‹ Dictionnaire philosophique (volume 5)Chapitre 27 sur 90 · Acte cinquième · texte numérisé non relu

Acte cinquième

M. Luneau de Boisjermaîn, qui a fait une édition de Racine avec des commentaires, voudrait que la catastrophe d'Iphigénie fût en action sur le théâtre. « Nous n'avons, dit-il , qu'un regret à former, c'est que Racine n'ait point composé sa pièce dans un temps où le théâtre fût, comme aujourd'hui, dégagé de la foule des spectateurs qui inondaient autrefois le lieu de la scène; ce poète n'aurait pas manqué de mettre en action la catastrophe qu'il n'a mise qu'en récit. On eût vu d'un côté un père consterné , une mère éperdue, vingt rois en suspens, l'autel , le bûcher , le prêtre, le couteau, la victime; hé! quelle victime! De l'autre, Achille menaçant, l'armée en émeute, le sang de toutes parts prêt à couler; Eriphile alors serait survenue; Calchas l'aurait désignée pour l'unique objet de la colère céleste , et cette princesse, s'emparant du couteau sacré, aurait expiré bientôt sous les coups qu'elle se serait portés. »

Cette idée paraît plausible au premier coup d œil . C'est en effet le sujet d'un très-beau tableau , parce que dans un tableau on ne peint qu'un instant; mais il

serait bien difficile que, sur le théâtre, celte action qui doit durer quelques moniens, ne devînt froide et ridicule. Il m'a toujours paru évident que le violent Achille ,J'épée nue, et ne se battant point, vingt héros dans la même attitude comme des personnages de tapisserie, i\gamemnon roi des rois n'imposant à personne, immobile dans le tumulte, formeraient un spectacle assez semblable au cercle de la reine en cire colorée par Benoît. .

ïl est des objets que l'art judicieux Doit offrir à l'oreille , et reculer des yeux.

ïl y a bien plus; la mort d'Ériphile glacerait les spectateurs au lieu de les émouvoir. S'il est permis de répandre du sang sur le théâtre (ce que j'ai quelque peine à croire), il ne faut tuer que des personnages auxquels on s'intéresse. C'est alors que le cœur du spectateur est véritablement ému , il vole audevant du coup qu'on va porter, il saigne de la blessure , on se plaît avec douleur à voir tomber Zaïre sous le poignard d'Orosmane dont elle est idolâtrée. iTuez, si vous voulez, ce que vous aimez; mais ne tuez jamais une personne indifférente ; le public sera tivs-indifférent à cette mort : on n'aime point du tout Éiiphile. Racine l'a rendue supportable jusqu'au quatrième acte ; mais, dès qu'Iphigénie est en péril de mort, Ériphile est oubliée, et bientôt haïe : elle ne ferait pas plus d'effet que la biche de Diane.

On m'a mandé depuis peu qu'on avait essayé à Paris le spectacle que M. Luncau de Boisjermain avait proposé, et qu'il n'a point réussi. Il faut savoir

qu'un récit écrit par Racine est supérieur à toutes les actions théâtrales.

D'Àthaiie.

Je commencerai par dire d'Athalie que c'est là que la catastrophe est admirablement en action \ c'est là que se fait la reconnaissance la plus intéressante ; chaque acteur y joue un grand rôle. On ne tue point Athalie sur le théâtre ; le fils des rois est sauvé 3 et est reconnu roi : tout ce spectacle transporte les spectateurs.

Je ferais ici l'éloge de cette pièce, le chef-d'œuvre de l'esprit humain, si tous les gens de goût de l'Europe ne s'accordaient pas à lui donner la préférence sur presque toutes les autres pièces. On peut condamner le caractère et Faction du grand-prêtre Joad; sa conspiration , son fanatisme peuvent être d'un trèsmauvais exemple; aucun souverain, depuis le Japon jusqu'à Naples, ne voudrait d'un tel pontife; il est factieux, insolent, enthousiaste, inflexible, sanguinaire; il trompe indignement sa reine ; il fait égorger par des prêtres cette femme âgée de quatre-vingts ans, qui n'en voulait certainement pas à la vie du jeune Joas, au elle voulait élever comme son propre fils.

J'avoue qu'en réfléchissant sur cet événement, on peut détester la personne du pontife ; mais on admire l'auteur, on s'assujettit sans peine à toutes les idées qu'il présente, on ne pense, on ne sent que d'après lui. Son sujet d'ailleurs respectable ne permet pas les critiques qu'on pourrait faire, si c'était un sujet dïnvention. Le spectateur suppose ; avec Racine, aufl

Il8 ART DRÀMÀTIQ UE.

Joad est en droit de faire tout ce qu'il fait; et ce principe une fois posé, on convient que la pièce est ce que nous avons de plus parfaitement conduit , de plus simple et de plus sublime. Ce qui ajoute encore au mérite de cet ouvrage, c'est que de tous les sujets c'était le plus difficile à traiter.

On a imprimé avec quelque fondement que Racine avait imité dans cette pièce plusieurs endroits de la tragédie de la Ligue faite par le conseiller d'état Matthieu, historiographe de France sous Henri IY, écrivain qui ne fesait pas mal des vers pour son temps. Constance dit dans la tragédie de Matthieu :

Je redoute mon Dieu , c'est lui seul que je crains.

On n'est point délaissé quand on a Dieu pour père. Il ouvre à tous la main , il nourrit les corbeaux , Il donne la pâture aux jeunes passereaux, Aux bêtes des forêts , des prés et des montagnes : Tout vit de sa bonté.

Racine dit :

Je crains Dieu, cher Abr.cr, et n'ai point d'autre crainte.

( Athalie , acte I, scène I. ) Dieu iaissa-t-il Jamais ses enfans au besoin ?, Aux petits des oiseaux il donne leur pâture ? Et sa bonté s étend sur toute la nature.

( Acte II , scène YIÏ. )

Le plagiat paraît sensible, et cependant ce n'en est point un ; rien n'est plus naturel que d'avoir les mêmes idées sur le même sujet. D'ailleurs Racine et Matthieu ne sont pas les premiers qui aient exprimé des pensées dont on trouve le fond dans plusieurs endroits de l'Ecriture.

Des chefs-d'œuvre tragiques français.

Quoserait-on placer parmi les chefs-d'œuvre, reconnus pour tels en France et dans les autres pays, après Iphigénie et Athalie? nous mettrions une grande partie de Cinna , les scènes supérieures des Horaces, du Cid, de Pompée, de Polyeucte; la fin de Rodogune ; le rôle parfait et inimitable de Phèdre , qui l'emporte sur tous les rôles; celui d'x4comat aussi beau en son genre ; les quatre premiers actes de Britannicus; Andromaque tout entière, à une scène près de pure coquetterie ; les rôles tout entiers de Roxane et de Monime, admirables l'un et l'autre dans des genres tout opposés ; des morceaux vraiment tragiques dans quelques autres pièces ; mais après vingt bonnes tragédies, sur plus de quatre mille, qu'avonsnous? rien. Tant mieux. Nous l'avons dit ailleurs : Il faut que le beau soit rare, sans quoi il cesserait d'être beau.

Comédie.

En parlant de la tragédie , je n'ai point osé donner des règles; il y a plus de bonnes dissertations que de bonnes pièces; et, si un jeune homme qui a du génie veut connaître les règles importantes de cet art, il lui suffira de lire ce que Boileau en dit dans son art poétique, et d'en être bien pénétré : j'en dis autant de la comédie.

J'écarte la théorie , et je n'irai guère au delà de l'historique. Je demanderai seulement pourquoi les Grecs et les Romains firent toutes leurs comédies en

l3o ART DRAMATIQUE?,

vers, et pourquoi les modernes ne les font souvent qu'en prose? N'est-ce point que l'un est beaucoup plus aisé que l'autre , et que les hommes en tout genre veulent réussir sans beaucoup de travail ? Fénélon fît son Télémaque en prose parce qu'il ne pouvait le faire en vers.

L'abbé d'Aubignac 7 qui ? comme pre'dicateur du roi , se croyait Phomme le plus éloquent du royaume , et qui, pour avoir lu la poétique d'Aristote, pensait être le maître de Corneille , fit une tragédie en prose, dont la représentation ne put être achevée , e» que jamais personne n'a lue.

La Motte, s'étant laissé persuader que son esprit était infiniment au-dessus de son talent pour la poésie, demanda pardon au public de s'être abaissé jusqu'à faire des vers. 11 donna une ode en prose et une tragédie en prose ; et on se moqua de lui. Il n'eu a pas été de même de la comédie; Molière avait écrit son Avare en prose pour le mettre ensuite en ver*; mais il parut si bon que les comédiens voulurent le jouer tel qu'il était, et que personne n'osa depuis y toucher.

Au contraire , le convive de Pierre , qu'on a si mal à propos appelé le Festin de Pierre , fut versifié après la mort de Molière par Thomas Corneille , et est toujours joué de cette façon.

Je pense que personne ne s'avisera de versifier le George Dandin. La diction en est si naïve, si plaisante, tant de traits de cette pièce sont devenus proverbes, qu'il semble qu'on les gâterait si on voulait les mettre en vers.

AflT DRAMATIQUE. <l3l

Ce n'est peut-être pas une idée fausse de penser qu'il y a des plaisanteries de prose et des plaisanteries de vers. Tel bon conte , dans la conversation, deviendrait insipide s'il était rimé; et tel autre ne réussira bien qu'en rimes. Je pense que M. et madame de Sot* tenville , et madame la comtesse d'Escarbagnas ne seraient point si plaisans s'ils rimaient. Mais dans les grandes pièces remplies de portraits, de maximes y de récits, et dont les personnages. ont des caractères fortement dessinés ., telles que le Misanthrope',, le Tartuffe, l'Ëcole des femmes, celle des maris,, les Femmes savantes, le Joueur, les vers me paraissent absolument nécessaires, et j'ai toujours été de l'avis de Michel Montaigne , qui dit « que la sentence , pressée aux pieds nombreux de la poésie , enlève son âme d'une plus rapide secousse. »,

Ne répétons point ici ce qu'on a tant dit de Molière; on sait assez que dans ses bonnes pièces il est au-dessus des comiques de toutes les nations anciennes et modernes. Despréaux a dit :

Mais sitôt que d'un trait de ses fatales mains La Parque l'eut rayé du nombre des humains ^ On reconnut le prix Ae sa muse e'elipsée. L'aimable comédie, avec lui terrassée , En vain d'un coup si rude espéra revenir, Et sur ses brodequins ne put plus se tenir.

Put plus est un peu rude à l'oreille ; mais Boileau avait raison.

Depuis 1673 , année dans laquelle la France perdit Molière , on ne vit pas une seule pièce supportable jusqu'au Joueur du trésorier de France Re-

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gnard, qui fut joué en 1697; et ^ **aut avouer qu'il n'y a eu que lui seul, après Molière, qui ait fait de bonnes comédies en vers. La seule pièce de caractère qu'on ait eue depuis lui a été le Glorieux de Deslouches, dans laquelle tous les personnages ont été généralement applaudis, excepté malheureusement celui du Glorieux qui est le sujet de la pièce.

Rien n'était si difficile que de faire rire les honnêtes gens : on se réduisit enfin à donner des comédies romanesques qui étaient moins la peinture fidèle des ridicules que des essais de tragédie bourgeoise; ce fut une espèce bâtarde qui, n'étant ni comique ni tragique , manifestait l'impuissance de faire des tragédies et des comédies. Cette espèce cependant avait un mérite, celui d'intéresser; et, dès qu'on intéresse, on est sûr du succès. Quelques auteurs joignirent ,aux talens que ce genre exige, celui de semer leurs pièces de vers heureux. Voici comme ce genre s'introduisit.

Quelques personnes s'amusaient à jouer dans un fchâteaude petites comédies qui tenaient de ces farces qu'on appelle parades : on en fit une en Tannée 1 702, dont le principal personnage était le fils d'un négociant de Bordeaux, très-bon-homme, et marin fort grossier, lequel, croyant avoir perdu sa femme et son fils, venait se remarier à Paris après un long voyage dans l'Inde.

Sa femme était une impertinente qui était venue faire la grande dame dans la capitale , manger une grande partie du bien acquis par son mari, et marier son fils à une demoiselle de condition. Le fils, beau-

coup plus impertinent que la mère ? se donnait des airs de seigneur; et son plus grand air était de mépriser beaucoup sa femme, laquelle était un modèle de vertu et de raison. Cette jeune femme l'accablait de bons procédés sans se plaindre , payait ses dettes secrètement quand il avait joué et perdu sur sa parole, et lui faisait tenir des petits présens très-galans sous des noms supposés. Cette conduite rendait notre jeune homme encore plus fat; le marin revenait à la fin de la pièce, et mettait ordre à tout.

Une actrice de Paris , fille de beaucoup d'esprit, nommée mademoiselle Quinault, ayant vu cette farce, conçut qu'on en pourrait faire une comédie trèsintéressante , et d'un genre tout nouveau pour les Français , en exposant sur le théâtre le contraste d'un jeune homme qui croirait en effet que c'est un ridicule d'aimer sa femme, et une épouse respectable, qui forcerait enfin son mari à l'aimer publiquement. Elle pressa l'auteur d'en faire une pièce régulière, noblement écrite ; mais, ayant été refusée , elle demanda permission de donner ce sujet à M. de la Chaussée, jeune homme qui fesait fort bien des vers, et qui avait de la correction dans le style. Ce fut ce qui valut au public le Préjugé à la mode.

Cette pièce était bien froide après celle de Molière et de Regnard ; elle ressemblait à un homme un peu pesant qui danse avec plus de justesse que de grâce. L'auteur voulut mêler la plaisanterie aux beaux sentimens ; il introduisit deux marquis qu'il crut comiques, et qui ne furent que forcés et insipides. L'un dit à l'autre :

ttict. ph. a.' v il

Si la même maîtresse est l'objet de nos vœux. L'embarras de choisir la rendra trop perplexe. Ma foi j, marquis , il faut avoir pitié du sexe.

(Préjugé à la mode^, acte III, scène V.)

Ce îvest pas ainsi que Molière fait parler ses personnages. Dès lors le comique fut banni de la cornét die. On y substitua le pathétique ; on disait que c'éîait par bon goût, mais c'était par stérilité.

Ce n'est pas que deux ou trois scènes pathétiques ne puissent faire un très- bon effet. Il y en a des exemples dans Térence ; il y en a dans Molière : mais il faut après cela revenir à la peinture naïve et plaisante d(ùs mœurs.

On ne travaille dans le goût de la comédie larmoyante que parce que ce genre est plus aisé ; mais cette facilité même le dégrade : en un mot, les Français ne surent plus rire.

Quand la comédie fut ainsi défigurée, la tragédie le fut aussi : on donna des pièces barbares, et le théâtre tomba; mais il peut se relever.

De l'opéra.

C'est à deux cardinaux que la tragédie et l'opéra doivent leur établissement en France; car ce fut sous Richelieu que Corneille lit son apprentissage, parmi les cinq auteurs que ce ministre fesait travailler comme des commis aux drames dont il formait le plan, et où il glissait souvent nombre de très-mauvais vers de sa façon : et ce fut lui encore qui , ayant persécuté le Cid,eut le bonheur d'inspirer à Corneille ce noble dépit et cette généreuse opiniâtreté qui lui

fit composer les admirables scènes des Horaces et do China*

Le cardinal Mazarin fit connaître aux Français Topera, qui ne fut d'abord que ridicule, quoique le ministre n'y travaillât point.

Ce fut en 1 647 qu'il fit venir pour la première fois une troupe entière de musiciens italiens, des décorateurs et un ore/hestre : on représenta au Louvre la tragi - comtdie d'Orphée en vers italiens et en musique : ce spectacle ennuya tout Paris. Très-peu de gens entendaient l'italien; presque personne ne savait la musique, et tout le monde haïssait le cardinal : cette fete, qui coûta beaucoup d'argent, fut sifilée; et bientôt après les plaïsans de ce temps-là firent le grand Ballet, et le Branle de la fuite de Mazarin, dansé sur le théâtre de la France par lui-même et par ses adhérens. Voilà toute la récompense qu'il eut d'avoir voulu plaire à la nation.

Avant lui on avait eu des ballets en France dès le commencement du seizième siècle; et dans ces ballets il y avait toujours eu quelque musique d'une on deux voix , quelquefois accompagnées de choeurs qui n'étaient guère autre chose qu'un plain-cbant grégorien. Les filles d'Acheloùs, les sirènes, avaient chanté en 1 582 aux noces du duc de Joyeuse ; mais c'étaient d'étranges sirènes.

Le cardinal Mazarin ne se rebuta pas du mauvais succès de son opéra italien; et, lorsqu'il fut toutpuissant, il fit revenir ses musiciens italiens qui chan> tèrent le Nozze di Peleo e di Tetide en trois actes, en i654- Louis XIV y dansa; la nation fut charmée de

voir son roi , jeune , d'une taille majestueuse et d'une figure aussi aimable que noble, danser dans sa capitale après en avoir été chassé; mais Topera du cardinal n'ennuya pas moins Paris pour la seconde fois.

Mazarin persista; il fît venir en 1660 le signor Cavalli, qui donna dans la grande galerie du Louvre l'opéra de Xerxès en cinq actes; les Français bâillèrent plus que jamais, et se crurent délivrés de l'opéra italien par la mort de Mazarin, qui donna lieu, en 1 6G 1 , à mille épitaphes ridicules , et à presque autant de chansons qu'on en avait fait contre lui pendant sa vie.

Cependant les Français voulaient aussi dès ce temps-là même avoir un opéra dans leur langue, quoiqu'il n?y eût pas un seul homme dans le pays qui sût faire un trio , ou jouer passablement du violon ; et dès l'année 1 65g, un abbé Perrin qui croyait faire des vers, et un Cambcrt, intendant de douze violons de la reine-mère, qu'on appelait la musique de France } firent chanter dans le village d'ïssi une pastorale qui , en fait d'ennui , l'emportait sur les Hercole amante , et sur les Nozze di Peleo*

En 1669, le même abbé Perrin et le même Cambert s'associèrent avec le marquis de Sourdeac , grand machiniste qui n'était pas absolument fou , mais dont la raison était très-particulière, et qui se ruina dans cette entreprise. Les commencemens en parurent heureux; on joua d'abord Pomone, dans laquelle il était beaucoup parlé de pommes et d'artichauts.

On représenta ensuite les Peines et les plaisirs de

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l'Amour ; et enfin Lulli , violon de -Mademoiselle , devenu surintendant de la musique du roi ? s'empara du jeu de paume qui avait ruiné le marquis de Sourdeac. L'abbé Perrin inruinable se consola dans Paris à foire des élégies et des sonnets, el même à traduire l'Enéide de Virgile en vers qu'il disait héroïques. Voici comme il traduit, par exemple, ces deux vers du cinquième livre de l'Enéide (v. 4$°) :

ArduuSj ejfractocjue illisit in ossn cerehro. i

Steinitur, exanimiscjue tremens procumbit humi bos. Dans ses os fracassés enfonce eon éteuf, Et tout tremblant, et mort , en bas tombe le bœuf.

On trouve son nom souvent dans les Satires de Boilcau, qui avait grand tort de l'accabler : car il ne faut se moquer ni de ceux qui font du bon, ni de ceux qui font du très-mauvais, mais de ceux qui, étant médiocres, se croient des génies, et font les i in port an s.

Pour Cambert, il quitta la France de dépit, et alla faire exécuter sa détestable musique chez les Anglais qui la trouvèrent excellente.

Lulli, qu'on appela bientôt monsieur de Lulli, s'associa très-habilement avec Quinault, dont il sentait tout le mérite , et qu'on n'appela jamais monsieur, de Quinault. 11 donna dans son jeu de paume de Bélair, en 1672, les Fêtes de l'Amour et de Bacchus, composées par ce poète aimable; mais ni les vers, ni la musique ne furent dignes de la réputation qu'ils acquirent depuis; les connaisseurs seulement estimèrent beaucoup une traduction de Iode charmante nioracc (liv. 33 od. 9, vol. 1 ) ;

Donec cjratus eram tibi, 'Nec quiscjuam potior brachia candidœ4

Cervici juvenis dabat, Persarum vicjui recje beatior.

Cette ode en effet est très- gracieusement rendue en français; mais la musique en est un peu languissante.

Il y eut des bouffonneries dans cet opéra, ainsi que dans Cadmus et dans Alceste. Ce mauvais goût régnait alors à la cour dans les ballets , et les opéras italiens étaient remplis d'arlequinadès. Quinault ne dédaigua pas de s'abaisser jusqu'à ces platitudes.

Tu fais la grimace en pleurant, Je ne puis m'empêcher de rire.

[AJi ! vraiment, je vous trouve bonne, Est-ce à vous , petite mignonne De reprendre ce que je dis ?

Mes pauvres compagnons, hélas!

Le dragon n'en a fait qu'un fort léger repas.

Le dragon étendu ! Ne fait il point le mort ?

Mais dans ces deux opéras d'Alceste et de Cadmus, Quinault sut insérer des morceaux admirables de poésie. Lulli sut un peu les rendre en accommodant son génie à celui de la langue française ; et comme il était d'ailleurs très-plaisant, très -débauché, adroit, intéressé, bon courtisan, et par conséquent aimé des grands, et que Quinault n'était que doux et modeste, il tira toute la gloire à lui. 11 fit accroire que Quinault

ART DRAMATIQUE. l3()

était son garçon poète, quïl dirigeait, et qui sans lui ne serait connu que par les Satires de Boileau. Quinault, avec tout son mérite, resta donc en proie aux injures de Boileau, et à la protection de Luîli.

Cependant rien n'est plus beau , ni même plus sublime que ce chœur des suivans de Plutori dans Alccstc. (Acte IV, scène III.)

Tout mortel doit ici paraître.

On ne peut naître

Que pour mourir. *

De cent maux le trépas délivre :

Qui cherche à vivre,

Cherche à souffrir

Est-on sage De fuir ce passage C'est un orage Qui mène au port. ..:.

Plaintes , cris , larmes , Tout est sans armes Contre la mort.

Le discours que tient Hercule àPluton paraît digne de la grandeur du sujet. (Acte IV, scène Y.)

Si c'est te faire outrage D'entrer par force dans ta cour.

Pardonne à mon courage , Et fais grâce à l'amour.

La charmante tragédie d?Atis, les beautés ou nobles, ou délicates, ou naïves, répandues dans les pièces suivantes, auraient dû mettre le comble à la gloire de Quinanlt, et ne firent qu'augmenter celle de Lullij qui fut regardé comme le dieu de la musique, il avait en effet le rare talent de la déclamation :

14° ART ÔRÀMÀTfcgUE.

il sentît de Lonne heure que, la langue française étant la seule qui eût l'avantage des rimes féminines et masculines, il fallait la déclamer en musique différemment de l'italien. Lulii inventa le seul récitatif qui convînt à la nation, et ce récitatif ne pouvait avoir d'autre mérite que celui de rendre fidèlement les paroles. Il fallait encore des acteurs, il s'en forma; c'était Quinault qui les exerçait, et leur donnait l'esprit du rôle et l'âme du chant. Boileau (Satire io, v. 1 4° ) dit que les vers de Quinault étaient des

.... lieux communs de morale lubrique, Que Lulii réchauffa des sons de sa musique.

C'était au contraire Quinault qui réchauffait LiûT. Le récitatif ne peut être bon qu'autant que les vers le sont : cela est si vrai qu'à peine, depuis le temps de ces deux hommes faits l'un pour l'autre, y eut-il à Topera cinq ou six scènes de récitatif tolérables.

Les ariettes de Lulii furent très-faibles, c'étaient des Barçaeoles de Kenise. Il fallait pour ces petits airs des chansonnettes d'amour aussi molles que les notes, Lulii composait d'abord les airs de tous ces divertissemens; le poëte y assujettissait les paroles. Lulii forçait Quinault d'être insipide; mais les morceaux vraiment poétiques de Quinault n'étaient pas des lieux communs de morale lubrique. Ya-t-il beaucoup d'odes de Piadare plus fîeres et plus harmonieuses que ce couplet de l'opéra de Proserpine? (Acte Ier. scène Ir0.)

Les superbes guaiis, armes contre les dieux,

Ne nous donnent plus d'épouvante j.

lis sont ensevelis sous la masse pesante

Des monts qu'ils entassaient pour altaqucr les cieux. Nous avons vu tomber leur chef audacieux

Sous une montagne brûlante :

Jupiter l'a contraint de vomir a nos yeux Les restes enflammés de sa rage expirante j

Jupiter est victorieux,. v*

Et tout cède à l'effort de sa main foudroyante. Goûtons dans ces aimables lieux Les douceurs dune paix charmante.

L'avocat Brossettc a beau dire ; Focle sur la prise de Namur, avec ses monceaux de piques, de corps morts, de rocs: de briques, est aussi mauvaise que ces vers de Quinault sont bien faits. Le sévère auteur de l'Art poétique, si supérieur dans son seul genre, devait être plus juste envers un homme supérieur aussi dans le sien; homme d'ailleurs aimable dans la société, homme qui n'offensa jamais personne, et qui humilia Boileau en ne lui répondant point.

Enfin, le quatrième acte de Roland, et toute la tragédie d'Armide furent des chefs - d'oeuvre de la part du poëte ; et le récitatif du musicien sembla même en approcher. Ce fut pour l'Arioste et pour le Tasse, dont ces deux opéras sont tirés, le plus bel hommage qu'on leur ait jamais rendu.

Du récitatif de Lulli,

Il faut savoir que cette mélodie était alors à peu près celle de l'Italie. Les amateurs ont encore quelques'motets de Carissimi qui sont précisément dans ce goût Telle est cette espèce de cantate latine qui fut, si je ne me trompe, composée par le cardinal Dèlphini.

Sunt brèves mundi rosœ9 Sunt jugitivi flores ; Frondes veluti annosar , Sunt labiles honores.

Veloclssir.io cursii Fluunt aniii* Sicut celer es venu, £icut sagittœ rapides , Fugiunt, evolant, evanescunt.

Nil durât œlcmùni sub cœlo.

Rapit omnia rigida sors j Implacabiliy funesto telo Fcrit omnia livida mors^ Est sola in cœlo quiesj Jucundiias sincera, Voluptas pura } Et sine nuls ch'es, etc.

Beaumaviel chantait souvent ce motet, et je l'ai entendu plus d'une fois dans la Louche de Tliévenard; rien ne me semblait plus conforme à certains morceaux de Lulli, Cette mélodie demande de l'âme, il faut des acteurs , et aujourd'hui il ne faut que des chanteurs; le vrai récitatif est une déclamation notée, mais on ne note pas Faction et ie sentiment.

Si une actrice, en grasseyant un peu, en adoucissant sa voix, en minaudant, chantait :

Ah ! je le liens , je tiens ton cœur perfide. Ah ! je l'immole à ma fureur ,

elle ne rendrait ni Quinault ni Lulli ; et elle pourrait, en fesant ralentir un peu la mesure, chanter sur les mêmes notes :

Ah ! je les vois, je vois vos yeux aimables, Ah ! je me rends à leurs attraits.

Rcrgoîèse a exprimé dans une musique imitatrice ces beaux vers de VArtascrse de Metastasio ; Vo solcando un mar crudele Svnza velc, Senza sarte.

Freme V onda , il ciel s' imbrund^ Cresce il vento, e manca V arte \ E il ro/er délia fortuna Son costrelto a seguitar, etc.

Je priai une des plus célèbres virtuoses de me chanter ce fameux air de Per^olèse. Je m'attendais à frémir au mar crudele, au freme Vonda, au cresce il vento; je me préparais à toute lliorreur d'une tempête : j'entendis une voix tendre qui fredonnait avec grâce l'haleine imperceptible des doux zéphirs.

Dans l'Encyclopédie, à l'article Expression, qui est d'un assez mauvais auteur de quelques opéras et de quelques comédies, on lit ces étranges paroles : « En ge'néral la musique vocale de Luîli n'est autre, on le répète , que le pur récitatif, et n'a par ellemême aucune expression du sentiment que les paroles de Quinault ont peint. Ce fait est si certain, que, sur le même chant qu'on a si long-temps cru plein de la plus forte expression , on n'a qu'à mettre des paroles qui forment un sens tout-à-fait contraire, et ce chant pourra être appliqué à ces nouvelles paroles aussi bien pour le moins qu'aux anciennes. Sans parler ici du premier chœur du prologue d'Amadis, où Lulli a exprimé éveillons -nous comme il aurait fallu exprimer endormons-nous, on va prendre pour exemple et pour preuve un de ses morceaux de la plus grande réputation.

l44 ÏRT DRAMATIQUE.

« Qu'on lise d'abord les vers admirables que Quinault met dans la bouche de la cruelle, de la barbare Méduse (Persée, acte III, scène Ire) :

Je porte l'épouvante et la mort en tous lieux , Tout se change en rocher à mon aspect horrible ; Les traits que Jupiter lance du haut des deux ,

N'ont rien de si terrible

Qu'un regard de mes yeux.

\r« Il n'est personne qui ne sente qu'un chant qui serait l'expression véritable de ces paroles, ne saurait servir pour d'autres qui présenteraient un sens absolument contraire ; or le chant que Lulli met dans la bouche de l'horrible Méduse, dans ce morceau et dans tout cet acte, est si agréable, par conséquent si peu convenable au sujet, si fort en contre-sens, qu'il irait très-bien pour exprimer le portrait que l'amour triomphant ferait de lui-même. On ne représente ici, pour abréger, que la parodie de ces cinq vers, avec leur chant. On peut être sûr que la parodie très-aisée à faire du reste de la scène, offrirait partout une démonstration aussi frappante, a

Cet. r»i. a,

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