ATOMES
Eric Pau, aussi grand génie qu'homme respectable par ses moeurs , qui a mérité que Gassendi prit ta défense ; après Epicure , Lucrèce qui força la langue latine à exprimer i«s idées philosophiques, et (ce qui attira l'admiration de Rome) à les exprimer en vers, Epicure et Lucrèce, dis-jo, admirent les atomes et le vide : Gassendi soutint cette aoctrine, et Newton la démontra. En vain un reste de cartésianisme combattait pour le plein : en vain Leibnitz, qui avait d'abord adopté le système raisonnable d'Epicure, de Lucrèce, de Gassendi et de Newton, changea d'avis sur le vide, quand il fut brouillé avec Newton son maître. Le plein est aujourd'hui regardé comme une chimère. Boilcau, qui était un homme de très-grand sens, a dit avec beaucoup de raison (Ep. V v. 3 1 et 3a) :
Xfw Rohant ▼itacment tècbe pour concevoir Comment, tout étani plein , tout ■ pu te mouvoir.
Le vide est reconnu ; on regarde les corps les plu* durs comme des cribles; et ils sont tels en effet. On admet des atomes, des principes insécables, inaltérables, qui constituent l'immutabilité des élémens et des espèces; qui font que le feu est toujours feu, soit qu'on l'aperçoive, soit qu'on ne l'aperçoive pas; que l'eau est toujours eau, la terre toujours terre, et que les germes imperceptibles qui forment JTiommc ne forment point un oiseau.
Epicure et Lucrèce avaient déjà établi cette vérité, quoique noyée dans des erreurs. Lucrèce dit en parlant des atomes ( Ht. a , v. 1 56) :
Sunt l'ailur toliid poïïenlia limplicitaU. Le »outien de leur être est U iimp licite.
Sans ces élémens d'une nature immuable, il est à croire que l'univers ne serait qu'un chaos; et en cela Epicuro et Lucrèce paraissent de vrais philosophes.
Leurs intermèdes qu'on a tant tournés en ridicule, ne sont autre chose que l'espace non résistant dans lequel Newton a démontré que les planètes parcourent leurs orbites dans des temps proportionnels à leurs aires ; ainsi ce n'étaient pas les intermèdes d'Epicure qui étaient ridicules, ce furent leurs adversaires.
Mais lorsque ensuite Epicure nous dit que ses atomes ont décliné par hasard dans le vide; que cette déclinaison a formé par hasard les hommes e* les animaux; que les yeux par hasard se trouvèrent au haut de la tête, et les pieds au bout des jambes; que les oreilles n'ont point été données pour entendre, mais que, la déclinaison des atomes ayant fortuitement composé des oreilles, alors les hommes s'en sont servis fortuitement pour écouter : cette démence, qu'on appelait physique, a été traitée de ridicule à très-juste titre.
Les vrais philosophes ont donc distingué dépôts long- temps ce quEpicure et Lucrèce ont de bon d'avec leurs chimères fondées sur l'imagination et l'ignorance. Les esprits les plus soumis ont adopté la
création dans le temps, et les plus hardis ont admis la création de tout temps; les ans ont reçu avec foi un univers tiré du néant ; les autres , ne pouvant comprendre cette physique, ont cru que tous les êtres étaient des émanations du grand être, de l'être suprême et universel : mais tous ont rejeté le concours fortuit des atomes; tous ont reconnu que le hasard est un mot vide de sens. Ce que nous appelons hasard n'est et ne peut être que la cause ignorée d'un effet connu. Comment donc se peut-il faire qu'on accuse encore les philosophes de penser que l'arrangement prodigieux et ineffable de cet univers soit une production du concours fortuit des atomes, un effet du hasard ? ni Spinosa , ni personue n'a dit cette absurdité.
Cependant le fila du grand Racine dit , dans «on Poème de la religiou :
O loi qui follement fais ton Dieu dn bâtard, Vient me développer ce nid qu'ivre tant d'art ■ Au mime ordre toujours architecte fidèle, A laide de ton bec, maçonne l'hirondelle;
Eut-elle, en le broyant, arrondi ion cimenl?,
Ces vers sont assurément en pure perte; personne ne fait son Dieu du hasard, personne n'a dit « qu'une hirondelle en broyant, en arrondissant son ciment, ait «levé son hardi bâtiment par hasard. ». On dit, au contraire, « qu'elle fait son nid par les lois delà nécessité, » qui est l'opposé du hasard. Le poêle Rousseau tombe dans le même défaut dans une épilre à ce m crut) Racine.
De la aont net, Eplcures nouveaux,
Cet plant fameux , ces tyslème» ti beau» ,
JÇui, dirigeant tur votre prud'horo»
Dn monde entier toute l'économie ,
y ont ont apprit que ce gr.md univers
M'est composé que d'un concours divert
De corps mueti, d'insensibles stomet ,
Qui par leur choc forment tout cet fantômes
Que détermine et conduit Va hasard ,
Sans que le ciel y prenne aucuna part.
Où co versi ficateur a-t-il trouvé « ces plans fameux d'Êpicures nouveaux, qui dîrigcut sur leur prud'homie du monde entier toute l'économie ? » Où a-l-tl vu que :« ce grand univers est composé d'un concours divers de corps muets, » tandis qu'il y en a tant qui retentissent et qui ont de la voix? Où a-t-il vu « ces insensibles atomes qui forment des fantômes conduits par le hasard ? » Cest ne connaître ni son siècle, ni la philosophie, ni la poésie, ni sa langue, que de s'exprimer ainsi. Voilà un plaisant philosophe ! L'auteur des Êpigrammes sur la sodomie et la bestialité devait-il écrire si magistralement et si mal sur des matières qu'il n'entendait point du tout, et accuser des philosophes d'un libertinage d'esprit qu'ils n'avaient point ?
Je reviens aux atomes : la seule question qu'on agite aujourd'hui consiste i savoir si l'auteur de la nature a formé des parties primordiales, incapables d'être divisées, pour servir d'élémens inaltérables; ou si tout se divise continuellement et se change en d'autres: élémens. Le premier système semble rendre raison de tout, et le second de rien; du moins jusqu'à présent.
S« les premiers élémens des choses n'étaient pas indestructibles, il pourrait se trouver à la fin qu'un élément dévorât tous les autres, et les changeât en sa propre substance. Cest probablement ce qui a fait imaginer à Empédocle que tout venait du feu, et que tout serait détroit par le feu.
On sait que Robert Boyle, à qui la physique eut tant d'obligations dans le siècle passé , fut trompé par la fausse expérience d'un chimiste qui lui f.i croire qu'il avait changé de l'eau en terre. Il n'en était rien. Bocrhaave depuis découvrit l'erreur par des expériences mieux faites; mais, avant qu'il l'eût découverte, Newton, abusé par Boyle, comme Boy le l'avait été par son chimiste, avait déjà pensé que les élémens pouvaient se changer les uns dans les ai'tres; et c'est ce qui fit croire que le globe perdait toujours un peu de son humidité, et fesait des progrès en sécheresse ; qu'ainsi Dieu serait un jour obligé de remettre la main à son ouvrage , manum cmeiutatrkcm desideraret (•).
Lcibnitz. se récria beaucoup contre cette idée , et probablement U eut raison cette fois contre Newton. Mundum tradidit disputationi eorum. ( Ecclésiaste , chap. HI, v. ii.)
Mais, malgré celte idée que l'eau peut devenir terre, Newton croyait aux atomes insécables, indestructibles , ainsi que Gassendi et Boêrhaave , ce qui paraît d'abord difficile à concilier; car, si l'eau s'était changée en terre, ses élémens se seraient divisés et perdus.
Cette question rentre dans cette autre question fameuse de la matière divisible a l'infini. Le mot d'atome signifie non partagé, sans parties. Vous le divisez par la pensée; car, si vous le divisiez réellement, il ne serait plus atome.
Vous pouvez diviser un grain d'or en dix-huit millions de parties visibles ; un grain de cuivre dissous dans l'esprit de sel ammoniac a montré aux yeux plus de vingt-deux milliards de parties ; mais, quand vous êtes arrivé au dernier élément, l'atome échappe au microscope, vous ne divise* plus que par imagination.
U en est de l'atome divisible à l'infini comme de quelques propositions de géométrie. Vous pouvez faire passer une infinité de courbes eutre le cercleet sa tangente; oui, dans la supposition que ce cercleet celte tangente sont des lignes sans largeur; mais U n'y en a point dans la nature.
Vous établissez de même que des asymptotes s'approcheront sans jamais se toucher; mais c'est dans la supposition que ces lignes sont des longueurs sans largeur, des êtres de raison.
Ainsi vous représentez l'unité par uno ligne, ensuite vous divisez cette unité et cette ligne en tant de fractions qu'il vous plaît; mais cette infinité de fractions ne sera jamais que votre unité et votre ligne.
U n'est pas démontré en rigueur que l'atome soit indivisible; mais il parait prouvé qu'il est indivisé par les lois de la nature.
{•) Voyts k votons» de Pkytupu, ch. VH1 d« U V partie.