‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 60 sur 551 · ARC · texte numérisé non relu

ARC

Jeanne (T Arc, dite la Pucclle d'Orléans.

Il convient de mettre le lecteur au fait de la véri- , table histoire de Jeanne d'Arc surnommée la Pucclle. Les particul.irités de son aventure sont très-peu conuucs et pourront faire plaisir aux lecteurs. Les voici.

Paul Jove dit que te courage des Français fut animé par cette fille, cl se garde bien de la croire inspirée. Ni Robert Gaguin , ni Paul-Emile , ni Polidorc Virgile, ni Gcncbrard, ni Philippe de Bcrgamc, ni Papire Masson , ni même Mariana , ne disent, qu elle était envoyée de Dieu; et, quand Mariana le jésuite l'aurait dit, en vérité cela ne m'en imposerait pas.

Mêlerai conte « que le princ: de la milice céleste lui apparut ; » jeu suis fâché pour Mézcrai , et j'en demande pardon au prince de la milice céleste.

La plupart de nos historiens, qui se copient tous les uns les autres , supposent que la Pucelle fit des prédielious, et qu'elles s'accomplirent. On lui fait dire « qu'elle chassera les Anglais hors du royaume, » et ils y étaient encore cinq ans après sa mort. On lui fait écrire uue longue lettre au roi d'Angleterre, et assurément elle ne savait ni lire ni écrire; on ne donnait pas celte éducation à une servante d'hôtellerie dans IcBarrois; et son procès porte qu'elle ne savait pas signer son nom.

Mais, dit-on, elle a trouvé une épéc rouillée dont la lame portait cinq fleurs de lis d'or gravées ; et cette épéc était cachée dans l'église de sainte Catherine de Ficrbois à Tours. Voilà certes un grand miracle!

La pauvre Jeanne d'Arc ayant été prise par les Anglais, en dépit de ses prédictions et de ses miracles, soutint d'abord dans son interrogatoire que sainte Catherine et sainte Marguerite l'avaient honorée de beaucoup de révélations. Je m'étonne qu'elle n'ait rien dit de ses conversations avec le prince de la milice céleste. Apparemment que ces deux saintes aimaient plus a parler que saint Michel. Ses juges la crurent sorcière, elle se crut inspirée; et c'est là le cas de dire :

Ma foi , juge et plaideurs, Q faudrait tout lier.

Une grande preuve que les r a pitai n es de Cb arles VII employaient le merveilleux pour encourager les soldats , dans l'état déplorable ou la France était réduite, c'est que Saintrailles avait son berger, comme le comte de Dunois avait sa bergère. Ce berger fesait ses prédictions d'un côté, tandis que la bergère les fesait de l'autre.

Mais malheureusement la prophétesse do comte de Dunois fut prise au siège de Compiégnc par un bâtard de Vendôme, et le prophète de Saintrailles fut pris par Talbot. Le brave Talbot n'eut garde de faire brûler le berger. Ce Talbot était un de ces vrais Anglais qui dédaignent les superstitions, et qui n'ont pas le fanatisme de punir les fanatiques.

Voilà, ce me semble, ce que les historiens auraient dû observer, et ce qu'ils ont négligé.

La Pucelle fut amenée à Jean de Luxembourg, comte de Ligny. On l'enferma dans la forteresse de Beaulicu, ensuite dans celle de Bcaurcvoir, et de là dans celle du Crotoy en Picardie.

D'abord Pierre Cauchon , évêque de Beauvais, qui était du parti du roi d'Angleterre contre son roi légitime , revendique la Pucelle comme une sorcière arrêtée sur les limites de son diocèse. Il veut la juger en qualité de sorcière. II appuyait son prétendu droit d'un insigne mensonge. Jeanne avait été prise sur le territoire de l'évêché de Noyon : et ni l'évéque de Beauvais, ni l'évéque de Noyon c'jvaient assurément Je droit de condamner personne, et encore moins de livrer à la mort uue sujette du duc de Lorraine , et une guerrière à la solde du roi de France

11 y avait alors, qui le croirait? un vicaire-général de l'inquisition en France , nommé frère Martin. C'était bien là un des plus horribles effets de la subversion totale de ce malheureux pays. Frère Martin réclama la prisonnière comme ùiitmit t'/utr\ic, otforanlem hmresim. Il somma le duc de Bourgogne et le comte de Ligny , « par le droit de son office , et de l'autorité à lui commise par le saint-siége, do livrer Jeanne à la sainte inquisition. »

I.a sorhoune se h.ita de seconder frerc Martin : elle écrivit au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg : « Vous ave* cniplové votre noble puissance à appréhender iccllc femme qui se dit la pucelle, au moyen de laquelle l'honneur de Dieu a été sans mesure offensé, la foi excessivement blessée, et l'Église trop fort déshonorée ; car par son occasion, idolâtrie , erreurs, mauvaise doctrine, et autres maux

inestimables se sont ensuivis eu ce royaume mais

peu de chose serait avoir fait telle priuse, si ne s'ensuivait ce qu'il appartient pour satisfaire l'offense par

PHILOS

elle perpétrée contre notre donx Créateur et sa foi , et la sainte Église , avec ses autres méfaits innumé-

rables et si , serait intolérable offense contre la

majesté divine s'il arrivait qniccllc femme fat délivrée (a). »

Enfin la Pucelle fut adjugée à Pierre Cauchon ya'on appelait l'indigne évéque, l'indigne Français , et l'indigne bomrae. Jean de Luxembourg vendit la Pucelle i Caucbon et aux Anglais pour dix mille livres, et le duc de Bcdfon les paya. La sorbonne, l'cvéquc , et frère Martin , présentèrent alors une nouvelle requête i ce duc de fiedfort, régent de France, « en l'honneur de notre Seigneur et Sauveur Jésus- Christ, pour qu'icelle Jeanne fut brièvement mise ès mains de la justice de l'église. » Jeanne fut conduite à Rouen. L'archevêché était alors vacant, et le chapitre permit à l'évéque de Beauvais de besogner dans la ville. (Ccst le terme dont on se servit.) 11 choisit pour ses assesseurs neuf docteurs de sorbonne avec trente-cinq autres assistans, abbés ou moiues. Le vicaire de l'inquisition , Martin , présidait avec Cauchon; et comme il n'était que vicaire, il n'eut que la seconde place.

Jeanne subit quatorze interrogatoires ; ils sont singuliers. Elle dit qu'elle a vu sainte Catherine et sainte Marguerite à Poitiers. Le docteur Bcanpère lui demande à quoi elle a reconnu les deux saintes? Elle Tépond que c'est à leur manière de faire la révérence. Beaupèrc lui demande si elles sont bien jaseuscs? Allez , dit-elle , le voir sur le registre. Beaupèrc lui demande si , quand elle a vu saint Michel , il était tout nu? elle répond : Pensez- vous que notre Seigneur n'eût de quoi le vêtir?

Les curieux observeront ici soigneusement que Jeanne avait été long -temps dirigée avec quelques autres dévotes de la populace par uu f ri pou nommé Richard, qui fesait des miracles , et qui apprenait à ces filles à en faire. Il donna un jour la communion trois fois de suite à Jeanne, en l'honneur de la Trinité. Cétait alors l'usage dans les grandes affaires et dans les grands périls. Les chevaliers fesaient dire trois messes et communiaient trois fois quand ils allaient en bonne fortune , ou quand ils s'allaient battre en duel. Cest ce qu'on a remarqué du bon chevalier Bayard.

Lcsrescusesdcmiraclcs,compagnesdeJeanne(f<), et soumises a frère Richard, se nommaient Pierronc et Catherine. Picrrone affirmait qc'cl'c avait vu que Dieu apparaissait à elle en humanité comme ami fait a ami ; Dieu était long velu tic robe blanche avec huqiie vermeil dessous, etc.

Voilà jusqu'à présent le ridicule; voici l'horrible.

Un des juges de Jeanne, docteur en ibéolojjic et prêtre, nommé Nicolas l'Oiseleur, vient la ronfesser dans la prison. Il abuse du sacrement jusqu'au point de cacher derrière un morceau de serge deux prêtres

(«) C'est une traduction du latin de la aorbonne, faite longtempe âpre*.

(Ft) Mémoire* pour servir à l'Histoire de France et de Bout-

IIQUE. 1»

qui transcrivirent la confession de Jeanne d'Arc. Ainsi les juges employèrent le sacrilège pour être homicides. Et une malheureuse idiote, qui avait eu assez de courage pour rendre de très-grands services au roi et à la patrie , fut condamnée à être brûlée par quarante-quatre prêtres français qui l'immolaient à la faction de l'Angleterre.

On sait assez comment on eut la bassesse artificieuse de mettre auprès d'elle un habit d'homme pour la tenter de reprendre cet habit, et avec quelle absurde barbarie on prétexta cette prétendue transgression pour la condamner aux flammes, comme si c'était dans nne fille guerrière un crime digne du feu, de mettre une culotte au lieu d'une jupe. Tout cela déchire le cœur, et fait frémir le sens commun. On no conçoit pas comment nous osons, après les horreurs sans nombre dont nous avons été coupables , appeler aucun peuple du nom de barbare.

La plupart de nos historien* , plus amateurs des prétendus embellissemens de l'histoire que de la vérité , disent que Jeanne alla au supplice avec intrépidité; mais comme le portent les ebrouiques du temps, et comme l'avoue l'historien Villarct , elle reçut son arrêt avec des cris et avec des larmes; faiblesse pardonnable à son sexe, et peut-être au notre, et trèscompatible avec le courage que cette fille avait déployé dans les dangers de la guerre ; car on peut être hardi dans les combats et sensible sur l'échafaud.

Je dois ajouter ici que plusieurs personnes ont cru sans aucun examen que la Pucelle d'Orlians n'avait point été brûlée à Roucu, quoique nous ayons lu procès verbal de son exécution. Elles ont été trompées par la relatiou que nous avons encore d'une aventurière qui prit le nom de la l'iuellc, trompa les frères de Jeanne d'Arc , et à la faveur de cette imposture épousa cnLorrainc un gentilhomme de la maison des Àrinoi<ei. Il y eut deux autres friponnes qui se firent aussi passer pour la Vuccllc d'Orléans. Toutes les trois prétendirent qu'on n'avait point brûlé Jcauuc, et qu'on lui avait substitué une autre femme. De tels contes ne peuvent être admis que par ceux qui veulent être trompés.

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