A ROT ET M A ROT
tourdissemenl, pour admettre des rêveries aussi grossières et aussi sales. »
Nous convenons avec Grotius que les mahométans ont prodigué des rêveries. Un homme qui recevait continuellement les chapitres de son Koran des mains de l'ange Gabriel, était pis qu'un rêveur; c'était un imposteur qui soutenait ses séductions par son courage. Mais certainement il n'y avait rien ni d'étourdi , ni de sale, à réduire au nombre de quatre le nombre indéterminé de femmes que les princes, les satrapes, les nababs, les omras de l'Orient nourrissaient dans leurs sérails. Il est dit que Salomon avait sept cents femmes et trois cents concubines. Les Arabes , les Juifs pouvaient épouser les deux sœurs; Mahomet fui le premier qui défendit ces mariages dans le sura ou chapitre IV. Où est donc la saleté?
A l'égard des femmes célestes , où est la saleté? Certes il n'y a rien de sale dans le mariage que nous reconnaissons ordonné sur la terre et béni par Dieu même. Le mystère incompréhensible de la génération est le sceau de l'être éternel. C'est la marque la plus chère de sa puissance d'avoir créé le plaisir, et d'avoir par ce plaisir même perpétué tous les êtres sensibles.
Si on ne consulte que la simple raison, elle nous dira qu'il est vraisemblable que l'être éternel , qui ne fait rien en vain , ne nous fera pas renaître en vain avec nos organes. Il ne sera pas indigne de la majesté suprême de nourrir nos estomacs avec des fruits délicieux, s'il nous fait renaître avec des estomacs. Nos saintes Écritures nous apprennent que Dieu mit d"a-
Eï ALGGRAiN7. 85
bord le premier homme et la première femme dans un paradis de délices, Us étaient alors dans un état d'innocence et de gloire, incapables d'éprouver les maladies et ia mort. C'est à peu près l'état où seront les justes , lorsqu'après leur résurrection ils seront pendant l'éternité ce qu'ont été nos premiers parens pendant quelques jours. ïl faut donc pardonner à ceux qui ont cru qu'ayant un corps, ce corps sera continuellement satisfait. Nos Pères de l'église n'ont point eu d'autre idée de la Jérusalem céleste. Saint Irénée dit ( r) que chaque cep de vigne y portera dix mille branches, chaque branche dix mille grappes P et chaque grappe dix mille raisins, etc.
Plusieurs Pères de l'église en effet ont pensé que les bienheureux dans le ciel jouiraient de tous leurs sens. Saint Thomas (b) dit que le sens de la vue sera infiniment perfectionné, que tous les élémens le seront aussi , que la superficie de la terre sera diaphane comme le verre , l'eau comme le cristal , l'air comme le ciel, le feu comme les astres.
Saint Augustin dans sa Doctrine chrétienne (c) dit que le sens de l'ouïe goûtera le plaisir des sons, du chant et du discours.
Un de nos grands théologiens italiens nommé Plazza, dans sa Dissertation sur le paradis (J) , nous apprend que les élus ne cesseront jamais de jouer de
(a) Livre V, chapitre XXXIII.
(b) Commentaire sur la Genèse, tome II, liv. IV- (c)Chap. II et III, n° 149.
(d) Supplément, part. III, quest. 84.
Bict. Ph. 2. 8
86 AROT ET MAROT.
la guitare et de chaîner : ils auront, dit-il, trois nobi* Vîtes, Irois avantages; des plaisirs sans chatouillement, des caresses sans mollesse, des voluptés sans excès : Très nobilitates, illecebra sine titiilatione 3 blanditia sine mollitudine9etvoluptas sine exuberantià.
Saint Thomas assure que l'odorat des corps glorieux sera parfait , et que l'humide ne l'affaiblira pas : In corporibus gïorio'is erit odor in sud ullimà per- (ectione, nullo modo per humidum repressus (e). Un grand nombre d'autres docteurs traitent à fond cette question.
Suarez, dans sa Sagesse, s'exprime ainsi sur le goût : Il n'est pas difficile à Dieu de faire que quelque humeur sapide agisse dans l'organe du goût, et l'affecte intentionnellement : Non est Deo difficile facere ut sapidus humor sit intra organum gustâs, qui s£nsum illum possit intentionaliter afficere Q).
Enfin , saint Prosper, en résumant tout, prononce que les bienheureux seront rassasiés sans dégoût, et qu'ils jouiront de la santé sans maladie : Saturitas sine fastidio et tota sanitas sine merbo (gf).
Il ne faut donc pas tant s'étonner que les mahomé* tans aient admis l'usage des cinq sens dans leur paradis. 11$ disent que la première béatitude sera l'union avec Dieu , elle n'exclut pas le reste.
Le paradis de Mahomet est une fable; mais., en core une fois, il n'y a ni contradiction ni saleté.
La philosophie demande des idées nettes et précises; Grotius ne les avait pas. Il citait beaucoup, et il
(e) Page 5oG. — (f) I.iv. XVI, chap. 20.— (g) "* i3a.
étalait des raisonnemens apparens, dont la fausseté ne peut soutenir un examen réfléchi.
On pourrait faire un fcrès-gros livre de toutes les imputations injustes dont on a chargé les mahométans. Ils ont subjugué une des plus belles et des plus grandes parties de la terre. Il eût été plus beau de les chasser que de leur dire des injures.
L'impératrice de Russie donne aujourd'hui un grand exemple; elle leur enlève Azoph et Taganrok, la Moldavie, la Y7alachie, la Géorgie; elle pousse ses conquêtes jusqu'aux remparts d'Erzérum ; elle envoie contre eux ? par une entreprise inouïe , des flottes qui partent du fond de la mer Baltique, d'autres qui couvrent le Pont-Euxin ; mais elle ne dit point, dans ses manifestes, qu'un pigeon soit venu parler à l'oreille de Mahomet.
Sur la liberté naturelle.
On a fait en plusieurs pays, et surtout en France, des recueils de ces meurtres juridiques que la tyrannie, le fanatisme, ou même l'erreur et la faiblesse 7 ont commis avec le glaive de la justice.
Il y a des arrêts de mort que des années entières de vengeance pourraient à peine expier, et qui feront frémir tous les siècles à venir. Tels sont les arrêts rendus contre le légitime roi de Naples et de Sicile, par le tribunal de Charles d'Anjou; con're Jean Hus et Jérôme de Prague, par des prêtres et des moines; contre le roi d'Angleterre Charles I, par des bourgeois fanatiques.
88 ARRi.TS NOTAB LE S.
Après ces attentats énormes, commis en cérémonie, viennent les meurtres juridiques commis par la lâcheté , la bêtise , la superstition ; et ceux-là sont innombrables. Nous en rapporterons quelques-uns dans d'autres chapitres.
Dans cette classe , il faut ranger principalement les procès de sortilège, et ne jamais oublier qu'encore de nos jours, en i^5o, la justice sacerdotale de l'évêque de Vurtzbourg a condamné comme sorcière une religieuse, fille de qualité, au supplice du feu. C'est afin qu'on ne l'oublie pas , que je répète ici cette aventure dont j'ai parlé ailleurs. On oublie trop et trop vife.
Je voudrais que chaque jour de Tannée un crieur public , au lieu de brailler comme en Allemagne et en Hollande quelle heure il est ( ce qu'on sait trèsbien sans lui) , criât : C'est aujourd'hui que, dans les guerres de religion , Magdebourg et tous ses habitans furent réduits en cendres. C'est ce 14 mai, à quatre heures et demie du soir, que Henri IV fut assassiné pour cette seule raison qu'il n était pas assez soumis au pape; c'est à tel jour qu'on a commis dans votre ville telle abominable cruauté sous le nom de justice.
Ces avertissemens continuels seraient fort utiles.
Mais il faudrait crier à plus haute voix les jugemens rendus en faveur de l'innocence contre les persécuteurs. Par exemple, je propose que chaque année les deux plus forts gosiers qu'on puisse trouver à Paris et à Toulouse , prononcent dans tous les carrefours ces paroles : « C'est à pareil jour que cinquante magistrats du conseil rétablirent la mémoire de Jean
Calas , d'une voix unanime , et obtinrent pour la famille des libéralités du roi même, au nom duquel Jean Calas avait été injustement condamné au plus horrible supplice. »
Il ne serait pas mal qu'à la porte de tous les ministres il y eût un autre crieur, qui dît à tous ceux qui viennent demander des lettres de cachet pour s'emparer des biens de leurs parens et alliés, ou dépendans :
« Messieurs , craignez de séduire le ministre par de faux exposés, et d'abuser du nom du roi. Il est dangereux de le prendre en vain. Il y a dans le monde un maître Gerbier qui défend la cause de la veuve et de l'orphelin opprimés sous le poids d'un nom sacré. C'est celui-là même qui a obtenu au barreau du parlement de Paris Pabolissement de la société de Jésus. Ecoutez attentivement la leçon qu'il a donnée à la société de Saint-Bernard, conjointement avec maître Loiseau, autre protecteur des veuves.
« Il faut d'abord que vous sachiez que les révérends pères bernardins de Clairvaux possèdent dix -sept mille arpens de bois, sept grosses forges, quatorze grosses métairies, quantité de fiefs, de bénéfices, et même des droits dans les pays étrangers. Le revenu du couvent va jusqu'à deux cent mille livres de rente. Le trésor est immense; le palais abbatial est celui d'un prince ; rien n'est plus juste; c'est un faible prix des grands services que les bernardins rendent continuellement à lÉtat.
a II arriva qu'un jeune homme de dix-sept ans, nommé Castille, dont le nom de baptême était Ber-
go ARRÊTS NOTABLES.
îiard , crut par cette raison qu'il devait se faire bernardin; c'est ainsi qu'on raisonne à dix-sept ans, et quelquefois à trente : il alla faire son noviciat en Lorraine dans l'abbaye d'Orval. Quand il fallut prononcer ses vœux , la grâce lui manqua ; il ne les signa point, s'en alla, et redevint homme. Il s'établit à Paris, et au bout de trente ans, ayant fait une petite fortune, il se maria et eut des enfans.
« Le révérend père procureur de Clairvaux nomme Mayeur , digne procureur , frère de l'abbé , ayant appris à Paris, d'une fille de joie, que ce Castille avait été autrefois bernardin*, complote de le revendiquer en qualité de déserteur, quoiqu'il ne fût point réellement engagé; de faire passer sa femme pour une concubine, et de placer ses enfans à l'hôpital en qualité de bâtards. Il s'associe avec un autre fripon pour partager les dépouilles» Tous deux vont au bureau des lettres de cachet, exposent leurs griefs au nom de saint Bernard, obtiennent la lettre, viennent saisir Bernard Castille, sa femme et leurs enfans , s'emparent de tout le bien, et vont le manger où vous savez.
u Bernard Castille est enfermé à Orval dans un cachot, où il meurt au bout de six mois , de peur qu'il ne demande justice. Sa femme est conduite dans un autre cachot à Sainte-Pélagie, maison de force des filles débordées. De trois enfans l'un meurt à l'hôpital.
a Les choses restent dans cet état pendant trois ans. Au bout de ce temp j la dame Castille obtient son élargissement. Dieu est juste; il donne un second mari à cette veuve. Le mari, nommé Launai, se trouve
un homme de tête qui développe toutes les fraudes, toutes les horreurs, toutes les scélératesses employées contre sa femme. Ils intentèrent tous deux un procès aux moines (a). Il est vrai que frère Mayeur, qu'on appelle dom Mayeur, n'a pas été pendu; mais le couvent de Clairvaux en a été pour quarante mille écus. Et il n'y a point de couvent qui n'aime mieux voir pendre son procureur que de perdre sou argent.
« Que cette histoire vous apprenne, messieurs, à user de beaucoup de sobriété en fait de lettres de cachet. Sachez que maître Ëlie de Beaumont (6) , ce célèbre défenseur de la mémoire de Calas, et maître Target , cet autre protecteur de l'innocence opprimée , ont fait payer vingt mille francs d'amende à celui qui avait arraché par ses intrigues une lettre de cachet pour faire enlever la comtesse de Lancize, mourante , la traîner hors du sein de sa famille , et lui dérober tous ses titres.
:« Quand les tribunaux rendent de tels arrêts, on entend des battomens de mains du fond de la grand'chambre aux portes de Paris. Prenez-garde avons, messieurs, ne demandez pas légèrement des lettres de cachet. »
Un Anglais , en lisant cet article , a demandé : Qu'est-ce qu'une lettre de cachet? on n'a jamais pu le lui faire comprendre.
{a) L'arrêt est de 1 764.
(h) L'arril est de 1 770. 11 y a d'autres arrêts pareils prononcés pnr les parlemens des provinces.
9^ ARRETS DE MO Ri.
En lisant 1 histoire, et en voyant cette suite presque jamais interrompue de calamités sans nombre, entassées sur ce globe que quelques-uns appelle le meilleur des mondes possibles , j'ai été frappé surtout de la grande quantité d'hommes considérables dans l'état, dans l'église, dans la société, qu'on a fait mourir comme des voleurs de grands chemins. Je laisse à part les assassinats, les empoisonnemens; je ne parle que des massacres en forme juridique , faits ave,c loyauté et cérémonie. Je commence par les rois et les reines j l'Angleterre seule en fournit une liste assez ample. Mais, pour les chanceliers, chevaliers, écuyers, il faudrait des volumes.
De tous ceux qu'on a fait périr ainsi par justice , je ne crois pas qu il y en ait quatre dans toute l'Europe qui eussent subi leur arrêt, si leur procès eût duré quelque temps de plus, ou si leurs parties adverses étaient mortes d'apoplexie pendant l'instruction.
Que la fistule eût gangrené le rectum du cardinal de Richelieu quelques mois plus tôt, les De Thou , les Cinq-Mars, et tant d'autres étaient en liberté. Si Barnevelt avait eu pour juges autant d'arminiens que de gomaristes , il serait mort dans son lit./
Si le connétable de Luynes n'avait pas demandé la confiscation des biens de la maréchale d'Ancre , elle n'eût pas été brûlée comme sorcière. Qu'un homme réellement criminel, un assassin, un voleur public, un empoisonneur, un parricide soit arrêté, et que son crime soit prouvé, il est certain que dans quelque
temps , et par quelques juges qu'il soit jugé , il sera un jour condamné. Mais il n'en est pas de même des hommes d'état; donnez-leur seulement d'autres juges, ou attendez que le temps ait changé les intérêts, refroidi les passions , amené d'autres sentimens , leur vie sera en sûreté.
Imaginez que la reine Elisabeth meurt d'une indigestion la veille de la condamnation de Marie Stuart ; alors Marie Stuart sera sur le trône d'Ecosse , d'Angleterre et d'Irlande, au lieu de mourir parla main d'un bourreau dans une chambre tendue de noir. Que Cromwell tombe seulement malade, on se gardera bien de couper la lêta à Charles Ier. Ces deux assassinats, revêtus, je ue sais comment, de la forme des lois, n'entrent guère dans la liste des injustices ordinaires. Figurez -vous des voleurs de grand chemin qui, ayant garrotté et volé deux passans, se plairaient à nommer dans la troupe un procureur général, un président, un avocat, des conseillers, et qui, ayant signé une sentence, feraient pendre les deux passans en cérémonie; c'est ainsi que la reine d'Ecosse et son petit-fîls furent jugés.
Mais des jugemens ordinaires, prononcés par les juges compétens contre des princes ou des hommes en place , y en a-t-il un seul qu'on eût ou exécuté , ou même rendu, si on avait eu un autre temps à choisir? Y a-t-il un seul des condamnés immolés sous le cardinal de Richelieu, qui n'eût été en faveur, si leur procès avait été prolongé jusqu'à la régence d'Anne d'Autriche ? Le prince de Condé est arrêté sous François II; il est jugé à mort par des commissaires ;
François II meurt, et le prince de Comdé redevient un homme puissant.
Ces exemples sont innombrables. Il faut surtout considérer l'esprit du temps. On a brûlé Vanini sur une accusation vague d'athéisme. S'il y avait aujourd'hui quelqu'un d'assez pédant et d'assez sot pour faire les livres de Vanini, on ne les lirait pas, et c'est tout ce qui en arriverait.
Un Espagnol passe par Genève au milieu du seizième siècle; le Picard JeanChauvin apprend que cet Espagnol est logé dans une hôtellerie; il se souvient que cet Espagnol a disputé contre lui sur une matière que ni l'un ni l'autre n'entendaient. Voila mon théo» logien Jean Chauvin qui fait arrêter le passant, malgré toutes les lois divines et humaines, malgré le droit des gens reçu chez toutes les nations; il le fait plonger dans un cachot, et le fait brûler a petit feu avec des fagots verts, afin que le supplice dure plus longtemps. Certainement cette manœuvre infernale ne tomberait aujourd'hui dans la tête de personne; et si ce fou de Servet était venu dans le bon temps , il n'aurait eu rien à craindre.
Ce qu'on appelle la justice est donc aussi arbitraire que les modes. Il y a des temps d'horreurs et de folies chez les hommes , comme des temps de peste ; et cette contagion a fait le tour de la terre.
Ouvrages dramatiques , tragédie, comédie, '■ opéra.
Vanem et clrcenses est la devise de tous les peuples.
ART DRAMATIQUE. fp
Au lîeu de tuer tous les Caraïbes, il fallait peut-être les séduire par des spectacles, par des funambules, des tours de gibecière et de la musique. On les eût aisément subjugués. Il y a des spectacles pour toutes les conditions humaines; la populace veut qu'on parle à ses yeux, et beaucoup d'hommes d'un rang supérieur sont peuple. Les âmes cultivées et sensibles veulent des tragédies et des comédies.
Cet art commença en tout pays par les charrettes des Thespis, ensuite on eut ses Eschyle s, et. Ion se flatta bientôt d'avoir ses Sophocles et ses Euripides; après quoi tout dégénéra : c'est la marche de l'esprit humain
Je ne parlerai point ici du théâtre des Grecs. On a fait dans l'Europe moderne plus de commentaires sur ce théâtre , qu'Euripide , Sophocle , Eschyle , Ménandre et Aristophane n'ont fait d'œuvres dramatiques; je viens d'abord à la tragédie moderne.
C'est aux Italiens qu'on la doit , comme on leur doit la renaissance de tous les autres arts. Il est vrai qu'ils commencèrent dès le treizième siècle, et peutêtre auparavant, par des farces malheureusement tirées de l'ancien et du nouveau Testament ; indigne abus qui passa bientôt en Espagne et en France : c'était une imitation vicieuse des essais que saint Grégoire de Nazianze avait faits en ce genre , pour opposer un théâtre chrétien au théâtre païen de Sophocle et d'Euripide. Saint Grégoire de Nazianze mit quelque éloquence et quelque dignité dans ces pièces ; \es Italiens et leurs imitateurs n'y mirent que des platitudes et des bouffonneries.
Enfin, vers l'an i5i4> le prélat Trissino , auteur du poëme épique intitulé Yltalia liberata da Gothi, donna sa tragédie de Sophonisbc, la première qu'on eût vue en Italie , et cependant régulière. 11 y observa les trois unités de lieu, de temps et d'action. Il y introduisit les chœurs des anciens. Rien n'y manquait que le génie. C'était une longue déclamation. Mais, pour le temps où elle fut faite , on peut la regarder comme un prodige. Cette pièce fut représentée à Vicence , et la ville construisit exprès un théâtre magnifique. Tous les littérateurs de ce beau siècle accoururent aux représentations, et prodiguèrent les applaudissemens que méritait cette entreprise estimable.
En i5i6? le pape Léon X honora de sa présence la Rozemonde du Rucellaï : toutes les tragédies qu'on fit alors à Fenvi furent régulières , écrites avec pureté et naturellement; mais ce qui est étrange, presque toutes furent un peu froides : tant le dialogue en vers est difficile! tant l'art de se rendre maître du cœur est donné à peu de génies ! le Torismond même du Tasse fut encore plus insipide que les autres.
On ne connut que dans le Fastor fido du Guarini ces scènes attendrissantes, qui font verser des larmes, qu'on retient par cœur malgré soi ; et voilà pourquoi nous disons, retenir par cœur; car ce qui touche le cœur se grave dans la mémoire.
Le cardinal Bibiena avait long-temps auparavant rétabli la vraie comédie -, comme Trissino rendit la yraie tragédie aux Italiens.
Art dramatique. <jy
Dès l'an i 480 («), quand toutes les autres nations de l'Europe croupissaient dans l'ignorance absolue de tous les arts aimables, quand tout était barbare, ce prélat avait fait jouer sa Calendra, pièce d'intrigue , et d'un vrai comique, à laquelle on ne reproche que des mœurs un peu trop licencieuses , ainsi qu'à la Mandragore de Machiavel.
Les Italiens seuls furent donc en possession du théâtre pendant près d'un siècle, comme ils le furent de l'éloquence, de l'histoire, des mathématiques, de tous les genres de poésie, et de tous les arts où le génie dirige la main.
Les Français n'eurent que de misérables farces comme on sait , pendant tout le quinzième et le seizième siècles.
Les Espagnols, tout ingénieux qu'ils sont, quelque grandeur qu'ils aient dans l'esprit, ont conservé cette détestable coutume d'introduire les plus basses bouffonneries dans les sujets les plus sérieux : un seul mauvais exemple une fois donné est capable de corrompre toute une nation , et l'habitude devient une tyrannie.
Du théâtre espagnol.
Les autos sacramentelles ont déshonoré l'Espagne beaucoup plus long-temps que les Mystères de la passion, les Actes des saints, nos Moralités, la Mère sotte, n'ont flétri la France. Ces autos sacramentelles
{a) N. B. i\on en i52o, comme dit le fils du grand Racine dans son Traité de la poésie.
Oict. Pîi. 2. q
se représentaient encore à Madrid il y a très-peu dannées. Caldéron en avait fait pour sa part plus de deux cents.
Une de ses plus fameuses pièces, imprimée à Vaîladolid sans date, et que j'ai sous mes yeux, est la Dévotion de la missa. Les acteurs sont un roi de Cordoue mahométan, un ange chrétien, une fille de joie, deux soldats bouffons et le diable. L'un de ces deux bouffons est nommé Pascal Vivas, amoureux d'Aminte. Il a pour rival Lélio, soldat mahométan.
Le diable et Lélio veulent tuer Vivas, et croient en avoir bon marché, parce qu'il est en péché mortel : mais Pascal prend le parti de faire dire une messe sur le théâtre , et de la servir. Le diable perd alors toute sa puissance sur lui.
Pendant la messe la bataille se donne, et le diable est tout étonné de voir Pascal au milieu du combat, dans le même temps qu'il sert la messe. « Oh, oh, dit-il , je sais bien qu'un corps ne peut se trouver en deux endroits à la fois , excepté dans le sacrement auquel ce drôle a tant de dévotion. » Mais le diable ne savait pas que l'ange chrétien avait pris la figure du bon Pascal Vivas, et qu'il avait combattu pour lui pendant l'office divin.
Le roi de Gordoue est battu, comme on peut bien le croire ; Pascal épouse sa vivandière, et la pièce finit par l'éloge de la messe.
Partout ailleurs un tel spectacle aurait été une profanation que l'inquisition aurait cruellement punie ; mais en Espagne c'était une édification.
Dans un autre acte sacramentel , Jésus-Christ en
ART DRAMÀTÎQ UE. ' ()9
perruque carrée , et le diable en bonnet à deux cornes^ disputent sur la controverse; se battent à coups de poing 3 et finissent par danser ensemble une sarabande.
Plusieurs pièces de ce genre finissent par ces mois y I te 9 comedia est.
D'autres pièces, en très-grand nombre, ne sont point sacramentales; ce sont des tragi-comédies, et même des tragédies ; Tune est la Création du monde , l'autre, les Cheveux d'Absalon, On a joué le, Soleil soumis à l'homme , Dieu bon payeur., le Maître d'hôtel de Dieu, la Dévotion aux trépassés. Et toutes ces pièces sont intitulées La famosa comedia.
Qui croirait que, dans cet abîme de grossièretés insipides, il y ait de temps en temps des traits de génie, et je ne sais quel fracas de théâtre qui peut amuser, et même intéresser?
Peut-être quelques-unes de ces pièces barbares ne s'éloignent-elles pas beaucoup de celles d'Eschyle, dans lesquelles la religion des Grecs était jouée , comme la religion chrétienne le fut en France et en Espagne.
Qu'est-ce en effet que Vulcain enchaînant Prométhée sur un rocher par ordre de Jupiter? qu'est-ce que la force et la vaillance qui servent de garçons bourreaux à Vulcain , sinon un auto s acr amentale grec ? Si Caldéron a introduit tant de diables sur le théâtre de Madrid, Eschyle n'a-t-il pas mis des furies sur le théâtre d'Athènes ? Si Pascal Yivas sert la messe, ne voit-on pas une vieille pythonisse qui ai' toutes ses cérémonies sacrées dans la tragédie des
^UnJvofsiteT^V
iOO ART DRAMATIQUE.
Euménides? La ressemblance me paraît assez grande- Les sujets tragiques n'ont pas été traités autrement chez les Espagnols que leurs actes sacramentaux ; c'est la même irrégularité, la même indécence, la même extravagance. Il y a toujours eu un ou deux bouffons dans les pièces dont le sujet est le plus tragique. On en voit jusque dans le Cid. Il n'est pas étonnant que Corneille les ait retranchés.
On connaît l'Héraclius de Caldéron, intitulé : Tout est mensonge, et tout est vérité, antérieur de près de vingt années à l'Héraclius de Corneille. L'énorme démence de cette pièce n'empêche pas qu'eile ne soit semée de plusieurs morceaux éloquens, et de quelques traits de la plus grande beauté. T<3ls sont, par exemple, ces quatre vers admirables que Corneille a si heureusement traduits :
Mon trône est-il pour toi plus honteux qu'un supplice ? O malheureux Phocas ! ô trop heureux Maurice ! Tu retrouves deux fils pour mourir après toi , Et je n'en puis trouver pour re'gner après moi ! ( Héraclius , acte IV, scène IV. )
Non-seulement Lopez de Yega avait précédé Caldéron dans toutes les extravagances d'un théâtre grossier et absurde, mais il les avait trouvées établies. Lopez de Yega était indigné de cette barbarie, et cependant il s'y soumettait. Son but était de plaire à un peuple ignorant, amateur du faux merveilleux, qui voulait qu'on parlât à ses yeux plus qu'à son âme. Voici comme Vega s'en explique lui-même dans son Nouvel art de faire des comédies de son temps.
ART DRAMATIQUE. 10 t
Les Vandales , les Gotlis , dans leurs écrits bizarres Dédaignèrent le goût des Grecs et des Romains : Nos aïeux ont marché dans ces nouveaux chemins ,
Nos aïeux étaient des barbares (b).
L'abus règne, l'art tombe, et la raison s'enfuit :
Qui veut écrire avec décence, Avec art, avec goût, n'en recueille aucun fruit; Il vit dans le mépris, et meurt dans l'indigence (c). Je me vois obligé de servir l'ignorance ,
D'enfermer sous quatre verrous (et)
Sophocle, Euripide et Térence.
J'écris en insensé, mais j'écris pour des fous.
Le public est mon maître ; il faut bien le servir ; Il faut pour son argent lui donner ce qu'il aime.
J'écris pour lui, non pour moi-même, Et cherche des succès dont je n'ai qu'à rougir.
La dépravation du goût espagnol ne pénétra point à la vérité en France ; mais il y avait un vice radical beaucoup plus grand, c'était l'ennui; et cet ennui était l'effet des longues déclamations sans suite, sans liaison, sans intrigue, sans intérêt, dans une langue non encore formée. Hardi et Garnier n'écrivirent que des platitudes d'un style insupportable, et ces platitudes furent jouées sur des tréteaux au lieu de théâtre.
Du théâtre anglais.
Le théâtre anglais au contraire fut très -animé, mais le fut dans le goût espagnol; la bouffonnerie fut jointe à l'horreur. Toute la vie d'un homme fut le
(b) Mas como le servieron muchos barbaros, Che ensenaron el bulcjo a sus rudezas?
(c) Muere sin fama è cjalardon.
(d) Encierro los preceptos con sets Waves , etc.,
sujet d'une tragédie : les acteurs passaient de Rome, de Venise, en Chypre; la plus vile canaille paraissait sur le théâtre avec des princes, et ces princes parlaient souvent comme la canaille.
J'ai jeté les yeux sur une édition de Shakespear, donné par le sieur Samuel Jonhson. J'ai vu qu'on y traite de petits esprits les étrangers qui sont étonnés que, dans les pièces de ce grand Shakespear, un sénateur romain fasse le bouffon, et qu'un roi paraisse sur le théâtre en ivrogne.
Je ne veux point soupçonner le sieur Jonhson d'être un mauvais plaisant, et d'aimer trop le vin; mais je trouve un peu extraordinaire qu'il compte la bouffonnerie et l'ivrognerie parmi les beautés du théâtre tragique ;*la raison qu'il en donne n'est pas moins singulière : « Le poète, dit-il, dédaigne ces distinctions accidentelles de conditions et de pays, comme un peintre qui, content d'avoir peint la figure, néglige la draperie. » La comparaison serait plus juste, s'il parlait d un peintre qui, dans un sujet noble, introduirait des grotesques ridicules, peindrait dans la bataille d'Arbelles Alexandre-le-Grand monté sur un âne, et la femme de Darius buvant avec des goujats dans un cabaret.
Il n'y a point de tels peintres aujourd'hui en Europe; et, s'il y en avait chez les Anglais, c'est alors qu'on pourrait leur appliquer ce vers de Virgile (Egl. i,V. 67) :
Et penitiis toto divisos orbe Britannos.
On peut consulter la traduction exacle des trois
premiers actes du Jules César de.Shakespear, dans le deuxième tome des oeuvres de Corneille.
C'est là que Cassius dit que César demandait à boire quand il avait la fièvre ; c'est là qu'un savetier dit à un tribun qu'il veut le ressemeler ; c'est là qu'on entend César s'écrier qu'il ne fait jamais de tort que justemeiit; c'est là qu'il dit que le danger et lui sont nés de même ventrée , qu'il est l'aîné , que le danger sait bien que César est plus dangereux que lui, et que tout ce qui le menace ne marche jamais que derrière son dos.
Lisez la^ belle tragédie du Maure de Venise. You trouverez à la première scène que la fille d'un sénateur fait la bête à deux dos avec le Maure , et qu'il naîtra de cet accouplement des chevaux de Barbarie. C'est ainsi qu'on parlait alors sur le théâtre tragique de Londres. Le génie de Shakespcar ne pouvait être que le disciple des mœurs et de i'esprit du temps.