‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 68 sur 551 · ARRÊTS DE MORT · texte numérisé non relu

ARRÊTS DE MORT

En lisant l'histoire, «t en voyant cette suite presque jamais interrompue de calamités sans nombre, entassées sur ce globe que quelques-uns appelle le meilleur des mondes possibles , j'ai été frappé surtout de la grande quantité d'hommes considérables dans l'état , dans l'église, dans la société, qu'on a fait mourir comme des voleurs de grands chemins. Je laisse à part les assassinats, les empoisonnemenj; je ne parle que des massacres en forme juridique, ùats avec loyauté et cérémonie. Je commence par les rois et Its reines; l'Angleterre seule en fournit une liste as^ez ample. Mais, pour les. chanceliers, chevaliers, ecujers, U faudrait des volumes.

De tous ceux qu'on a fait périr ainsi par justice , je ne crois pas qu'il y en ait quatre dans toute l'Europe qui eussent subi leur arrêt, si leur procès eût duré quelque lemps de plus, ou si leurs parties adverses étaient mortes d'apoplexie pendant l'instruction.

Que la fistule eût gangrené le rectum du cardinal de Richelieu quelques mois plus tôt, les De 1 hou , les Cinq-Mars, et tant d'autres étaient en liberté. Si Barnevelt avait eu pour juges autant d'arminiens que de goraaiïstes, il serait mort dans son lit.

Si le connétable de Luyues n'avait pas demandé la confiscation des biens de la maréchale d'Ancre, elle n'eût pas été brûlée comme sorcière. Qu'un homme réellement criminel, un assassin, un voleur public, un empoisonneur, un parricide soit arrêté, et que son crime soit prouvé, il est certain que dans quelque temps , et par quelques juges qu'il soit jugé , il sera un jour condamné. Mais il n'en est pas de même des hommes d'étal; donnez-leur seulement d'autres juges, on attendez que le temps ait changé les intérêts, refroidi les passions, amené d'autres sentimens, leur vie sera en sûreté.

Imaginez que la reine Elisabeth meurt d'une indigestion la veille de la condamnation de Marie Stuart ; alors Marie Stuart sera sur le trône d'Ecosse, d'Angleterre et d'Irlande, au lieu de mourir parla main d'un bourreau daus une chambre tendue de noir. Que Crorawcll tombe seulement malade, on se gardera bien de couper la téte à Char'cs I". Ces deux assassinats, revêtus, je ne sais comment, de la forme des lois, n'entrent guère dans la liste des injustices ordinaires. Figurez -vous des voleurs de grand chemin qni, ayant garrotté et volé deux passaus, se plairaient à nommer dans la troupe un procureur général , un président, un avocat, des conseillers, et qui, ayant signé une sentence, feraient pendre les deux passans en cérémouic ; c'est ainsi que la reine d'Ecosse et son petiuGIs furent jugés.

Mais des jugemens ordinaires, prononcés par les juges compétens contre des princes ou des hommes en place , y en a-t-il un seul qu'on eût ou exécuté , ou même rendu , si on avait eu un autre temps à choisir? Y a-t-il un seul des coudamnés immolés sous le cardinal de Richelieu, qui n'eût été en faveur, si leur procès avait été prolongé jusqu'à la régence d'Anne d'Autriche ? Le prince de Condc est arrêté sous François II; il est jugé à mort par des commissaires :

François U meurt, et le prince de Condé redevient nn homme puissant.

Ces exemples sont innombrables. Il faut surtout considérer l'esprit du temps. On a brûlé Vanini sur une accusation vague d'athéisme. S'il y avait aujourd'hui quoiqu'un d'assez pédant et d'assez sot pour faire les livres de Vanini, on ne les lirait pas, et c'est tout ce qui en arriverait.

Un Espagnol passe par Genève au milieu du seizième siècle ; le Picard Jean Chauvin appreud que cet Espagnol est logé dans une hôtellerie; il se souvient que cet Espagnol a disputé contre lui mu- une matière que ni l'un ni l'autre n'entendaient. Voilà mon théologien Jean Ohauvin qui fiit arrêter le passant , maigri' toutes lea laiz diviueret humaines, malgré le droit des gens reçu lI.cz toutes les nations; il le fai» plonger daus un cacbot, et le **it brû»er a petit feu avec des fagots verts, af n que le supplice dure plus longtemps. Certainement cette manœuvre infernale ne tomberait aujourd'hui dans la této de personne; et si ce fou de Scrvet était veuu dans le bon temps , il n'aurait eu rien à craindre.

Ce qu'on appelle la justice est donc aussi arbitraire que les modes. Il y a des temps d horreurs et de folies chez les hommes, comme des temps de peste; et cette contagion a fait le tour de la terre.

Page 1