‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 535 sur 551 · VERTU · texte numérisé non relu

VERTU

SECTION PREMIERE

Oit dit de Marcus Brulus, qu'avant de se tuer il prononça ces paroles : O vertu ! j'ai cru que tu «'tais quelque chose ; mais tu u es qu'un vilain fantôme !

Tu avais raison, Brutus, si lu mettais la vertu à être chef de parti et l'assassin de ion bienfaiteur, de ton père Jules-César; mais, si tu avais fait consister la vertu à ne faire que du bien à ceux oui dépendaient de toi , tu uc l'aurais pas appelée fantôme, et tu ne te serais pas tué de désespoir.

Je suis très -vertueux , dit cet excrément de théologie, car j'ai les quatre vertus cardinales, et les trois théologales. Un honnête homme lui demande : Qu'estce que vertu cardinale ? l'autre répond : C'est force, prudence, tempérance et justice.

l'honnête homme.

Si tu es juste, tu as tout dit; ta force, ta prudence, ta tempérance, sont des qualités utiles. Si tu les as, tant mieux pour toi; mais, si tu es juste, tant mieux pour les autres. Ce n'est pas encore assez d'être juste, il faut être bienfesant; voilà ce qui est véritablement cardinal. Et tes théologales, qui sont-elles ? l'excrément.

Foi, espérance, charité.

l'honnête homme.

Est-ce vertu de croire ? ou ce (rue tu crois te semble vrai, et en ce ras il n'y a nul mérite à ic croire; ou il te semble faux , et alors il est impossible que tu le croies.

L'espérance ne saurait être plus vertu que la craiute; on craint et on espère, selon qu'on nous promet ou qu'où nous menace. Tour la charité, n'estce pas ce que les Grecs et les domains entendaient par humanité, amour du prochain ? cet amour n'est rien s'il n'est agissant; la bienfesanec est doue la seul i vraie vertu.

l'excrément.

Quelque sot ! vraiment oui, j'irai me donner bien du tourment pour servir les hommes, et il ne m'en reviendrait rien ! chaque peine mérite salaire. Je ne prétends pas faire la moindre action henrête, à moin: que je ne sois sûr du paradis.

Qui* enim virtutem amplcetitw ipstm Pnemia ti tottas?

(Jgtêval, ml X,t. t4> et i4a.)

Qui pourra nû-rre I* vertu

l'honn'tf.

Ah ! maître, c'est-à-dire que, si vous n'espériez pas le paradis, et si vous ne redoutiez pas 1 enfer, vous ne feriez jamais aucune bonne œuvre. Vous me citez des vers de Juvénal, pour me prouver que vous n'avez que votre intérêt en vue. En voici de Racine oui poiiirout vous faire voir au moins qu'on peut trouver des ce monde sa récorapen c en attendant mieux.

Quel plaisir de penser et de dire en vous-même s

Partout en ce ii.oiihiiI on me bénit, on m'niine!

On ne voit point le peuple a mon nom s'alarmer;

ïx ciel dan* tout leurs pleurs ne m'cnlroJ point nommer.

Leur aouilirv inimitié oc luit point mon visage,

Je vois Tolcr partout les cœurs à mon passage!

Tel» étiirnt von plaisirs.

( Hache, Briunnieu* , acte IV scène II. )

Croyez-moi , maître , ii y a deux choses qui méfient d'être aimées pour elles-mêmes, Dieu et la vertu.

l'excrément.

Ah ! monsieur, vous êtes fcnélonistc.

l'honnête homme.

Oui, maitrr.

l'excrément.

J'irai vous dénoncer a i'otticial de Mtaux. l'honnête homme.

Va, dénonce.

SECTION II

Qu'est-ce que vertu ? Bicnfesancc envers le prochain. Puis -je appeler vertu autre chose que ce qui me Lit du bien? Je suis indigent, tu es libéral. Je suis en danger, tu me secours. On me trompe, tu me dis la vérité. On me néglige, tu me consoles. Je suis ignorant, tu m'instruis. Je t'appellerai saus difficulté vertueux. Mais que deviendront les vertus cardinales et théologales? Quelques-unes resterout dans les écoles.

Que m'importe que tu sois tempérant ? c'est an précepte de santé que tu observes ; tu t'en porteras mieux , et je t'en félicite. Tu as la foi cl l'espérance, je t'en félicite encore davantage; elles te procureront la vie éternelle. Tes vertus théologales sont des dons célestes; tes cardinales sont d'excellentes qualités qui servent à le conduire : mais elles ne sont point vertus par rapport à ton prochain. Le prudent se fait du bien, le vertueux en fait aux hommes. Saint Paul a eu raison de le dire que la charité l'emporte sur la foi, sur l'espérance.

Mais quoi, n'admettra -t -on ae vertus que celles qui sont utîlos au prochain ? Hé comment puis- je en admettre d'autres ? Nous vivons en société; il n'y a donc de véritablement bon pour nous que ce qui fait le bien de la société. Un solitaire sera sobre, pieux, il sera revêtu d'un cilicc; bé bien, il sera saint : mais je ne l'appellerai vertueux que quand il aura fait quelque acte de vertu dont les autres hommes auront profite. Tant qu'il est seul, il n'est ni bienfesant, ni malfesant; il n'est rien pour nous. Si saint Bruno a mis la paix dans les familles, s'il a secouru l'indigence, il a été' vertueux; s'il a jeûné, prié dans la solitude , il a été un saint. La vertu entre les hommes est un commerce de bienfaits; celui qui n'a nulle part à ce commerce ue doit poiut être compté. Si ce saint était dans le monde, il ferait du bien sans doute; mais, tant qu'il u'y sera pas, le monde aura raison de ne lui pas donner le nom de vertueux; il sera bon pour lui et non pour nous.

Mais, me dites-vous, si un solitaire est gourmand, ivrogne, livré à une débauche secrète avec lui-mCmc, il est vicieux ; il est donc vertueux s'il a les qualités

DICTION N A 1RK

contraires. C'est de quoi je ne peux convenir : c'est un très-vilain homme s'il a les défauts dont vous parler.; mais il d'est point vicieux, méchant, puuis.sablc par rapport à la société* à qui ses infamies ne fout aucun mal. Il est à présumer que, s'il rentre dans la société, il y fora du mal, qu'il y sera très-vicieu\; et il est même bien plus probable que ce sera un niéchant homme, qu'il n'est sur que l'autre solitaire tempérant et chaste sera ur. homme de bien, cardan/ la société le* défauts augmentent, et les bonnes qualités diminuent.

On fait une objection bien plus forte; Néron, le pape Alexandre VI, et d'autres monstres de cet'c espèce, ont répandu des bienfaits; je réponds hardiment qu'ils furent vertueux ce jour-U.

Quelques théologiens disent que le divin empereur Autonin n'était pas vertueux ; que c'était un (toietcu entêté, qui, non content de commander aux hommes, voulait encore être estimé d'eux; qu'il rapportait à lui-même le bien qu'il fesait au genre humain; qu'il fut toute sa vie juste, laborieux, bienfesant par vanité, et qu'il ne fil que tromper les hommes par ses vertus; je m'écrie alors : Mon Dieu, donnez- nou* souvent de pareils fripons !

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