VIANDE DÉFENDUE, VIANDE DANGEREUSE
Court examen des préceptes juifs et chrétiens, et de ceur des anciens philosophes.
Viasoe vient sans doute de vi t u , ce qui nourrit, ce qui soutient la vie; de t irhi- on fit t h'entia, de nVenlia, viande. Ce mot devrait s'appliquer à tout ce qui ce mange; mais, par la bizarrerie de toutes les langues, l'usage a prévalu de refuser celte dénomination au pain , au laitage, au riz, aux légumes, aux fruits, au poisson, et de ne le donner qu'aux animaux terrestres. Cela semble contre toute raison, mais c'est l'apanage de toutes les langues et de ceux qui les ont faites.
Quelques premiers chrétiens se lire ni un scrupule de manger de ce qui avait été offert aux dieux, de quelque nature qu'il fût. Saint Paul n'approuva pas Ce scrupule. Il écrit aux Corinthiens ; « Ce qu'on mange n'est pas ce qui nous rend agrécbles à Dieu. Si nous mangeons, nous n'aurons rien de plus dcvpnt lui, ni rien de moins si nous uc mangeons pas (<r). it II exhorte seulement à ne point se nourrir de viandes immolées aux dieux, devant ceux des frères qui pourraient en être scandalisés. On ne voit pas après cela pourquoi il traite si mal saint Pierre, et le reprend d'avoir mangé des viandes défendues avec les gentils. On voit d'ailleurs dans les Actes des apôtres que Simon Pierre était autorisé à manger de tout indifféremment. Car il vit un jour le ciel ouvert, et une grande nappe descendant par les quatre coins du ciel en terre; elle était couverte de toutes sortes d'animaux terrestres à quatre pieds, de toutes les espèces d'oiseaux et de reptiles ( ou animaux qui nagent), et une voix lui cria : « Tue el mange » (.'/).
Vous remarquerez qu'alors le carême et les jours
(a) P* aux Corintb , chap. VIII. (b) Aclcf, cliap. X.
de jeune n'étaient point institués. Rien ne s'est jamais fait que par degrés. Nous pouvons dire ici, pour U consolatiou des f.iibles, que la querelle de saint Pierre et de saint Paul ne doit point nous effrayer. Les saints sont hommes. Paul avait commencé par être le geôlier et même le bourreau des disciples de Jésus. Pierre avait renié Jésus, cl nous «vous tu que l'église naissante, souffrante, militante, triomphante, «toujours été divisée depuis les ébionites jusqu'aux jésuites.
Je pense bien que les bradantes, si antérieurs aui Juifs, pourraient bien avoir été divisés aussi ; nais enfin ils furent les premiers qui s'imposèrent la loi de ne manger d'aucun animal. Comme ils croyaient que les âmes passaient et repassaient des corps humains dans ceux des bêtes , ils ne voulaient point manger leurs parens. Peut-être leur meilleure raison était la
j crainte d'accoutumer les hommes au carnage, et de
1 'cur inspirer des mœurs féroces.
On sait que Pythagorc, qui étudia chez eux la
! géométrie et la morale, embrassa cette doctrine humaine et la porta eu Italie. Ses disciples la suivirent très-long- temps : les célèbres philosophes Plotin, Jamblique et Porphyre la recommandèrent, et même la pratiquèrent, quoiqu'il soit assez rare de faire ce qu'on prêche. L'ouvrage de Porphyre sur l'abstinence des viandes, écrit au milieu de notre troisième siècle, très-bien traduit en notre langue par M. de Burigni, est fort estimé des savans; mais il n'a pas fait plus d« disciples parmi nous que le livre du médecin Héquet C'est en vain que Porphyre propose pour modèles les bracuiane* et les mages persans de la première classe, qui avaient en horreur la coutume d'engloutir dans nos entrailles les entrailles des autres créatures; il n'est suivi aujourd hui que par les pères de la Trappe. L'écrit de Porphvrc est adressé à un de ses anciens disciples uommé Firmus, qui se fit, dit-on, chrétien pour avoir la liberté de manger de la viande et de boire du vin.
Il remontre à Firmus qu'en f*abstenant de la viande et des liqueurs fortes, on conserve la santé de Pâme
j et du corps; qu'on vit plus long- temps et avec plus d'innocence. Toutes ses réflexions sont d'un théologien scrupuleux, d'un philosophe rigide, et d'une âme douce et sensible. On croirait, en le lisant, que ce grand ennemi de l'église est un père de l'église.
il ne parle point de métempsyeese, mais il regarde les animaux comme uos frères, parce qu'ils sont animés comme nous, qu'ils out les mêmes princip es de vie, qu ils ont ainsi que nous des idées, du sentiment, de la mémoire, de l'iudustric. U ne leur manque que la parole; s ils ! avaient, osorious-nous les tuer et les manger ? oserions-nous commettre ces fratrici'lcs ?
I Qucr est le barbare qui pourrait faire rôtir un agneau, si cet agneau nous conjurait par un discours attendrissant de n'être point à la fois assassin rt anthropophage ? '
Ce livre prouve du moins qu'il y eut chez le* gentils des philosophes de la plus austère vertu ; mais ils ne purent prévaloir contre les bouchers et les gour-
' mands.
j 11 est à remarquer que Porphyre dit un très-bel
éloge des essénicns. Il est rempli de vénération pour eut , <juoi<|u"i)s mangeassent quelquefois de la viande. C'était alors à qui serait le plus vertueux, des estoniens, des pythagoriciens, des stoïciens et des chrétiens, truand les sectes ne forment qu'un petit troupeau, leurs mœurs sont pures; elles dégénèrent dès qu'elles devienuenl puissantes.