‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 64 sur 551 · ARISTOTE · texte numérisé non relu

ARISTOTE

Il ne faut pas croire que le précepteurd' Alexandre, choisi par Philippe, fût un pédant et un esprit faux. Philippe était assurément un bon juge , étant luimême très-instruit, et rival de Démostlièncs en éloquence.

De sa logique.

L'a logique d'Aristotc, son art de raisonner, est d'autant plus estimable qu'il avait à faire au* Grecs, qui s'exerçaient continuellement à des argumens captieux ; et son maître Platon était moins exempt qu'un autre de ce défaut.

Voici , par exemple , l'argument par lequel Platon i prouve dans le Phcdon l'immortalité de Prime.

« Ne dites-vous pas que la mort est le contraire « de la vie? — Oui. — Et qu'elles naissent l'une de «l'autre? — Oui. — Qu'est-ce donc qui naît du avivant? — - Le mort. — -Et qui naît du mort? — Le « vivant. — Ccst donc des morts que naissent toutes « les choses vivantes. Par conséquent les Âmes exis- <i tent dans les enfers après la mort. »

11 fallait des règles sûres pour démêler cet épouvantable galimatias par lequel la réputation de Platon fascinait les esprits.

11 était nécessaire de démontrer que Platon donnait un sens louche à toutes ses paroles.

Le mort ne naît point du vivant ; mais l'homme . vivant a cessé d'être en vie.

Le vivant uc naît point du mort; mais il est né d'un homme en vie qui est mort depuis.

Par conséquent , votre conclusion que toutes les choses vivantes naissent des mortes est ridicule. De cette conclusion vous en tirez une autre qui n'est nullement renfermée dans les prémisses, h Donc les âmes sont dans les enfers après la mort, m

Il faudrait avoir prouvé auparavant que les corps morts sont dans les enfers, et que l'âme accompagne les corps morts.

Il n'y a pas un mot dans votre argument qui ait la moindre justesse. D fallait dire : Ce qui pense est sans parties , ce qui est sans parlios est indestructible ; donc ce qui pense en nous étant sans parues est indestructible.

Ou bien le corps meurt parce qu'il est divisible, l'âme n'est point divisible ; donc elle no meurt pas. Alors du moins on vous aurait entendu.

Il en est de même de tous les raisonnemens caplieux des Grecs. Un maître enseigne la rhétorique à sou disciple, à condition que le disciple le paiera à la première cause qu'il aura gagnée.

Le disciple prétend ne le payer jamais. Il iutente un procès à son maître; il lui dit : Je ne vous devrai jamais rien; car, si je perds ma cause, je ne devais vous payer qu'après l'avoir gagnée; et, si je gagne, ma demande est de ne vous point payer.

Le maître rétorquait l'argument, cl disait : Si vous perdez, payez; et, si vous gagnez, payez, puisque

notre marché est que vous me paierez après la première cause que vous aurez gagnée.

Il est évident que tout cela roule sur une équivoque. Aristote enseigne à la lever en mettant dans l'argument les termes nécessaires.

On ne doit payer qu'à l'échéance; LTSchéanee eu ici une cause gagnée.

Il n'y • point en encore de cause gagnée ; Donc il n'y a point eu encore d'échéaucc ; Doue le duciple ne doit rien encore.

Mais encore ne signifie pas jamais. Le disciple fesait donc un procès ridicule.

Le maître de son côté n'était pas en droit de rien exiger, puisqu'il n'y avait pas encore d'échéance.

11 fallait qu'il attendît que le disciple eût plaidé quelque autre cause.

Qu'un peuple vainqueur stipule qu'il ne rendra au peuple vaincu que la moitié de ses vaisseaux ; qu'il les fasse scier eu deux; et qu'ayant ainsi rendu la moitié juste il preteude avoir satisfait au traite*, il est évident que voilà une équivoque très-criminelle.

Aristote, par les règles de la logique, rendit donc un grand service à l'esprit humain en prévenant toutes les équivoques j car ce sont elles qui font tous les malentendus en philosophie, en théologie et en affaires.

La malheureuse guerre de 1 756 a eu pour prétexte une èquivoqnc sur l'Acadie.

11 est vrai que le bon sens naturel, et l'habitude de raisonner se passent des règles d'Aristote. Un homme qui a l'oreille et la voix justes peut bien chanter sans les règles de la musique; mais il vaut mieux la savoir.

De sa physique.

On ne la comprend guère ; mais il est plus que probable qu'Aristote s'entendait, et qu'on l'entendait de son temps. Le grec est étranger pour nous. On n'attache plus aujourd'hui aux mêmes mots les mdmes idées.

Par exemple, quand il dit dans son chapitre sept , que les principes des corps sont la matière, la privation, la forme, il semble qu'il dise une bêtise énorme; ce n'en est pourtant point une. La matière, selon lui, est le premier principe de tout, le sujet de tout, indifférent à tout. La forme lui est essentielle pour devenir une certaine chose. La privation est ce qui distingue un être de toutes les choses qui ne sont point en lui. La matière est indifférente à devenir rose ou poirier. Mais, quand elle est poirier ou rose, elle est privée de tout ce qui la ferait argent ou plomb. Cette vérité ne valait pcut-ltre pas la peine d'être énoncée ; mais enfin il n'y a rien là que de très-intelligible, et rien qui soit impertinent.

L'acte de ce qui est en puissance paraît ridicule, et ne l'est pas davantage. La matière peut devenir tout ce qu'on voudra, feu, terre, eau, vapeur, métal, minerai , animal , trbre , fleur. Cest tout ce que cette expression d'acte en puissance signifie. Ainsi il n'y. avait point de ridicule chez les Grecs i dire que le mouvement était un acte d? puissance, puisque la matière peut être mus. «it il est vraisemblable qu'A-

ristote entendait par là que le mouvement n'est pas essentiel à la matière.

Aristote dut faire nécessairement une très- mauvaise physique de détail ; et c'est ce qui lui a été commun avec tous les philosophes, jusqu'au temps où les Galilée, les Toricelli , les Guérie , les Drebcllius , les Boiles, l'académie dcl Cimcnto, commencèrent à faire des expériences. La physique est une miuc dans laquelle on ne peut descendre qu'avec des machines, que les anciens n'ont jamais connues. Ils sont restés sur le bord de l'abîme , et ont raisonné sur ce qu'i 1 contenait sans le voir.

Traité d'/tristote sur les animaux.

Ses Recherches sur les animaux, au contraire, ont été le meilleur livre de l'antiquité, parce qu'Ans* totc se servit de ses yeux. Alexandre lui fournit tous les animaux rares de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie. Ce fut un fruit de ses conquêtes. Ce héros y dépensa des sommes qui effraieraient tous les gardes du trésor royal d'aujourd'hui, et c'est ce qui doit immortaliser la gloire d'Alexandre dont nous avens déjà parlé.

De nos jours un héros, quand il a le malheur de faire la guerre, peut à peine donner quelque encouragement aux sciences; il faut qu'il emprunte de l'argent d'un Juif, et qu'il consulte continuellement des âmes juives pour faire couler la substance de ses sujets dans son coffre des Danaïdes, dont elle sort le moment d'aprèsnar cent ouvertures. Alexandre fêtait venir chez Aristote, éléphans, rhinocéros, tigres, lions, crocodiles, gazelles, aigles, autruches. Et nous autres, quand par hasard on nous amène un animal rare dans nos foires, nons allons l'admirer pour vingt sous; et il meurt avant que nous ayons pu

Du monde éternel.

Aristote soutien: expressément dans son livre du Gel , chap. XI, que le monde est éternel; c'était l'opinion de toute l'antiquité, excepté des épicuriens. Il admettait un Dieu, un prtmicr moteur; et il le définit (a), un, éternel, immobile, indivisible, sans qualités.

Il fallait donc qu'il regardât le monde émané de Dieu, comme la lumière émanée du soleil, et aussi ancienne que cet astre.

A l'égard des sphères célestes, il est aussi ignorant que tous les autres philosophes. Copernic n'était pas

De sa métaphysique.

Dibo étant le premier moteur, il fait mouvoir 'âme; mais qu'est-ce que Dieu selon lui, et qu'est-ce que l'âme? L'âme est une entéléchie. Mais que veuf dire entéléchie ? (fc) C'est, dit-il, un principe et un acte, une puissance nutritive, sentante rt raisonnable. Cela ne veut dire autre chose, sinon que nous avons la faculté de nous nourrir, de sentir et do raisonner. Le comment et le pourquoi sont un peu difE-

(«) Ut. Vtf , di»p. I a. — (b) Lir U -. ebap. a.

cilcs à saisir. Les Grecs ne savaient pas plus ce que c'est qu'une entéléchie, que les topinambous et nos docteurs ne savent ce qje c'est qu'une âme.

De sa morale.

La morale d 'Aristote est, comme toutes les autres, fort bonne ; car il n'y a pas deux morales. Celles de Confutzéc, de Zoroastrc, de Pythagore, d'Aristotc, d'Epictéte, de Marc-Antouin , sont absolument les mêmes. Dieu a mis daus tous les cœurs la connaissance du bien avec quelque inclinatiou pour le mal.

Aristote dit qu'il faut trois choses pour être vertueux , la nature , la raison et l'habitude ; rien n'est plus vrai. Sans un bou niturol la vertu est trop difficile; la raison le fortifie, et l'habitude rend les actions honnêtes aussi familières qu'un exercice journalier auquel on s'est accoutumé.

Il fait le dénombrement de toutes les vertus, entre lesquelles il ne manque pas de placer l'amitié. Il distingue l'amitié entre les égaux, les parens, les hôtes et les amans. On ne connaît plus parmi nous l'amitié qui naît des droits do l'hospitalité. Ce qui était la sacré lien de la société chez les anciens n'est parmi nous qu'un compte de cabarcticr. Et à l'égard des amans , il est rare aujourd'hui qu'on mette de la vertu dans l'amour. On croit ne devoir rien à une femme à qui on a mille fois tout promis.

Il est triste que nos premiers docteurs n'aient presque jamais mis l'amitié au rang des vertus , n'aient presque jamais recommandé l'amitié; an contraire ils semblèrent inspirer souvent l'inimitié. Ils ressemblaient aux tyrans qui craignent les associations.

Ccst encore avec très -grande raison qu' Aristote met toutes les vertus entre les extrêmes opposés. Il est peut-être le premier qui leur ait assigné cette place.

U dit expressément que la piété est le milieu entre l'athéisme et la superstition.

De sa rhétorique.

Cest probablement sa rhétorique et sa poétique que Cicéron et Quintilien ont en vue. Cicéron, dans son livre de l'Orateur, dit : « Personne n'eut plus de science, de sagacité, d'invention et de jugement; » Quintilien va jusqu'à louer non- seulement l'étendue de ses connaissances, mais encore la suavité de son élocution, ehquendi suavitalem.

Aristote veut qu'un orateur soit instruit des lois, des finances, des traités, des places de guerre, des garnisons, des vivres, des marchandises. Les orateurs des parlemcns d'Angleterre , des diètes de Pologne, des états de Suède , des pregadi de Venise, etc., ne trouveront pas ces leçons d' Aristote inutiles ; elles le sont peut-être à d'autres nations.

Il veut que l'orateur connaisse les passions des hommes, et les mœurs , les humeurs de chaque condition.

Je ne crois pas qu'il y ait une seule finesse de l'art qui lui échappe. U recommande surtout qu'on apporte des exemples quand on parle d'affaires publi-

Page 1