qui refusent de leur dire où ils ont mis leur argent.

Les conquérans , ayant succédé à ces voleurs, trouvèrent l'invention fort utile à leurs intérêts ; ils la mirent en usage quand ils soupçonnèrent qu'on avait contre eux quelques mauvais desseins, comme, par exemple, celui d'être libre; c'était un crime de lèsemajesté divine et humaine. Il (allait connaître les complices; et, poury parvenir, on fesait souffrir mille morts à ceux qu'on soupçonnait, parce que, selon la jirisprudence de ces premiers héros , quiconque était

(*} Le fameux rabbin Isaac, dans son Rempart de la foi, an ahapitn XXIII , entend tontes le» prophéties, et surtout celle-là, l'une manière toute contraire a la façon dont noaa le* entenaons. Maia qui ne voit que le» Juifs sont toduiu par l'intérêt qu'ils ont de se tromper? En vain répondent-ils qu'ils sont aussi intéressés que nous a chercher la vérité ; qu'il y va de leur salut pour eux comme pour nous : qu'ils seraient plus heureux dans cette vir et .ianj l'autre, s'ils trouvaient ceUe vérité; que, s'il»

qu'elle» »ont dans leur pr-.pre langue tres-sneienoe , et non dans nos idiomes Ires-nouveaux ; qu'un Hébreu doit rauux savoir la Langue Ixfbraiquc qu'un Basque ou un Poitevin; que leur iebàoa a deux mille ans d'antiquité plus que la nôtre , que toute leur Bible annonce les promesses de Dieu faites avec serment de ne changer jamais rien a la loi ; qu'elle fait des menaces terribles contre quiconque osera jamais en altérer nne seule parole; qu'elle veut même qu'on mette à mort tout prophète qui prouverait par des miracles une autre religion ; qu'enfin ils sont les enfans de la maison , et nous des étrangers qui avons ravi dépouilles. On sent bien que ce sont là de 1

1 qu.ne

soupçonné d'avoir eu seulement contre epx quelque pensée peu respectueuse , était digne de mort. Des qu'on a mérité ainsi la mort, il importe peu qu'on y ajoute dos tourmens épouvantables de plusieurs jours, ut nu au- de plusieurs semaines ; cela même tient je ne «aïs quoi de la Divinité. La Providence nous met quelquefois i\ la torture en y employant la pierre, la gra- >eile , la goutte, le. scorbut, la lèpre, la vérole grande ou petite, le déchirement d'entrailles, les convulsions de ncris, et autres exécuteurs des vengeances de la Providence.

Or, comme le* premiers despotes furent, de l'aveu de tous leur* courtisans, des image? de la Divinité, ils l'imiteront tant qu'ils purent.

Ce c|ui est tres-singulicr, c'est qu'il n'est jamais parlé de question, de torture, daus les livres juifs. C'est bien dommage qu'une nation si douce, si bonnet-, si compatissante, mit pus connu cette façon de savoir la vérité. La raison en est, à mon nvis, qu'ils n'en avaient pas besoin , Dion la leur lésait toujours connaître comme a sou peuple chéri. Tautôt ou jouait la vérité aux dés, et le coupable qu'on soupçonnait avait toujours rafle de six. Tantôt on allait au grand prêtre qui consultait Dieu su r-le- champ par lurtm et le thuuimim. Tantôt on s'adressait au voyant, au prophète, et vous croyez bien que le voyant et le prophète découvraient tout aus.M-l>ieu las choses les plus cachées que l'urim et le tbummim du grandprêtre, la; peuple de Dieu n'était pas réduit comme nous à interroger, à conjecturer; ainsi la torture ue put être ••■»•/. lui eu usage. Ce fut la seule chose qui manquât aux mœurs du peuple saint. Les Romains n'infligèrent la torture qu'au* esclaves , mais les esclaves n'étaient pas comptés pour des hommes. Il n'y a pas d'apparence non plus, qu'un conseiller de la toumellc regarde comme un de ses semblables an homme qu'on lui amène hâve, pâle, défait, les yeux mornes, la barbe longue et sale, couvert de lavermine dont il a été rongé dans un cachot. Il se donne le plaisir de l'appliquer à la grande et à la petite torture en présence d'un chirurgien qui lui tàtc le pouls, jusqu'à ce qu'il soit en danger de mort , après quoi on recommence; et, comme dit très bien la comédie des Laideurs, « cela fait toujours passer uuc heure ou deux. »

J«e grave magistrat qui a acheté pour quelque argent le il roi t de faire ces expériences sur son prochain, va conter à diner à sa femme oc qui s'est passé le ma:iu. La première fois madame en a été révoltée, a la secouùc elle y a pris goût , parce qu'après tout les («■unes sont curieuses; et ensuite la première chose qu'elle lui dit lorsqu'il rentre en robe chet lui : Mon petit cœur, n'avez-vous fait donner aujourd'hui h question à personne?

Les Français qui passent, je ne sais pourquoi, pour un peuple fort humain, s'étonnent que les Anglais qui ont eu l'inhumanité de nous prendre tout le Canada , aient renoncé au plaisir de donner la questiou.

Lorsque le chevalier de La Barre , petit-fils d'un tieutenaut général des armées, jeune homme de beaucoup d esprit et d'une grande espérance, mais ayant

toute l'étourderic d'une jeunesse effrénée , fut convaincu d'avoir chanté des chansons impies, et même d'avoir passé devant une procession de capucins sans avoir ôté son chapeau ; les juges d'Abbevflle , gen» comparables aux sénateurs romains, ordonnèrent, non-seulement qu'on lui arrachât in langue, qu'os lui coupât la main et qu'on loi brOJAt son corps à petit feu ; mais ils l'appliqueront encore A ht pour savoir précisément combien de chansons i chanté , et combien de processions il avait ru le chapeau sur la tête.

Ce n'est pas dans le treizième ou dans le < r.ième siècle que cette aventure est arrivée, c'est dans le dix-huitième. Les nations étrangères jugent de la France par les spectacles, par les romans, par les jolis vers, par les filles d'opéra qui ont les moeurs fort douces, par nos danseurs d'opéra qui ont de la grâce, par mademoiselle Clairon qui déclame des vers à ravir. Elles ne savent pas qu'il n'y a point an fond de nation plus cruelle que la française.

Les Russes passaient pour des barbares en 1 700 ( nous ne sommes qu'en 1769; une impératrice vient de donner à ce vaste état des lois qui auraient fait tionncur à Minos, à Numa et à Solon, s'ils avaient eu assez d'esprit pour les inventer. La plus remarquable est la tolérance universelle; la seconde est l'abolition de la torture. La justice et l'humanité ont conduit sa plume; clic a tout réformé. Malheur à une nation qui, étant depuis long-temps civilisée, est encore conduite par d'anciens usages atroces ! Pourquoi changerions-nous notre jurisprudence, 1 sert de nos cuisiniers, de nos tailleurs, quiers; donc nos lois sont bonnes (♦).

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