‹ Dictionnaire philosophique (volume 5)Chapitre 44 sur 90 · ATHÉE. IQI · texte numérisé non relu

ATHÉE. IQI

J'ose croire une chose, c'est que de toutes tes religions, le théisme est la plus répandue dans l'univers : elle est la religion dominante à la Chine; c'est la secte des sages chez les mahométans; et de dix philosophes chrétiens, il y en a huit de cette opinion ; elle a pénétré jusque dans les écoles de théologie, dans les cloîtres, et dans le conclave; c'est une espèce de secte, sans association, sans culte, sans cérémonies, sans disputes et sans zèle, répandue dans l'univers sans avoir été prêchée. Le théisme -se rencontre au milieu de toutes les religions comme le judaïsme; ce qu'il y a de singulier, c'est que l'un étant le comble de la superstition , abhorré des peuples ef méprisé des sages, est toléré partout à prixxl'argent; et l'autre étant l'opposé de la superstition, inconnu au peuple , et embrassé par les seuls philosophes, n'a d'exercice public qu'à la Chine.

Il n'y a point de pays dans l'Europe où il y ait plus de théistes qu'en Angleterre. Plusieurs personnes demandent s'ils ont une religion ou non.

Il, y a deux sortes de théisîes; ceux qui pensent que Dieu a fait le monde sans donner à l'homme des règles du bien et da mal. Il est clair que ceux-là ne doivent avoir que le nom de philosophes.

Il y a ceux qui croient que Dieu a donné à l'homme une loi naturelle , et il est certain que ceux-là ont une religion quoiqu'ils n'aient pas de culte extérieur. Co sont, à l'égard de la religion chrétienne, des ennemis pacifiques qu'elle porte dans son sein, et qui renoncent à elle sans songer à la détruire; toutes les autres sectes veulent dominer, chacune est comme les corps

politiques qui veulent se nourrir de la substance des autres, et s'élever sur leur ruine : le théisme seul a toujours été tranquille. On n'a jamais vu de théistes qui aient cabale dans aucun état.

Il y a eu à Londres une société de théistes qui s'assemblèrent pendant quelque temps auprès du temple Voer ; ils avaient un petit livre de leurs lois; la religion sur laquelle on a composé ailleurs tant de gros volumes ne contenait pas deux pages de ce livre. Leur principal axiome était ce principe : La morale est la même chez tons les hommes, donc elle vient de Dieu; le cuite est J ffl rent, donc il est l'ouvrage des hommes.

Le second axiome était : Que les hommes étant tous frères et reconnaissant le même Dieu , il est exécrable que des frères persécutent leurs frères, parce qu'ils témoignent leur amour au père de famille d'une manière différente. En effet, disaient- ils , quel est l'honnête homme qui ira tuer son frère aîné ou son frère cadet, parce que l'un aura salué leur père commun à la chinoise et l'autre à la hollandaise, surtout dès qu'il ne sera pas bien décidé dans la famille de quelle manière le père veut qu'on lui fasse la révérence? il paraît que celui qui en userait ainsi serait plutôt un mauvais frère qu'un bon fils.

Je sais bien que ces maximes mènent tout droit au dogme abominable et exécrable de la tolérance; aussi je ne fais que rapporter simplement les choses. Je me donne bien de garde d'être controversiste. Il faut convenir cependant que, si les différentes sectes qui ont déchiré les chrétiens avaient eu cette modération, la

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chrétienté aurait été troublée par moins de désordres, saccagée par moins de révolutions, inondée par moins de sang.

Plaignons' les théistes de combattre notre sainte révélation (*). Mais d'où vient que tant de calvinistes , de luthériens, d'anabaptistes, de nestoriens, d'ariens, de partisans de Rome , d'ennemis de Rome ont été si sanguinaires , si barbares et si malheureux , persécntans et persécutés? c'est qu'ils étaient peuple. D'où vient que les théistes \ même en se trompant , n'ont jamais fait de mal aux hommes? c'est qu'ils sont philosophes. La religion chrétienne a coûté à Ihumaiïile' plils de dix -sept millions d'hommes, a ne compter qu'un million d'hommes par siècle , tant, ceux qui ont péri par les mains des bourreaux de la justice que ceux qui sont morts par la main des bour reaux soudoyés et rangés en bataille, le tout pour le salut du prochain et la plus grande gloire de Dieu,

J'ai vu des gens s'étonner qu'une religion aussi modérée que le théisme , et qui paraît si conforme à la raison, n'ait jamais été répandue parmi le peuple.

Chez le vulgaire grand et petit, on trouve de pieu-» ses herbières, de dévotes revendeuses, de molinistes duchesses , de scrupuleuses couturières , qui se feraient brûler pour l'anabaptisme ; de saints cochers de fiacre qui sont tout-à-fait dans les intérêts de Luther ou d'Àrius; mais enfin dans ce peuple on ne voit point de théistes. C'est que le théisme doit encore

(*) Voyez l'Avertissement des éditeurs de Kehl, Piiil. t. i , page j et suiv.*

Dict. Pli. *J. 17

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moins s'appeler une religion qu'un système de philosophie, et que le vulgaire des grands et le vulgaire, des petits n'est point philosophe.

Locke était un théiste éclairé. J'ai été étonné de trouver, dans le chapitre des Idées innées de ce grand philosophe, que les hommes ont tous des idées différentes de la justice. Si cela était, la morale ne serait plus la même, la voix de Dieu ne se ferait plus entendre aux hommes ; il n'y a plus de religion naturelle. Je veux croire avec lui qu'il y a des nations où l'on mange son père , et où l'on rend un service d'ami en couchant avec la femme de son voisin; mais si cela est vrai, cela n'empêche pas que cette loi, « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit, » ne soit une loi générale. Car, si on mange son père, c'est quand il est vieux, qu'il ne peut plus se traîner, et qu'il serait mangé par les ennemis- or quel est le père, je vous prie, qui n'aimât mieux fournir un hon repas à son fils qu'à l'ennemi de sa nation? De plus, celui qui mange son père espère qu'il sera mangé à son tour par ses ehfans.

Si l'on rend service à son voisin en couchant avec sa femme , c'est lorsque ce voisin ne peut avoir un fils, et en veut avoir -un; car autrement il eu sérail fort fâché. Dans l'un et dans l'autre de ces cas, et dans tous les autres , la loi naturelle , « ne fais à autrui que ce que tu voudrais qu'on te fit, » subsiste. Toutes les autres règles si diverses et si variées se rapportent à celle-là. Lors donc que le sage métaphysicien Lock^e dit que les hommes n'ont point d'idées innées, et qu'ils ont des idées différentes du juste et de l'injuste, il ne

ATHÉISME. ig5

prétend pas assurément que Dieu n'ait pas donné à tous les hommes cet instinct d'amour-propre qui les conduit tous nécessairement (*).

SECTION PREMIÈRE

De la comparaison si souvent faite entre l'athéisme et l'idolâtrie.

Il me semble que dans le Dictionnaire encyclopédique on ne réfute pas aussi fortement qu'on l'aurait pu le sentiment du jésuite Richeome sur les athées et sur les idolâtres; sentiment soutenu autrefois par saint Thomas 5 saint Grégoire de Nazianze, saint Cyprien, et Terluliien ; sentiment qu'Arnobe étalait avec beaucoup de force quand il disait aux païens : <( Ne rougissez-vous pas de nous reprocher noire mépris pour vos dieux , et n'est-il pas beaucoup plus juste de ne croire, aucun dieu, que de leur imputer des actions infâmes?» sentiment établi long-temps auparavant par Plutarque, qui dit « qu'il aime beaucoup mieux qu'on dise qu'il n'y a point de Plutarque que si on disait : Il y a un Plutarque inconstant, colère , vindicatif; » sentiment enfin fortifié par tous les efforts de la dialectique de Bayle.

Voici le fond de la dispute, mis dans un jour assez éblouissant par le jésuite Richeome, et rendu encore

(*) Voyez les articles àmoub-pbopre, Athéisme et Théisme ; l'ouvrage intitule Profession de foi des théistes, et ks Lettres de Memmius à Cicéron. (Philosophie, tome 1.)

plus spécieux par la manière dont Bayle le fait valoir.

u II y a deux portiers à la porte d'une maison ; on leur demande : Peut-on parler à votre maître ? il n'y est pas, répond l'un; il y est , répond l'autre; mais il est occupé à faire de la fausse monnaie, de faux contrats, des poignards cl des poisons , pour perdre ceux qui n'ont fait qu'accomplir ses desseins. L'athée ressemble au premier de ces portiers, le païen à l'autre. Il est donc visible que le païen offense plus grièvement la Divinité que ne fait l'athée. >x

Avec la permission du père Richeomc et même de Bayle, ce n'est point là du tout l'état de la question. Pour que le premier portier ressemble aux athées, il ne faut pas qu'il dise : Mon maître n'est point ici ; il faudrait qu'il dît : Je irai point de n^aître; celui que vous prétendez mon maître n'existe point; mon camarade est un sot, qui vous dit que Monsieur est occupé à composer des poisons et à aiguiser des poignards pour assassiner ceux qui ont exécuté ses volontés. Un tel être n'existe point dans le monde.

Richcome a donc fort mal raisonné, et Rayle, dans ses discours un peu diffus , s'est oublié jusqu'à faire à Richeome l'honneur de le commenter fort mal à propos.

Plutarque semble s'exprimer bien mieux en préférant les gens qui assurent qu'il n'y a point de Plutarque , à ceux qui prétendent que Plutarque est un homme insociable. Que lui importe en effet qu'on dise qu'il n'est pas au monde! mais il lui importe bcaucoupjju'on ne flétrisse passa réputation. Il n'en est pas ainsi de l'Être suprême.

"ATHÉISME. IÇJ

Plutarqua irentame pas encore le véritable objet qu'il faut traiter. Il ne s'agit pas de savoir qui offense le plus l'Être suprême , de celui qui le nie, ou de celui qui le défigure. Il est impossible de savoir, autrement que par la révélation, si Dieu est offensé des vains discours que les hommes tiennent de lui.

Les philosophes, sans y penser, tombent presque toujours dans les idées du vulgaire, en supposant que Dieu est jaloux de sa gloire, qu'il est colère, qu'il aime la vengeance, et en prenant des figures de rhétorique pour des idées réelles. L'objet intéressant pour l'univers entier est de savoir s'il ne vaut pas mieux pour le bien de tous les hommes admettre un Dieu rémunérateur et vengeur, qui récompense les bonnes actions cachées, et qui punit les crimes secrets, que de n'en admettre aucun,

Bayle s'épuise à rapporter toutes les infamies que la fable impute aux dieux de l'aniquité. Ses adversaires lui répondent par des lieux communs qui ne signifient rien. Les partisans de Bayle et ses ennemis ont presque toujours combattu sans se rencontrer. Ils conviennent tous que Jupiter était un adultère, Vénus une impudique, Mercure un fripon. Mais ce n'est pas, à ce qu'il me semble, ce qu'il fallait considérer. On devait distinguer les métamorphoses d'Ovide de la religion des anciens Romains. ï! est très-certain qu il n'y a jamais eu de temple ni chez eux, ni même chez les Grecs, dédié à Mercure le fripon, à Vénus l'impudique, à Jupiter l'adultère.

Le dieu que les Romains appelaient Dmis optimus , maximus , très-bon, très-grand 7 n'était pas censé

encourager Cîaudius à coucher avec la femme de César , ni César à être le giton du roi de ISicomède.

Cicéron ne dit point que Mercure excita Verres à voler la Sicile, quoique Mercure dans la fable eût volé les vaches d'Apollon. La véritable religion des anciens était que Jupiter, très-bon et très-juste, et les dieux secondaires, punissaient le parjure dans les enfers. Aussi les Romains furent- ils très long-temps les plus religieux observateurs des sermens. La religion fut donc très-utile aux Romains. 11 n'était point du tout ordonné de croire aux deu> œufs de Léda, au changement de la fille d'Inaehus <3n vache, à l'amour d'Apollon pour Hyacinthe.

Ii ne faut donc pas dire que la religion de Numa déshonorait îa Divinité. On a donc long-temps disputé sur une chimère; et c'est ce qui n'arrive que trop souvent.

On demande ensuite si un peuple d'athées peut subsister; il me semble qu'il faut distinguer entre le peuple proprement dit, et une société de philosophes au-dessus du peuple. Il est très-vrai que par tout pays la populace a besoin du plus grand frein, et que, si Bayle avaii eu seulement cinq ou six cents paysans à gouverner, il n'aurait pas manqué de leur annoncer un Dieu rémunérateur et vengeur. Mais Bayle n'en aurait pas parlé aux épicuriens qui étaient des gens riches , amoureux du repos, cultivant toutes les vertus sociales et surtout l'amitié, fuyant l'embarras et le danger des affaires publiques, menant enfin une vie commode et innocente. Il me paraît qu'ainsi la

dispute esl fuie quant à ce qui regarde îa société et la politique.

Pour lesgeu^le^j^uiiârcment sauyages.r-arLa„déjà dit qu'on ne peut les compter ni parmi les athées, ni parmi lés théistes. Leur demander leur croyance, ce serait autant que leur demander s'ils sont pour Aristote ou pour Démocrite : ils ne connaissent rien, ils ne sont pas plus athées que péripatéticiens.

Mais on peut insister \ on peut dire : Ils vivent en société , et ils sont sans Dieu; donc on peut vivre èri

société sans rel

En ce cas je répondrai que les loups vivent ainsi , et que ce n'est pas une société qu'un assemblage de barbares anthropophages tels que vous les supposez, Ec je vous demanderai toujours si, quand vous avez prêté votre argent à quelqu'un de votre société , vous voudriez que ni votre débiteur, ni votre procureur, ni votre notaire, ni votre juge4 ne crussent en Dieu.

Des athées modernes, Piaisms des adorateurs de Dieu,

Nous sommes des êtres inteîligens; or des êtres iutelligens ne peuvent avoir été formés par un être brut, aveugle, insensible : il y a certainement quelque différence entre les idées de Newton et des crottes de mulet. L'intelligence de Newton venait donc d'une a utr e ittleiligen c e .

Quand nous voyons une belle machine, nous di-

sons qu'il y a un bon machiniste, et que ce machiniste a un excellent entendement. jLe monde est assurément une machine admirable; donc fTy Tdaiîs le monde une admirable intelligence, quelque part où cllc'soïtTCet argument est vieux, et n'en est pas plus mauvais.

Tous les corps vivans sont composés de leviers, de poulies , qui agissent suivant les lois de la mécanique ; de liqueurs que les lois" de l'hydrostatique font perpétuellement circuler ; et, quand on songe que tous ces êtres ont du sentiment qui n'a aucun rapport à leur organisation, on est accablé de surprise.

Le mouvement des astres, celui de notre petite terre autour du soleil, tout Vopcrc en vertu des lois de la mathématique la plus prolomlft. CmninTffit Platon, qui ne connaissait pas une de ces lois, l'éloquent, mais le chimérique Platon, qui disait que la terre était fondée sur un triangle ëquilatère, et l'eau sur un triangle rectangle; l'étrange Platon, qui dit qu'il ne peut y avoir que cinq mondes, parce qu'il n'y a que cinq corps réguliers; comment, dis-je, Platon , qui ne savait pas seulement la trigonométrie sphérique, a-t-il eu cependant un génie assez beau, un instinct assez heureux, pour appeler Dieu Ycternel géomètre, pour senlir qu'il existe une intelligence formatrice? Spinosa lui-même l'avoue. Il est impossible de se débattre contre cette vérité qui nous environne et qui nous presse de tous côtés.

ATHEISME. 2*)I

Raisons des athées.

J'ai cependant connu des mutins qui disent qu'il n'y a point d'intelligence formatrice, et que le mouvement seul a~f5Tme par lui- même t o ut c e " qu 'en o u s voyons et tout ce que nous sommes. Ils vous disent Hardiment : La combinaison de cet univers était possible puisqu'elle existe ; donc il était possible que le mouvement seul l'arrangeât. Prenez quatre astres seulement, Mars, Vénus, Mercure et la Terre; ne songeons d'abord qu'à la place où ils sont, en fesant abstraction de tout le reste, et voyons combien nous avons de probabilités pour que le seul mouvement les mette à ces places respectives. Nous n'avons que vingt-quatre chances dans cette combinaison: c'està-dire ; il n'y a que vingt-quatre contre un à parier, que ces astres ne se trouveront pas où ils sont les uns par rapport aux autres. Ajoutons à ces quatre globes celui de Jupiter; il n'y aura que cent vingt contre un à parier que Jupiter, Mars, Vénus, Mercure et notre globe, ne seront pas placés où nous les voyons.

Ajoutez -y enfin Saturne, il n'y aura que sept cent vingt hasards contre un, pour mettre ces six grosses planètes dans l'arrangement qu'elles gardent entre elles, selon leurs distances données. Il est donc démontré qu'en sept cent vingt jets, le seul mouvement a pu mettre ces six planètes principales dans leur ordre.

Prenez ensuite tous les astres secondaires, toutes leurs combinaisons, tous leurs mouvemens, tous les êtres qui végètent, qui vivent, qui sentent, qui pen-

ÔC>2 ATHEISME.

sont, qui agissent dans tous les globes, vous n'aurez qu'à augmenter le nombre des chances; multipliez ce nombre dans toute l'éternité 3 jusqu'au nombre que notre faiblesse appelle infini^ily aura toujours une unité en faveur de la formation du monde, tel qu'il " est, par le seul mouvement; donc il e sjfpos s i b le q u c dans toute l'éternité le seul mouvement de la matière ait produit "l'univèTren'fîer tetiprfrgosïSI II est même nécessaire qûê^âTiTTeternité cette combinaison arrive. Ainsi, disent -il s, non -seulement il est possible que le monde soit tel qu'il est par le seul mouvement; mais il était impossible qu'il ne fût pas de cette façon après des combinaisons infinies.

Réponse.

Toute cette supposition me paraît prodigieusement chimérique, pour deux raisons; la première, c'est que dans cet univers il y a des êtres intelligens, et que vous ne sauriez prouver qu'il soit possible que le seul mouvement produise l'entendement; la seconde, c'est que, de votre propre aveu, il y a l'infini contre un à parier, qu'une cause intelligente formatrice annonce l'univers! tJïïahcTon est tout seul vis-àvis l'infini, on est bien pauvre.

Encore une fois, Spinosa lui-même admet cette intelligence; c'est la base de son système. Vous ne l'avez pas lu, et il faut le lire. Pourquoi voulez -vous aller plus loin que lui, et plonger par un sot orgueil votre raison dans un abîme où Spinosa n'a pas osé descendre? Sentez-vous bien l'extrême folie de dire que c'est une cause aveugle qui fait que le carré

cl une révolution d'une planète est toujours au carré des révolutions des autres planètes, comme le cube de sa distance est au cube des distances des autres au centre commun ? Ou les astres sont de grands géomètres 7 ou l'éternel géomètre a arrangé les astres.

Mais , où est l'éternel géomètre ? est-il en un lieu , ou en tout lieu, sans occuper d'espace? je n'en sais rien. Est-ce de sa propre substance qu'il a arrangé toutes choses? Je n'en sais rien. Est-il immense sans quantité et sans qualité? je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est qu'il faut l'adorer et être juste.

Nouvelle objection d'un athée moderne. Peut-on dire que les parties des animaux soient conformées selon leurs besoins ? Quels sont ces besoins ? la conservation et la propagation. Or, faut-il s'étonner que, des combinaisons infinies que le hasard a produites, il irait pu subsister que celles qui avaient des organes propres à la nourriture et à la continuation de leur espèce ? toutes les autres n'ont-elles pas dû nécessairement périr?

Réponse. Ce discours, rebattu d'après Lucrèce, est assez réfuté par la sensation donnée aux animaux, et par l'intelligence donnée à l'homme. Comment des combinaisons que le hasard a produites produiraient elles cette sensation et cette intelligence (ainsi qu'on vient de le lire au paragraphe précédent ) ? Oui, sans doute, les membres des animaux sont faits pour tous leurs besoins avec un art incompréhensible, et vous n'avez pas même la hardiesse de le nier. Vous n'en parlez plus. Vous sentez que vous n'avez rien à répondre à ce grand argument que la nature fait contre

vous. La disposition d'une aile do mouche, les organes d'un limaçon suffisent pour vous altérer.

Objection de Maupertuis. Les physiciens modernes n'ont fait qu'étendre ces prétendus argumens, ils les ont souvent poussés jusqu'à la minutie et à l'indécence. On a trouvé Dieu dans les plis de la peau du rhinocéros : on pouvait , avec le môme droit , nier son existence à cause de l'écaillé de la tortue.

Réponse. Quel raisonnement! La tortue et le rhinocéros , et toutes les différentes espèces, prouvent également , dans leurs variétés infinies , la même cause , le même dessein , le même but , qui sont la conservation, la gén ration et la mort. L'unité se trouve dans cette infinie variété; l'écaillé et la peau rendent également témoignage . Quoi î nier Dieu parce que l'écaillé ne ressemble pas à du cuir ! Et des journalistes ont prodigué à ces inepties des éloges qu'ils n'ont pas donnés à Newton et à Locke, tous deux adorateurs de îa Divinité en connaissance de cause.

Objection de Maupertuis. à quoi sert la beauté et la convenance dans la construction du serpent? li peut, dit -on, avoir des usages que nous ignorons. Taisons-nous donc au moins; n'admirons pas un animal que nous ne connaissons que par le mal qu'il fait.

Réponse. Taisez-vous donc aussi, puisque vous ne concevez pas son utilité plus que moi; ou avouez que tout est admirablement proportionné clans les reptiles.

Il y en a de venimeux , vous l'avez été vous-même. Il ne s'agit ici que de Fart prodigieux qui a formé les serpens, les quadrupèdes, les oiseaux, les poissons et les bipèdes. Cet art est assez manifeste. Vous demandez pourquoi le serpent nuit? Et vous, pourquoi avez-vous nui tant de fois? Pourquoi avez-vous été persécuteur, ce qui est le plus grand des crimes pour un philosophe? C'est une autre question, c'est celle du mal moral et du mal physique. Il y a long-temps qu'on demande pourquoi il y a tant de serpens et tant de méchans hommes pires que les serpens? si les mouches pouvaient raisonner, elles se plaindraient à Dieu de l'existence des araignées; mais elles avoueraient ce que Minerve avoua d'Arachné dans la fahlej qu'elle arrange merveilleusement sa toile.

11 faut clone absolument reconnaître une intelligence ineffable que Spinosa même admettait. Il faut convenir qu'elle éclate dans le plus vil insecte comme dans les astres. Et, à l'égard du mal moral et physique , que dire et que faire ? se consoler par la jouissance du bien physique et moral, en adorant l'Être éternel qui a fait l'un et permis l'autre.

Encore un mot sur cet article. L'athéisme est le vice de quelques gens d'esprit, et la superstition le vice des sots. Mais les fripons! que sont-ils? des fripons.

section m.

Des injustes accusations 1 et de la justification de Vanini,

Autrefois quiconque avait \x\\ secret dans un art, courait risque de passer pour un sorcier; toute nou-

Dict. Ph. '2. l8

vclle secte était accusée d'égorger des en fans dans ses mystères ; et tout philosophe qui s'écartait du jargon de l'école était accusé d'athéisme par les fanatiques et par les fripons , et condamné par les sots.

Anaxagore ose-t-il prétendre que le soleil îfest point conduit par Apollon, monté sur un quadrige; on l'appelle athée, et il est contraint de fuir.

Aristote est accusé d'athéisme par un prêtre; et, ne pouvant faire punir son accusateur, il se retire à Chalcis. Mais la mort de Socrate est ce que l'histoire de la Grèce a de plus odieux.

Aristophane (cet homme que les commentateurs admirent, parce qu'il était Grec, ne songeant pas que Socrate était Grec aussi ) , Aristophane fut le premier qui accoutuma les Athéniens à regarder Socrate comme un athée.

Ce poète comique, qui n'est ni comique ni poète , n'aurait pas été admis parmi nous à donner ses farces à la foire Saint-Laurent- il me paraît beaucoup plus bas et plus méprisable que Plutarque ne le dépeint. Voici ce que le sage Plutarque dit de ce farceur : « Le langage d'Aristophane sent son misérable charlatan ; ce sont les pointes les plus basses et les plus dégoûtantes; il n'est pas même plaisant pour le peuple, et il est insupportable aux gens de jugement et d'honneur ; on ne peut souffrir son arrogance , et les gens de bien détestent sa malignité. »

C'est donc là, pour le dire en passant, le Tabarin que madame Dacier , admiratrice de Socrate , ose admirer : voilà l'homme qui prépara de loin le poison

dont des juges infâmes firent périr l'homme le plus vertueux de la Grèce.

Les tanneurs, les cordonniers, les couturières d'Athènes applaudirent à une farce dans laquelle on représentait Socrate élevé en l'air dans un panier, annonçant qu'il n'y avait point de Dieu, et se vantant d'avoir volé un manteau en enseignant la philosophie. Un peuple entier, dont le mauvais gouvernement autorisait de si infâmes licences^ méritait bien ce qui lui est arrivé , de devenir l'esclave des Piomains, et de l'être aujourd'hui des Turcs. Les Russes que la Grèce aurait autrefois appelés barbares, et qui la protègent aujourd'hui , n'auraient ni empoisonné Socrate, ni condamné à mort Alcibiade.

Franchissons tout l'espace des temps entre la république romaine et nous. Les Romains , bien plus sages que les Grecs , n'ont jamais persécuté aucun philosophe pour ses opinions. Il n'en est pas ainsi chez les peuples barbares qui ont succédé à l'empire romain. Dès que l'empereur Frédéric II a des querelles avec les papes, on l'accuse d'être athée, et d'être l'auteur du livre des Trois imposteurs, conjoiutemcnt avec son chancelier de Vineis.

<( Notre grand chancelier de l'Hospital se déclaret-il contre les persécutions, on l'accuse aussitôt d'athéisme (a). Homo doclus, sed verus atheos. Un jésuite , autant au-dessous d'Aristophane qu'Aristophane est au-dessous d'Homère , un malheureux dont le nom est devenu ridicule parmi les fanatiques

(a) Commentctrium rerum gallicarum, i. XXYUI.

mêmes, îc jésuite Garasse, en un mot, trouve partout des athéistes; c'est ainsi qu'il nomme tous ceux contre lesquels il se déchaîne. Il appelle Théodore de Bèze athéiste; c'est lui qui a induit le public en erreur sur Vanini.

«La fin malheureuse de Yanini ne nous émeut point d'indignation et de pitié comme celle de Socrate , parce que Vanini n'était qu'un pédant étranger sans mérite ; mais enfin , Yanini n'était point athée comme on l'a prétendu; il était précisément tout le

contraire.

<c C'était un pauvre prêtre napolitain , prédicateur et théologien de son métier , disputcur à outrance sur les quiddités et sur les universaux , et utrùm chimera bombinans in vacuo possit comedere secundas intentiones. Mais d'ailleurs, il n'y avait en lui veine qui tendît à l'athéisme. Sa notion de Dieu est de la théologie la plus saine et la plus approuvée : « Dieu est son principe et sa fin, père de l'une et de l'autre, et n'ayant besoin ni de lune ni de Vautre-, éternel sans être dans le temps, présent partout sans être en aucun Heu. Il n'y a pour lui ni passé ni futur; il est partout et hors de tout ; gouvernant tout , et ayant tout créé ; immuable , infini sans parties ; son pouvoir est sa volonté, etc. » Cela n'est pas bien philosophique , mais cela est de la théologie la plus approuvée,

« Yanini se piquait de renouveler ce beau sentiment de Platon embrassé par Averroës , que Dieu avait créé une chaîne d'êtres depuis le plus petit jusqu'au plus grand, dont le dernier chaînon est attaché à son trône éternel; idée, à la vérité, plus sublime

que vraie, mais qui est aussi éloignée de l'athéisme que l'être du néant.

« Il voyagea pour faire fortune et pour disputer; mais malheureusement la dispute est le chemin opposé à la fortune ; on se fait autant d'ennemis irréconciliables qu'on trouve de savans ou de pédans contre lesquels ou argumente. Il n'}r eut point d'autre source du malheur de Vanini; sa chaleur et sa grossièreté dans la dispute lui valurent la haine de quelques théologiens; et, ayant eu une querelle avec un nommé Francon ou Franconi , ce Francon , ami de ses ennemis, ne manqua pas de l'accuser d'être athée enseignant l'athéisme.

« Ce Francon ou Franconi, aidé de quelques témoins , eut la barbarie de soutenir à la confrontation ce qu'il avait avancé. Yanini sur la sellette, interrogé sur ce qu'il pensait de l'existence de Dieu, répondit qu'il adorait avec l'église un Dieu en trois personnes. Ayant pris à terre une paille : Il suffit de ce fétu , ditil, pour prouver qu'il y a un créateur. Alors il prononça un très-beau discours sur la végétation et le mouvement, et sur la nécessité d'un être suprême, sans lequel il n'y aurait ni mouvement, ni végétation.

« Le président Grammont, qui était alors à Toulouse , rapporte ce discours dans son histoire de France, aujourd hui si oubliée; et ce même Grammont , par un préjugé inconcevable , prétend que Vanini disait tout cela par vanité, ou par crainte y plutôt que par une persuasion intérieure.

« Sur quoi peut être fondé ce jugement téméraire et atroce du président Grammont ? Il est évident que ,

sur la réponse de Yanini , on devait 1 absoudre de l'accusation d'athéisme. Mais qu'arriva-t-il ? ce malheureux prêtre étranger se mêlait aussi de médecine ; on trouva un gros crapaud vivant , qu'il conservait chez lui dans un vase plein d'eau; on ne manqua pas de l'accuser d'être sorcier. On soutint que ce crapaud était le Dieu qu'il adorait ; on donna un sens impie à plusieurs passages de ses livres, ce qui est très-aisé et très-commun, en prenant les objections pour les réponses , en interprétant avec malignité quelque phrase louche, en empoisonnant une expression innocente. Enfin la faction qui l'opprimait arracha des juges l'arrêt qui condamna ce malheureux à la mort.

« Pour justifier cette mort, il fallait bien accuser cet infortuné -de ce qu'il y avait de plus affreux. Le minime et très- minime Mersenne a poussé la démence jusqu'à imprimer, que Vanini était parti de Naples açec douze de ses apôtres, pour aller convertir toutes les nations à l'athéisme. Quelle pitié ! comment un pauvre prêtre aurait-il pu avoir douze hommes à ses gages ? comment aurait-il pu persuader douze Napolitains de voyager à grands frais pour répandre partout cette doctrine révoltante au péril de leur vie? Un roi seraitil assez puissant pour payer douze prédicateurs d'athéisme? Personne, avant le père Mersenne, n'avait avancé une si énorme absurdité. Mais après lui on l'a répétée, on en a infecté les journaux, les dictionnaires historiques; et le monde, qui aime l'extraordinaire a cru cette fable sans examen.

« Bayle lui-même , dans ses pensées diverses , parle de Yanini comme d'un athée : il se sert de cet exem-

pk pour appuyer son paradoxe, qu une société d'athées peut subsister ; il assure que Vanini était un homme de mœurs très-réglées, et qu'il fut le martyr de son opinion philosophique. Il se trompe également sur ces deux points. Le prêtre Vanini nous apprend dans ses dialogues, faits à l'imitation d'Érasme, qu'il avait eu une maîtresse nommée Isabelle. Il était libre dans ses écrits comme dans sa conduite; mais il n'était point athée.

« Un siècle après sa mort, le savant La Grose, et celui qui a pris le nom de Philalète , ont voulu le justifier; mais comme personne ne s'intéresse à la mémoire d'un malheureux Napolitain, très-mauvais auteur, preque personne ne lit ces apologies. »

Le jésuite Hardouin, plus savant que Garasse, et non moins téméraire , accuse d'athéisme , dans son livre intitulé Âthei detecti , les Descartes, les Arnauld, les Pascal, les Malebranche ; heureusement ils n'ont pas eu le sort de Vanini.

Disons un mot de la question de morale agitée par Bayle, savoir : si une société cl' athées pourrait subsister? Remarquons d'abord, sur cet article, quelle est l'énorme contradiction des hommes dans la dispute ; cei*c qui se sont élevés contre l'opinion de Bayle avec le plus d'emportement; ceux qui lui ont nié avec le plus d'injures la possibilité d'une société d'athées, ont soutenu depuis, avec la même intrépidité, que l'athéisme est la religion du gouvernement de la Chine.

Ils se sont assurément bien trompés sur le gouvernement chinois; ils n'avaient qu'à lire les édits des

empereurs de ce vaste pays j ils auraienï vu que ces édits sont des sermons , et que partout il est parlé de l'Être suprême, gouverneur, vengeur et rémunérateur.

Mais en même temps ils ne se sont pas moins trompés dans l'impossibilité d'une société d'athées, et je ne sais comment M. Bayle a pu oublier un exemple frappant qui aurait pu rendre sa cause victorieuse.

En quoi une société d'athées paraît-elle impossible? C'est qu'on juge que des hommes qui n'auraient pas de frein , ne pourraient jamais vivre ensemble ; que les lois ne peuvent rien contre les crimes secrets; qu'il faut un Dieu vengeur qui punisse dans ce mondeci ou dans l'autre les méchans échappés à la justice humaine.

'Les lois de Moïse , il est vrai , n'enseignaient point une vie avenir, ne menaçaient point de châtimens après la mort, n'enseignaient point aux premiers Juifs l'immortalité de l'âme; mais les Juifs, loin d'être athées, loin de croire se soustraire à la vengeance divine, étaient les plus religieux de tous les hommes. Non -seulement ils croyaient l'existence d'un Dieu éternel, mais ils le croyaient toujours présent parmi eux ; ils tremblaient d'être punis dans eux-mêmes 7 dans leurs femmes, dans leurs enfans, dans leur postérité , jusqu'à la quatrième génération; ce frein était très-puissant.

Mais, chez les Gentils, plusieurs sectes n'avaient aucun frein; les sceptiques doutaient de tout : les académiciens suspendaient leur jugement sur tout ; les épicuriens étaient persuadés que la Divinité ne pouvait se mêler des affaires des hommes; et, dans le

ATHÉISMK. 21 ô

fond, ils n'admettaient aucune divinité. Ils élaieni convaincus que L'âme n'est point une substance , mais une faculté qui naît et qui périt avec le corps; par conséquent ils n'avaient aucun joug que celui de la morale et de l'honneur. Les sénateurs et les chevaliers romains étaient de véritables athées 3 car les dieux n'existaient pas pour des hommes qui ne craignaient ni n'espéraient rien d'eux. Le sénat romain était donc réellement une assemblée d'athées du temps de César et de Cicéron.

Ce grand orateur, dans sa harangue pour Chien tius, dit à tout le sénat assemblé : « Quel mal lui fait la mort? nous rejetons toutes les fables ineptes des enfers ; qu'est-ce donc que la mort lui a ôté ? rien que le sentiment des douleurs.

César, l'ami de Catilina? voulant sauver la vie de son ami contre ce même Cicéron, ne lui objecte-t-i! pas que ce n'est point punir un criminel que de le faire mourir, que la mort n'est rien, que c'est seulement la fin de nos maux, que c'est un moment plus heureux que fatal ? Cicéron et tout le sénat ne se rendent-ils pas à ces raisons ? Les vainqueurs et les législateurs de l'univers connu formaient donc visiblement une société d'hommes qui ne craignaient rien des dieux , qui étaient de véritables athées.

Bayle examine ensuite si l'idolâtrie est plus dangereuse que l'athéisme, si c'est un crime plus grand de ne point croire à la divinité que d'avoir d'elle des opinions indignes; il est en cela du sentiment de Plutarque; il croit qu'il vaut mieux n'avoir nulle opinion qu'une mauvaise opinion : mais n'en déplaise à Plu-

îarque , il est évideni qu'il valait infiniment mieux pour les Grecs de craindre Gérés , Neptune et Jupiter, que de ne rien craindre du tout. 11 est clair que la sainteté des sermens est nécessaire, et qu'on doit se fier davan'age à ceux qui pensent qu'un faux serment sera puni , qu'à ceux qui pensent qu'ils peuvent faire un faux serment avec impunité. Il est indubitable que dans une ville policée il est infini ni eu i. plus utile d'avoir une religion , même mauvaise , que de n'en avoir point du tout.

11 paraît donc que Bayle devait plutôt examiner quel est le plus dangereux, du fanatisme ou de l'athéisme* Le fanatisme est certainement mille fois plus funeste ; car l'athéisme n'inspire point de passion sanguinaire, mais le fanatisme en inspire : l'athéisme ne s'oppose pas aux crimes , mais le fanatisme les fait commettre. Supposons avec l'auteur du Commentarlum rcrum cjalllcarum^ que le chancelier de l'Hospital fut athée, il n'a fait que de sages lois, et n'a conseillé que la modération et la concorde. Les fanatiques commirent les massacres de la Saint-Barthélémy. Hobbes passa pour un athée, il mena une vie tranquille et innocente. Les fanatiques de son temps inondèrent de sang l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande. Spinosa était non-seulement athée, mais il enseigna l'athéisme; ce ne fut pas lui assurément qui eut part à l'assassinat juridique de Barnevelt ; ce ne fut pas lui qui déchira les deux frères de Witt en morceaux, et qui les mangea sur le gril.

Les athées sont pour la plupart des savans hardis et égarés qui raisonnent mal , et qui , ne pouvant com-

ATHÉISME. 2l5

prendre la création, l'origine du mal et d'autres difficultés , ont recours à l'hypothèse de l'éternité des choses et de la nécessité.

Les ambitieux, les voluptueux n'ont guère le temps de raisonner et d'embrasser un mauvais système ; ils ont autre chose à faire qu'à comparer Lucrèce avec Socrate. C'est ainsi que vont les choses parmi nous.

Il n'en était pas ainsi du sénat de Rome qui était presque tout composé d'athées de théorie et de pratique, c'est-à-dire, qui ne croyaient ni à la Providence ni à la vie future; ce sénat était une assemblée de philosophes , de voluptueux et d'ambitieux , tous très-dangereux, et qui perdirent la république. L*épicuréismc subsista sous les empereurs : les athées du sénat avaient été des factieux dans les temps de Sylla et de César; ils furent sous Auguste et Tibère des athées esclaves.

Je ne voudrais pas avoir à faire à un prince athée qui trouverait son intérêt à me faire piler dans un mortier; je suis bien sur que je serais pilé. Je ne voudrais pas , si j'étais souverain , avoir à faire à des courtisans athées dont l'intérêt serait de m'empoisonner ; il me faudrait prendre au hasard du contre -poison tous les jours, il est donc absolument nécessaire pour les princes et pour les peuples, que l'idée d'un Etre suprême créateur, gouverneur, rémunérateur et vengeur, soit profondément gravée dans les esprits.

Il y a des peuples athées, dit Bayle dans ses Pensées sur les comètes. Les Cafres, les Hottentots, les Topinambous et beaucoup d'autres petites nations n^ont point de Dieu; ils ne le nient ni ne l'affirment,

ils n'en ont jamais entendu parler; dites-leur qu'il y en a un , ils le croiront aisément;; dites-leur que tout se fait par la nature des choses, ils vous croiront de même. Prérendre qu'ils sont athées est la môme imputation que si Ion disait qu'ils sont anti-cartésiens , ils ne sont ni pour ni contre Descartes. Ce sont de vrais enfans ; un enfant n'est ni athée , ni déiste ? il n'est rien.

Quelle conclusion tirerons-nous de tout ceci? Que l'athéisme est un monstre très -pernicieux dans ceux qui gouvernent, qu'il l'est aussi dans les gens de cabinet, quoique leur vie soit innocente, parce que de leur cabinet ils peuvent percer jusqu'à ceux qui sont en place; que, s'il n'est pas si funeste que le fanatisme , il est presque toujours fatal à la vertu. Ajoutons surtout qu'il y a moins d'athées aujourd'hui que jamais, depuis que les philosophes ont reconnu qu'il n'y a aucun être végétant sans germe, aucun germe sans dessein, etc. , et que le blé ne vient point de pouriture.

Des géomètres non philosophes ont rejeté les causes finales, mais les vrais philosophes les admettent ; et, comme on Ta dit déjà (article Athée, section 11), un catéchisme annonce Dieu aux enfans, et Newton ie démontre aux sages.

S'il y a des athées, à qui doit-on s'en vprendre , sinon aux tyrans mercenaires des âmes qui , en nous révoltant contre leurs fourberies, forcent quelques esprits faibles à nier le Dieu que ces monstres déshonorent? Combien de fois les sangsues du peuple ont-

ATHÉISME, 2 1 j

ils porté les citoyens accablés jusqu'à se révolter contre le roi (*) !

Des hommes engraissés de notre substance nous crient : Soyez persuadés qu'une ânesseaparlé; croyez qu'un poisson a avalé un homme et Fa rendu au bout de trois jours sain et gaillard sur le rivage; ne doutez pas que le Dieu de l'univers n'ait ordonné à un prophète juif de manger de la merde (Ezéchiel), et à un autre prophète d'acheter deux catins, et de leur faire

des fils de p (Osée). Ce sont les propres mots

qu'on fait prononcer au Dieu de vérité et de pureté ; croyez cent choses ou visiblement abominables ou mathématiquement impossibles ; sinon le Dieu de miséricorde vous brûlera, non- seulement pendant des millions de milliards de siècles au feu d'enfer, mais pendant toute l'éternité, soit que vous ayez un corps, soit que vous n'en ayez pas.

Ces inconcevables bêtises révoltent des esprits faibles et téméraires , aussi - bien que des esprits fermes et sages. Ils disent : Nos maîtres nous peignent Dieu comme le plus insensé et comme le plus barbare de tous les êtres; donc il n'y a pas de Dieu; mais ils devraient dire : Donc nos maîtres attribuent à Dieu leurs absurdités et leurs fureurs, donc Dieu est le contraire de ce qu'ils annoncent, donc Dieu est aussi sage et aussi bon qu'ils le disent fou et méchant. C'est ainsi que s'expliquent les sages. Mais si un fanatique les entend , il les dénonce à un magistrat sergent de prêtres; et ce sergent les fait brûler à petit feu,

(*) Voyez Fraude.

* Dict. ph. 2. 19

croyant venger et imiter la majesté divine qu'il ou-

trage.

Épicure, aussi grand génie qu'homme respectable par ses mœurs , qui a mérité que Gassendi prît sa défense ; après Épicure, Lucrèce qui força la langue latine à exprimer les idées philosophiques, et (ce qui attira l'admiration de Rome) à les exprimer en vers, Épicure et Lucrèce, dis-je, admirent les atomes et le vide : Gassendi soutint cette doctrine, et Newton la démontra. En vain un reste de cartésianisme combattait pour le plein : en vain Leibnitz, qui avait d'abord adopté le système raisonnable d'Épicurc, de Lucrèce, de Gassendi et de Newton , changea d'avis sur le vide, quand il fut brouillé avec Newton son maître. Le plein est aujourd'hui regardé comme une chimère. Boileau, qui était un homme de très -grand sens, a dit avec beaucoup de raison (Ëp. Y- v. 3i et 32) :

'Que Rohaut vainement sèche pour concevoir Comment, tout étant plein, tout a pu se mouvoir.

Le vide est reconnu; on regarde les corps les. plus durs comme des cribles; et ils sont tels en effet. On admet des atomes, des principes insécables, inaltérables, qui constituent l'immutabilité des élémens et des espèces; qui font que le'feu est toujours feu, soit qu'on l'aperçoive , soit qu'on ne l'aperçoive pas ; que Tcau est toujours eau, la terre toujours terre, et que les germes imperceptibles qui forment l'homme ne forment point un oiseau.

Épicure et Lucrèce avaient déjà établi cette vérité,

quoique noyée dans des erreurs. Lucrèce dit en pariant des atomes (liv. 2 ? v. 1 56) :

Sunt icjitur solidïî pollentia simplicitate. Le soutien de leur être est la simplicité.

Sans ces élémens d'une nature immuable , il est à croire que l'univers ne serait qu'un chaos; et en cela Épicurc et Lucrèce paraissent de vrais philosophes.

Leurs intermèdes qu'on a tant tournés en ridicule , ne sont autre chose que l'espace non résistant dans lequel Newton a démontré que les planètes parcourent leurs orbites dans des temps proportionnels à leurs aires ; ainsi ce n'étaient pas les intermèdes dÉpicure qui étaient ridicules 7 ce furent leurs adversaires.

Mais lorsque ensuite Epicure nous dit que ses atomes oit décliné par hasard dans le vide; que cette déclinaison a formé par hasard les hommes et les animaux; que les yeux par hasard se trouvèrent au haut de la tête, et les pieds au bout des jambes; que les oreilles n'ont point été données pour entendre, mais que, la déclinaison des atomes ayant fortuitement composé des oreilles, alors les hommes s'en sont servis fortuitement pour écouter : cette démence, qu'on appelait physique , a été traitée de ridicule à très-juste titre.

Les vrais philosophes ont donc distingué depuis long- temps ce qu'Ëpicure et Lucrèce ont de bon d'avec leurs chimères fondées sur l'imagination et l'ignorance. L%; esprits les plus soumis ont adopté kt

création dans le temps, et les plus hardis ont admis la création de tout temps; les uns ont reçu avec foi un univers tiré du néant ; les autres , ne pouvant comprendre cette physique , ont cru que tous les êtres étaient des émanations du grand être, de l'être suprême et universel : mais tous ont rejeté le concours fortuit des atomes; tous ont reconnu que le hasard est un mot vide de sens. Ce que nous appelons hasard n'est et ne peut être que la cause ignorée d'un effet connu. Gomment donc se peut-il faire qu'on accuse encore les philosophes de penser que l'arrangement prodigieux et ineffable de cet univers soit une production du concours fortuit des atomes , un effet du hasard? ni Spinosa, ni personne n'a dit cetto absurdité.

Cependant le fils du grand Racine dit , dans son Poëme de la religion :

; O toi qui follement fais ton Dieu du hasard, "Viens me développer ce nid qu'avec tant d'art, Au même ordre toujours architecte fidèle, A l'aide de son bec, maçonne l'hirondelle ; Comment , pour élever ce hardi bâtiment , Eut-elle, en le broyant, arrondi son ciment?

Ces vers sont assurément en pure perte ; personne ne fait son Dieu du hasard, personne n'a dit « qu'une hirondelle en bro}rant, en arrondissant son ciment, ait élevé son hardi bâtiment par hasard. » On dit, au contraire, « qu'elle fait son nid par les lois de la nécessité, » qui est l'opposé du hasard. Le poète Rousseau tombe dans le même défaut dans une épître à ce même Racine.

ATOMES. 22 ï

De là sont nés , Epicures nouveaux ,

Ces plans fameux , ces systèmes si beaux ,

Qui, dirigeant sur votre prud'homie

Du monde entier toute l'économie ,

Vous ont appris que ce grand univers

]\'est composé que d'un concours divers

De corps muets, d'insensibles atomes,

Qui par leur choc forment tous ces fantômes

Que détermine et conduit le hasard,

Sans que le ciel y prenne aucune part.

Où ce versificateur a-t-il trouvé « ces plans fameux d'Ëpicures nouveaux ? qui dirigent sur leur prud'homïe du monde entier toute l'économie ?» Où a-t-il vu que « ce grand univers est composé d'un concours divers de corps muets, » tandis qu'il y en a tant qui retentissent et qui ont de la voix ? Où a-t-il vu « ces insensibles atomes qui forment des fantômes conduits par le hasard ? » C'est ne connaître ni son

, siècle, ni la philosophie, ni la poésie, ni sa langue, que de s'exprimer ainsi. Voilà un plaisant philosophe ! L'auteur des Épigrammes sur la sodomie et la bestialité devait-il écrire si magistralement et si mal

• sur des matières qu'il n'entendait point du tout , et accuser des philosophes d'un libertinage d'esprit qu'ils n'avaient point?

Je reviens aux atomes : la seule question qu'on agite aujourd'hui consiste à savoir si l'auteur de la nature a formé des parties primordiales, incapables d'être divisées, pour servir d'élémens inaltérables; ou si tout se divise continuellement et se change en d'autres élémens. Le premier système semble rendre raison de tout, et le second de rien; du moins jusqu'à présent. 19.

Si les premiers élémens des choses n'étaient pas indestructibles, il pourrait se trouver à la fin qu/uu élément dévorât tous les autres, et les changeât en sa propre substance. C'est probablement ce qui a fait imaginer à Empédocle que tout venait du feu, et que tout serait détruit par le feu.

On sait que Robert Boyle, à qui la physique eut tant d'obligations dans le siècle passé , fut trompé par la fausse expérience d'un chimiste qui lui fit croire qu'il avait changé de l'eau en terre. Il n'en était rien. Boërhaave depuis découvrit Terreur par des expériences mieux faites; mais, avant qu il l'eût découverte, Newton, abusé parBoyle, comme Boyle l'avait été par son chimiste, avait déjà pensé que les élémens pouvaient se changer les uns dans les antres, et c'est ce qui fit croire que le globe perdait toujours un peu de son humidité , et fesait des progrès en sécheresse ; qu'ainsi Dieu serait un jour obligé de remettre la main à son ouvrage , manum emeiulatricen desideraret (*).

Leibnitz se récria beaucoup contre cette idée , et probablement il eut raison cette fois contre Newton. Mundum tradidit disputationi corum. ( Ecclésiaste , chap. III, v. il.)

Mais, malgré cette idée que l'eau peut devenir terre, Newton croyait aux atomes insécables, indestructibles, ainsi que Gassendi et Boërhaave, ce qui paraît d'abord difficile à concilier; car, si l'eau s'était changée en terre, ses élémens se seraient divisés et perdus.

(*) Voyez le volume de Plysique, cb. VIII de la Ire partie.

ATOMES. 22 ô

Cette question rentre dans cette autre question faneuse de la matière divisible à l'infini. Le mot d\itome signifie non partagé, sans parties. Vous le divisez par la pensée; car, si vous le divisiez réellement, il ne serait plus atome.

Vous pouvez diviser un grain d'or en dix-huit millions de parties visibles; un grain de cuivre dissous dans l'esprit de sel ammoniac a montré aux yeux plus de vingt-deux milliards de parties; mais, quand vous êtes arrivé au dernier élément ,y l'atome échappe au microscope, vous ne divisez plus que par imagination.

Il en est de l'atome divisible à l'infini comme de quelques propositions de géométrie. Vous pouvez faire passer une infinité de courbes entre le cercleet sa tangente ; oui, dans la supposition que ce cercle et cette tangente sont des lignes sans largeur; mais il n'y en a point dans la nature.

Vous établissez de môme que des asymptotes s'approcheront sans jamais se toucher; mais c'est dans la supposition que ces lignes sont des longueurs sans laraeur, des êtres de raison.

Ainsi vous représentez l'unité par une ligne, ensuite vous divisez cette unité et cette ligne en tant de fractions qu'il vous plait ; mais cette infinité de fractions ne sera jamais que votre unité et votre ligne.

Il n'est pas démontré en rigueur que Patome soit indivisible; mais il paraît prouvé qu'il est indivisé par les lois de la nature

Ne faut-il pas être bien possédé du démon de Pétymologie pour dire, avec Pezron et d'autres, que le mot romain augurium vient des mots celtiques au et gur? Au, selon ces savans ? devait signifier le foie chez les Basques et les Bas-Bretons, parce que asu, qui, disent-ils, signifie gauche, devait aussi désigner le foie qui est à droite ; et que gur voulait dire homme, ou bien jaune ou rouge, dans cette langue celtique dont il ne nous reste aucun monument. C'est puissamment raisonner.

On a poussé sa curiosité absurde (car il faut appeler les choses par leur nom) jusqu'à faire venir du chaldéen et de l'hébreu certains mots teutons et celtiques. Bochart n'y manque jamais. On admirait autre* fois ces pédantes extravagances. Il faut voir avec quelle confiance ces hommes de génie ont prouvé que sur les bords du Tibre on emprunta des expressions du patois des sauvages de la Biscaye. On prétend même que ce patois était un des premiers idiomes de la langue primitive , de la langue mère de toutes les langues qu'on parle dans l'univers entier. Il ne reste plus qu'à dire que les difîerens ramages des oiseaux viennent du cri des deux premiers perroquets , dont toutes les autres espèces d'oiseaux ont été produites.

La folie religieuse des augures était originairement fondée sur des observations très-naturelles et trèssages. Les oiseaux de passage ont toujours indiqué les saisons ; on les Yoit venir par troupes au pria-

temps, et s'en retourner en automne. Le coucou ne se fait entendre que dans les beaux jours : il semble qu'il les appelle ; les hirondelles qui rasent la terre annoncent la pluie; chaque climat a son oiseau qui est en effet son augure.

Parmi les observateurs il se trouva sans doute des fripons qui persuadèrent aux sots qu'il y avait quelque chose de divin dans ces animaux , et que leur vol présageait nos destinées, qui étaient écrites sous les ailes d'un moineau tout aussi clairement que dans les étoiles.

Les commentateurs de l'histoire allégorique et intéressante de Joseph vendu par ses frères , et devenu premier ministre du Pharaon, roi d'Egypte, pour avoir expliqué un de ses rêves , infèrent que Joseph était savant dans la science des augures, de ce que l'intendant de Joseph est chargé de dire à ses frères (a) : :« Pourquoi avez-vous volé la tasse d'argent de mon maître dans laquelle il boit, et avec laquelle il a coutume de prendre les augures ? » Joseph, ayant fait revenir ses frères devant lui , leur dit : « Comment avez-vous pu agir ainsi ? ignorez-vous que personne n'est semblable à moi dans la science des augures? »,

Juda convient au nom de ses frères (/>) que « Joseph est un grand devin; que c'est Dieu qui l'a inspiré ; Dieu a trouvé l'iniquité de vos serviteurs. » Ils prenaient alors Joseph pour un seigneur égyptien. Il est évident, par le texte, qu'ils croyaient que le Dieu

(a) Genèse , chap. XUV, V. 5 et suiv. »

'(h) JM.,cJiap.XUVJv. 16,

des Égyptiens et des Juifs avait découvert à ee mi nistre le vol de sa tasse.

Voilà done les augures, la divination très-nettement établie dans le livre de la Genèse , et si bien établie qu'elle est défendue ensuite dans le Lévitique , où il est dit : (c) « Vous ne mangerez rien où il y ait du sang , vous n'observerez ni les augures- ni les songes; vous ne couperez point votre chevelure en rond; vous ne vous raserez point la barbe. »

A l'égard de la superstition de voir l'avenir dans une tasse, elle dure encore; cela s'appelle voir dans le verre. Il faut n'avoir éprouvé aucune pollution , se tourner vers l'Orient , prononcer abraxa per dominant nosirum; après quoi on voit dans un verre plein d'eau toutes les choses qu'on veut. On choisit d'ordinaire des en fan s pour cette opération; il faut qu ils aient leurs cheveux ; une tète rasée ou une tête en perruque ne peuvent rien voir dans le verre. Cette facétie était fort à la mode en France sous la régence du duc d'Orléans, et encore plus dans les temps préeédens.

Pour les augures , ils ont péri avec l'empire romain; les évêques ont seulement conservé le bâton augurai qu'on appelle crosse , et qui était une marque distinctive de la dignité des augures ; et le symbole du mensonge est devenu celui de la véri'.é.

Les dilïérentes sortes de divinations étaient innombrables, plusieurs se sont couse ; vées jusqu'à nos derniers temps. Cette curiosité de lire dans l'avenir est une maladie que la phiio^or : seule peut guérir :

(c) Chap. XIX ; v. 2.6 et - ;.

car les âmes faibles qui pratiquent encore tous ces prétendus arts de la divinalion, les fous mêmes qui se donnent au diable , font tous servir la religion à ces profanations qui l'outragent.

C'est une remarque digne des sages que Cicéron , qui était du collège des augures, ait fait un livre exprès pour se moquer des augures ; mais ils n'ont pas moins remarqué que Cicéron, à la fin de son livre, dit qu'il faut a détruire la superstition et non pas la religion. Car , ajoute-t-il , la beauté de l'univers et l'ordre des choses célestes nous forcent de reconnaître une nature éternelle et puissante. Il faut maintenir la religion qui est jointe à la connaissance de cette nature, en extirpant toutes les racines de la superstition ; car c'est un monstre qui vous poursuit , qui vous presse de quelque côté que vous vous tourniez. La rencontre d'un devin prétendu, un présage, une victime immolée, un oiseau, un Chaldéen , un aruspice, un éclair, un coup de tonnerre, un événement conforme par hasard à ce qui a été prédit, tout enfin vous trouble et vous inquiète. Le sommeil même , qui devrait faire oublier tant de peines et de frayeurs , ne sert qu'à les redoubler par des images funestes. »

Cicéron croyait ne parler qu'à quelques Romains : il parlait à tous les hommes et à tous les siècles.

La plupart des grands de Rome ne croyaient pas plus aux augures que le pape Alexandre VI, Jules II et Léon X ne croyaient à Notre-Dame de Lorette, et au sang de saint Janvier. Cependant Suétone rapporte qu'Octave , surnommé Juguste , eut la faiblesse do

croire qu'un poisson , qui sortait hors de la mer sur le: rivage d'Actium, lui présageait le gain de la bataille, Il ajoute qu'ayant ensuite rencontré un ânier, il lui demanda le nom de son âne, et que Panier lui ayant répondu que son âne s'appelait Nicolas, qui signifie vainqueur des peuples, Octave ne douta plus de la vic« toire; et qu'ensuite il fit ériger des statues d'airain à l'ânier 3 à l'âne et au poisson sautant. Il assure même que ces statues furent placées dans le Capitole.

Il est fort vraisemblable que ce tyran habile se moquait des superstitions des Romains , et que son âne, son ânier et son poisson n'étaient qu'une plaisanterie. Cependant il se peut très -bien qu'en mépri saut toutes les sottises du vulgaire , il en eût conservé quelques - unes pour lui. Le barbare et dissimulé Louis XI avait une foi vive à la croix de-Saint-Lô, Presque tous les princes, excepté ceux qui ont eu le temps de lire et de bien lire, ont un petit coin de superstition.

Des mœurs d'Auguste ( * ).

On ne peut connaître les moeurs que par les faits et il faut que ces faits soient incontestables. Il est avéré que cet homme, si immodérément loué d'avoir été le restaurateur des mœurs et des lois , fut longtemps un des plus infâmes débauchés de la république romaine. Son épigramme sur Fulvie, faite après l'horreur des proscriptions, démontre qu'il avait autant d<

(*) Voyez l'article. Yelletri, J '•

mépris des bienséances dans les expressions, que de barbarie dans sa conduite.

Quod futuit Glaphyran Antonius, liane mili pamam

Fulvia constiluit, se qunque uti fatuam.

Fulvîam ego ut futuam? quid si se Manius oret

Pœdicem; faciaml non puto, si sapiam.

Aut futue, aut pugnemus , ait; quid quod milii vitd

Charior est ipsd mentula? signa canant.

Cette abominable épigramme est un des plus forts témoignages de l'iiifamie des mœurs d'Auguste. Sexte Pompée lui reprocha des faiblesses infâmes. Effemiflatum insectatus est, Antoine, avant le triumvirat, déclara que César, grand oncle d'Auguste t ne l'avait adopté pour son fils que parce qu'il avait servi à ses plaisirs; adoptionem avunculi stupro meritum.

Lucius César lui fit le même reproche , et prétendit, même qu'il avait poussé la bassesse jusqu'à vendre son corps à Hirtius pour une somme très -considérable. Son impudence alla depuis jusqu'à arracher une femme consulaire à son mari au milieu d'un souper; il passa quelque temps avec elle dans un cabinet voisin, et la ramena ensuite à table, sans que lui, m elle, ni son mari, en rougissent. (Suétone, Octav,^ cap. 69.)

Nous avons encore une lettre d'Antoine à Auguste conçue en ces mots : ItavaJea^j 11H tu, kanc epistolam quùm leges ? non inièris Terlulam7 aut TerentUlam , aut Rufillarn , aut Salviam Tituxeniam , aut Qmnes. Anne refert, ubi, et in quam arrigas ? Qn n'ose traduire cette lettre licencieuse.

Rien n'est plus conuu que ce scandaleux festin d^

Dict. Ph. t. 20

%3o Auguste octave.

cinq compagnons de ses plaisirs, avec six des principales femmes de Rome. Ils étaient habillés en dieux et en déesses, et ils en imitaient toutes les impudieitès inventées dans les fables :

Dàm nova divorum ccénat actufâeria.

(Suétone, Octav., cap. LXX. )

Enfin , on le désigna publiquement sur le théâtre par ce fameux vers :

Viden , ut cinœdus orbem dicjito temperet?

(Id. cap. LXVIIIJ Le doigt a'un vil giton gouverne l'univers.

Presque tous les auteurs latins qui ont parlé d'Ovide prétendent qu'Auguste n'eut l insolence d'exiler ce chevalier romain, qui était beaucoup plus honnête homme que lui j que parce qu'il avait été surpris par lui dans un inceste avec sa propre fille Julie, et qu'il ne relégua même sa fille que par jalousie. Cela est d'autant plus vraisemblable , que Caligula publiait hautement que sa mère était née de l'inceste d'Auguste et de Julie ; c'est ce que dit Suétone dans la vie de Caligula. (Suétone, Caligula , cap. 23.)

On sait qu'Auguste avait répudié la mère de Julie le jour même qu'elle accoucha d'elle; et il enleva le même jour Livie à son mari, grosse de Tibère, autre monstre qui lui succéda : voilà l'homme à qui Horace disait ( Ep. 1 , lib. 2 , v. 2 ) :

Res italas armis tuteris, moribus ornes î,1 Lecjibus emendes, etc.

Il est difficile de n'être pas saisi d'indignation en lisant à la tête des Géorgiques, qu'Auguste est un des

'AUGUSTE OCTAVE. 23 ï

plus grands dieux, et qu'on ne sait quelle place il daignera occuper un jour dans le ciel , s'il régnera dans les airs, ou s'il sera le protecteur des villes, ou bien s'il acceptera l'empire des mers?

An deus immensi venias maris , ac tua nautœ Mumina sola colant, tibi serviat ultima Thule.

(Virg. Georg., lib. I, v. 29.)

L'Arioste parle bien plus sensément , comme aussi avec plus de grâce, quand il dit dans son admirable trente-cinquième chant, st. XXVI:

Non fu si santo ïïè benigno Àugusto, Corne la tuba di Vircjilio suona ; Lr aver avuto in poesia buon qusto , ha proscrizione iniqua cjli perdona,, e£<

Tyran de son pays, et scélérat habile, Il mit Pérouse en cendre et Rome dans les fers ; Mais il avait du goût, il se connut en vers ; Auguste au rang des dieux est placé par Virgile.

Des cruautés d'Auguste.

Autant qu'Auguste se livra long-temps à la dissolution la plus eifrénée, autant son énorme cruauté fut tranquille et réfléchie. Ce fut au milieu des festins et des fêtes qu'il ordonna des proscriptions; il y eut près de trois cents sénateurs de proscrits, deux mille chevaliers, et plus de cent pères de famille obscurs, mais riches, dont tout le crime était dans leur fortune. Octave et Antoine ne les firent tuer que pour avoir leur argent, et en cela ils ne furent nullement différens des voleurs de grand chemin qu'on fait expirer sur la roue.

Ho2 AUGUSTE OCTAVE.

Octave , immédiatement avant la guerre de Pelouse, donna à ses soldats vétérans toutes les terres des citoyens de Mantoue et de Crémone. Ainsi il récompensait le meurtre par la déprédation.

Il n'est que trop certain que le monde fut ravagé depuis TEuphrate jusqu'au fond de l'Espagne , par un nomme sans pudeur, sans foi, sans honneur, sans probité ., fourbe , ingrat , avare , sanguinaire , tranquille dans le crime, et qui , dans une république bien policée, aurait péri par le dernier supplice au premier de ses crimes.

Cependant on admire encore le gouvernement d'Auguste, parce que Rome goûta sous lui, la paix , les plaisirs et l'abondance : Sénèque dit de lui : 67ementiam non voco lassam crudelitatem . Je n'appelle point clémence la lassitude de la cruauté.

On croit qu'Auguste devint plu* doux quand le crime ne fut plus nécessaire , et qu'il vit qu'étant maître absolu, il n'avait plus d'autre intérêt que celui de paraître juste. Mais il me semble quil fut toujours plus impitoyable que clément; car après la bataille d'Actium il fît égorger le fds d'Antoine au pied de la statue de César, et il eut la barbarie de faire trancher la tête au jeune Césarion , fils de César et de Géopâtre , que lui-même avait reconnu pour roi d'Egypte.

Ayant un jour soupçonné le préteur Gallius Quintus d'être venu à l'audience avec un poignard sous sa robe, il le fit appliquer en sa présence à la torture; «t, dans l'indignation où il fut de s'entendre appeler tyran par ce sénateur, il lui arracha lui-même les yeux; si on en croil Suétone.

On sait que César, son père adoptif, fut assez grand pour pardonner à presque tous ses ennemis; mais je ne vois pas qu'Auguste ait pardonné à un seul. Je doute fort de sa prétendue clémence envers Cinna. Tacite ni Suétone ne disent rien de cette aventure. Suétone, qui parle de touïes les conspirations faites contre Auguste, n'aurait pas manqué de parler de la plus célèbre. La singularité d'un consulat donné à Cinna pour prix de la plus noire perfidie , n'aurait pas échappé à tous les historiens contemporains. JDion Cassius n'en parle qu'après Sénèque; et ce morceau de Sénèque ressemble plus à une déclamation qu'à une vérité historique. De plus, Sénèque met la scène en Gaule, et Dion à Rome. ïl y a la une contradiction qui achève d'ôter toute vraisemblance à cette aventure. Aucune de nos histoires romaines, compilées à la hâte et sans choix , n'a discuté ce fait intéressant. L'histoire de Laurent Écliard a paru aux hommes éclairés aussi fautive que tronquée : l'esprit d'examen a rarement conduit les écrivains.

ïl se peut que Cinna ait été soupçonné ou convaincu par Auguste de quelque infidélité, et qu'après l'éclaircissement Auguste lui ait accordé levain honneur du consulat -, mais il n'est nullement probable que Cinna eût voulu, par une conspiration, s'emparer de la puissance suprême , lui qui n'avait jamais commandé d'armée, qui n'était appuyé d aucun parti, qui n'était pas, enfin, un homme considérable dans l'empire. Il n'y a pas d apparence qu'un simple courtisan subalterne ait eu la folie de vouloir succéder à un souverain affermi depuis vingt années , et qui avait

àes héritiers ; et il n'est nullement prenable qu'Auguste l'eût fait consul immédiatement après la conspiration.

Si l'aventure de Cinna est vraie, Auguste ne pardonna que malgré lui, vaincu par les raisons ou par les importunités de Livie ? qui avait pris sur lui un grand ascendant, et qui lui persuada, dit Sénèque, que le pardon lui serait plus utile que le châtiment. Ce ne fut donc que par politique qu'on le vit une fois exercer la clémence ; ce ne fut certainement point par générosité.

Comment peut-on tenir compte à un brigand enrichi et affermi, de jouir en paix du fruit de ses rapines, et de ne pas assassiner tous les jours les fils et les petits-fils des proscrits quand ils sont à genoux devant lui et qu'ils l'adorent? 11 fut un politique prudent après avoir été un barbare ; mais il est à remarquer que la postérité ne lui donna jamais le nom de vertueux comme à Titus, à Trajan, aux Antonins. Il s'introduisit même une coutume dans les complimens qu'on fesait aux empereurs à leur avènement, c'était de leur souhaiter d'être plus heureux qu'Auguste, et meilleurs que Trajan.

Il est donc permis aujourd'hui de regarder Auguste comme un monstre adroit et heureux.

Louis Racine , fiis du grand Racine , et héritier d'une partie de ses talens , semble s'oublier un peu quand il dit dans ses Réflexions sur la poésie, «qu'Horace et Virgile gâtèrent Auguste, qu'ils épuisèrent leur art pour empoisonner Auguste par leurs louanges. »J Ces expressions pourraient faire croire que les éloges

si bassement prodigués par ces deux grands poètes, corrompirent le beau naturel de cet empereur. Mais Louis Racine savait très-bien qu'Auguste était un fort méchant homme, indifférent au crime et la vertu, se servant également des horreurs de l'un et des apparences de l'autre , uniquement attentif à son seul intérêt, n'ensanglantant la terre et ne la pacifiant, n'employant les armes et les lois, la religion et les plaisirs, que pour être le maître , et sacrifiant tout à lui-même. Louis Racine fait voir seulement que Virgile et Horace curent des âmes serviles.

Il a malheureusement trop raison quand il reproche à Corneille d'avoir dédié Cinna au financier Montoron , et d'avoir dit à ce receveur : « Ce que vous avez de commun avec Auguste, c'est surtout cette

générosité avec laquelle ;» car enfin, quoique

Auguste ait été le plus méchant des citoyens romains , il faut convenir que le premier des empereurs, le maître, le pacificateur, la législateur de la terre alors connue, ne devait pas être mis absolument de niveau avec un financier commis d'un contrôleur général en Gaule.

Le même Louis Racine, en condamnant justement l'abaissement de Corneille et la lâcheté du siècle d'Horace et de Virgile, relève merveilleusement un passage du Petit Carême de Massilion : « On est aussi coupable quand on manque de vérité aux rois que quand on manque de fidélité, et on aurait du établir la même peine pour l'adulation que pour la révolte. )>i

Père Massilion , je vous demande pardon ; mais ce trait est bien oratoire, bien prédicateur, bien exagéré.

-î36 AUGUSTIN.

La ligue et îa fronde ont fait , si je ne me trompe , plus de mal que les prologues de Quinault. Il n'y a pas moyen de condamner Quinault à être roue comme un rebellé. Père Massillon, e^t modus in rébus ; et c'est ce qui manque net à tous les feseurs de sermons.

Ce n'est pas comme évêque , comme docteur, comme père de l'église, que je considère ici saint Augustin, natif de Tagasle; c'est en qualité d'homme. 11 s'agit ici d'un point de physique qui regarde le climat d'Afrique.

Il me semble que saint Augustin avait environ quatorze ans lorsque son père , qui était pauvre, le mena avec lui aux bains publics. On dit qu'il était contre l'usage et la bienséance qu'un père se baignât avec son fils .(*) ; et Bayle même fait cette remarque. Oui, les patriciens à Rome, les chevaliers romains ne se baignaient pas avec leurs enfans dans les étuves publiques. Mais croira- 1- on que le pauvre peuple, qui allait au bain pour un liard , fût scrupuleux observateur des bienséances des riches?

L'homme opulent couchait dans un lit d'ivoire et d'argent, sur des tapis de pourpre, sans draps, avec sa concubine; sa femme, dans un autre appartement parfumé, couchait avec son amant. Les enfans, les précepteurs, les domestiques, avaient leurs chambres séparées; mais le peuple couchait pêle-mêle dans des galetas. On ne fesait pas beaucoup de façons dans

(*) Yaicrc Maxime, liv. II, cfcap. 1, »° 7.

la ville de Tagaste en Afrique. Le père d'Augustin menait son fils au bain des pauvres.

Ce saint raconte que son père le vit dans un état de virilité qui lui causa une joie vraiment paternelle, et qui lui fit espérer d'avoir bientôt des petits-fils in omni modo ,, comme de fait il en eut.

Le bon homme s'empressa même d'aller conter cette nouvelle à sainte Monique sa femme.

Quant à cette puberté prématurée d'Augustin , ne peut-on pas l'attribuer à l'usage anticipé de l'organe de la génération ? saint Jérôme parle d'un enfant de dix ans dont une femme abusait, et dont elle conçut un fds. (Êp. ad Vitalem, tome III.)

Saint Augustin, qui était un enfant très- libertin, avait l'esprit aussi prompt que la chair. Il dit (a) qu'ayant à peine vingt ans il apprit sans maître la géométrie, l'arithmétique et la musique.

Cela ne prouve-t-ii pas deux choses, que dans l'Afrique, que nous nommons aujourd'hui la. Barbarie, les corps et les esprits sont plus avancés que chez nous?

Ces avantages précieux de saint Augustin conduisent a croire qu'Empédocle n'avait pas tant de tort de regarder le feu comme le principe de la nature. Il est aidé, mais par des subalternes. C'est un roi qui fait agir tous ses sujets. Il est vrai qu'il enflamme quelquefois un peu trop les imaginations de son peuple. Ce n'est pas sans raison que Siphax dit à Juba, dans le Caton d'Addison, que le soleil, qui roule son char

(a) Confessions 5 liv, IV, cliap. XYÏ.

2,38 Augustin.

sur les têtes africaines, met plus de couleurs sur leurs joues, plus de feu dans leurs cœurs, et que les dames de Zama sont très - supérieures aux pales beautés de l'Europe, que la nature n'a qu'à moitié pétries ?

Où sont à Paris, à Strasbourg, à Ratisbonne, A Vienne, les jeunes gens qui apprennent l'arithmétique, les mathématiques, la musique, sans aucun secours, et qui soient pères à quatorze ans?

Ce n'est pojnr sans doute une fable, qu'Atlas, prince de Mauritanie , appelé fils du ciel par les Grecs, ait été un célèbre astronome, qu'il ait fait construire une sphère céleste comme il en est à la Chine depuis tant de siècles. Les anciens, qui exprimaient tout en allégories, comparèrent ce prince à la montagne qui porte son nom, parce qu'elle élève son sommet dans les nues, et les nues ont été nommées h ciel par tous les hommes qui n'ont jugé des choses que sur le rapport de leurs yeux.

Ces mêmes Maures cultivèrent les sciences avec succès, et enseignèrent l'Espagne et l'Italie pendant plus de cinq siècles. Les choses sont bien changées. Le pays de saint Augustin n'est plus qu'un repaire de pirates. L'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne, la France, qui étaient plongées dans la barbarie, cultivent les arts mieux que n'ont jamais fait les Arabes.

Nous ne voulons donc dans cet article que faire voir combien ce monde est un tableau changeant. Augustin débauché devient orateur et philosophe. Il se pousse dans le monde, il est professeur de rhétorique; il se fait manichéen; du manichéisme il

passe au christianisme. Il se fait baptiser avec un de ses bâtards nommé Deodatus; il devient évêque : il devient père de l'église. Son Système sur la grâce est respecté onze cents ans comme un article de foi. Au bout d'onze cents ans, des jésuites trouvent moyen de faire anathématiser le système de saint Augustin mot pour mot, sous le nom de Jansénius, de Saint- Cyran, d'Arnauld, de Quesnel (*). Nous demandons si cette révolution dans son genre n'est pas aussi grande que celle de l'Afrique, et s'il y a rien de permanent sur la terre ?

Mortifications, Flagellations.

Que des hommes choisis, amateurs de l'étude, se soient unis après mille catastrophes arrivées au monde; qu'ils s^ soient occupés d'adorer Dieu, et de régler les temps de l'année, comme on le dit des anciens bracmanes et des mages, il n'est rien là que de bon et d'honnête. Ils ont pu être en exemple au reste de la terre par une vie frugale ; ils ont pu s'abstenir de toute liqueur enivrante , et du commerce avec leurs femmes, quand ils célébrèrent des fêtes. Ils durent être vêtus avec modestie et1 décence. S'ils furent savans, les autres hommes les consultèrent, s'ils furent justes, on les respecta et on les aima. Mais la superstition, la gueuserie, la vanité, ne so mirent-elles pas bientôt a la place des vertus? .- ■■ • ■ ■ ■

(*■) Voyez Grâce. s

Le premier fou qui se fouetta publiquement pour apaiser les dieux , ne fut-il pas l'origine des prêtres de la déesse de Syrie, qui se fouettaient en son honfieur; des prêtres d'Isis, qui en fesaient autant à certains jours ; des prêtres de Dodone, nommés adlien? , qui se fesaient des blessures; des prêtres de Bellone , qui se donnaient des coups de sabre ; des prêtres de Diane, qui s'ensanglantaient à coups de verges; des prêtres de Cybèle, qui se fesaient eunuques; des faquirs des Indes, qui se chargèrent de chaînes? L'espérance de tirer de larges aumônes n'entra -t- elle pour rien dans leurs austérités?

Les gueux qui se font enfler les jambes avec de la tithymale, et qui se couvrent d'ulcères pour arracher quelques deniers aux passans, n'ont-ils pas quelque rapport aux énergumènes de l'antiquité qui s'enfonçaient des clous dans les fesses, et qui vendaient ces saints clous aux dévots du pays ?

Enfin la vanité n'a-t-elle jamais eu part à ces mortifications publiques qui attiraient les yeux de la multitude? Je me fouette, mais c'est pour expier vos fautes ; je marche tout nu , mais c'est pour vous reprocher le faste de vos vêtemens; je me nourris d'herbes et de colimaçons, mais c'est pour corriger en vous le vice de la gourmandise; je m'attache un anneau de fer à la verge, pour vous faire rougir de votre lasciveté. Picspectez-moi comme un homme cher aux dieux, qui attirera leurs faveurs sur vous. Quand vous serez accoutumés à me respecter, vous n'aurez pas de peine à m'obéir; je serai votre maître au nom des dieux; et si quelqu'un de vous alors

AUSTÉRITÉS. 24l

transgresse la moindre de nies volontés, je le ferai empaler pour apaiser ïà eolere céleste.

Si les premiers faquirs ne prononcèrent pas ces paroles , il est bien probable qu'ils les avaient gravées dans le fond de leur cœur.

Ces austérités affreuses furent peut-être les origines des sacrifices de sang humain. Des gens qui répandaient leur sang en public à coups d'e verges, et qui se tailladaient les bras et les cuisses pour se donner de la considération, firent aisément croire à des sauvages imbéciles , qu'on devait sacrifier aux dieux ce qu'on avait dé plus cher; qu'il fallait immoler sa fille pour avoir un bon vent; précipiter son fils du haut d'un rocher, pour n'être point attaqué de la peste; jeter une fille dans le Nil, pour avoir infailliblement une bonne récolte.

Ces superstitions asiatiques ont produit parmi nous les flagellations que nous avons imitées des Juifs (*) . Leurs dévots se fouettaient et se fouettent encore les ans les autres, comme fesaient autrefois les prêtres de Syrie et d'Egypte (**).

Parmi nous les abbés fouettèrent leurs moines, les confesseurs fouettèrent leurs pénitens àtèà deux sexes. Saint Augustin écrit à Mareellin le tribun , ijitil faut fouetter les donatistes commi les maîtres d'école en usent avec leurs écoliers.

On prétend que ce n'est qu'au dixième siècle, que les moines et les religieuses commencèrent à se -fouetter certains jours dePannee. La coutume de donner

(*) Voyez ComrsSêiOff. — (**) Voyez iouvr^e d'Apec Dïct. Ph. 1. 2]

le fouet aux pécheurs pour pénitence , s'établit si Dien que le confesseur de saint Louis lui donnait trèssouvent le fouet. Henri II d'Angleterre fut fouetté par les chanoines de Cantorbéri (a). Raimond, comte de Toulouse , fut fouetté, la corde au cou, par un diacre, à la porte de l'église de Saint-Gilles, devant le légat Milon, comme nous l'avons vu.

L'es chapelains du roi de France Louis VIII (i) furent condamnés par le légat du pape Innocent III à v«cnir aux quatre grandes fêtes, aux portes de la cathédrale de Paris, présenter des verges aux chanoines pour les fouetter, en expiation du crime du roi leur maître qui avait accepté la couronne d'Angleterre que le pape lui avait ôtée, après la lui avoir donnée en vertu de sa pleine puissance. Il parut même que le pape était fort indulgent en ne fesant pas fouetter le roi lui-même, et en se contentant de lui ordonner, sous peine de damnation, de payer à la chambre apostolique deux années de son revenu.

C'est de cet ancien usage que vient la coutume d'armer encore dartsSaint-Rierrede Rome les grandspénitenciers de longues baguettes au lieu de yerges, dont ils donnent de petits coups aux pénitens prosternés de leur long. C'est ainsi que le roi de France Henri IV reçut le fouet sur le$ fesses des cardinaux d'Ossat et Duperron. Tant il est vrai que nous sortons à peine de la barbarie dans laquelle nous avons encore une jambe enfoncée jusqu'au genou!

Au commencement du treizième siècle il se forma

{fi) Ep 1209. — (b) £fll x.2 23,

en Italie des confréries de péniteus, à Pérouse et à Bologne. Les jeunes gens presque nus, une poignée de verges dans une main , et un petit crucifix dans l'autre, se fouettaient dans les rues. Les femmes les regardaient à travers les jalousies des fenêtres, et se fouettaient dans leurs chambres.

Ces flagellans inondèrent l'Europe : on en voit encore beaucoup en Italie, en Espagne (e) ; et en France même, à Perpignan. Il était assez commun au commencement du seizième siècle , que les confesseurs foueltassent leurs pénitens sur les fesses. Une histoire des Pays-Bas, composée par Meteren (•/), rapporte que le cordelier nommé Adriagcm , grand prédicateur de Bruges, fouettait ses pénitentes toutes nues.

Le jésuite Edmond Auger , confesseur de Henri III (e), engagea ce malheureux prince à se mettre à la tête des flagellans.

Dans plusieurs couvensde moines et de religieuses on se fouette sur les fesses. Il en a résulté quelquefois d'étranges impudicites, sur lesquelles il faut jeter un voile pour ne pas faire rougir celles qui portent un voile sacré , et dont le sexe et la profession méritent les plus grands égards (*).

(c) Histoire 'des flagellans, page 198.

(d) Meteren, Historia belgiça anno 1570. (c)DcThou,liv. XXVIII.

(*) Voyez Expiation.

2 44 AîJT^LS.

Temples, Rites , Sacrifices , etc.

Il est universellement reconnu que îes premiers chrétiens n'eurent ni temples, ni autels, ni cierges, ni encens, ni eau bénite, ni aucun des rites que la prudence des pasteurs institua depuis , selon les temps et les lieux , et surtout selon le besoin des fidèles.

Nous avons plus d'un témoignage d'Origène , cl'Athénagore, de Théophile, de Justin, de TertulHen, que îes premiers chrétiens avaient en abomination îes temples et les autels. Ce n'est pas seulement parce qu'ils ne pouvaient obtenir du gouvernement , danj ces commencemens, la permission de bâtir des temples , mais c'est qu'ils avaient une aversion réelle pour tout ce qui semblait avoir le moindre rapport avec les autres religions. Cette horreur subsista chez eux pendant deux cent cinquante ans. Cela se démontre par Minatius Félix qui vivait au troisième siècle : «Vous pensez, dit-il aux Romains, que nous cachons ce que nous adorons , parce que nous n*avous ni temples ni autels. Mais quel simulacre érigerons-nous à Dieu, puisque l'homme est lui-même le simulacre de Dieu^ quel temple lui bâtirons - nous , quand le monde qui est son ouvrage ne peut le contenir ? comment enfermerai -je la puissance d'une telle majesté dans une seule maison ? ne vaut-il pas Mon mieux lui consacrer un temple dans notre esprit et dans notre cœur ? »

aras si

« Putatis autem nos occ.ultare cjuocl colimus, si âelubra et non habemus. Quod enim simuîacrum Deo fincjam, quùm^ ': rectè existimes, sit Dei homo ipse simuîacrum? templum quod gi extruam, cjuùm iotushic mundus, ejus opère fabricatus, eum capere non possit; et cjuùm homo latiùs maneam, inirà unam œdiculam vim tantœ majestatis incîudam ? nonne meliîis in nostrd dedicandus est mente, in nostro imo consecrandus esit pectae? »

Les chrétiens n'eurent donc des temples que vers le commencement du règne de Dioclélien. L'Église était alors très-nombreuse. On avait besoin de décorations et de rites , qui auraient été jusque-là inutiles et même dangereux à un troupeau faible, long-temps méconnu , et pris seulement pour une petite secte de Juifs dissidens.

il est manifeste que, dans le temps où ils étaient confondus avec les Juifs , ils ne pouvaient obtenir la permission d'avoir des temples. Les Juifs , qui payaient très-chèrement leurs synagogues , sy seraient opposés; ils étaient mortels ennemis des chrétieus, et ils étaient riches. Il ne faut pas dire avec Toland , qu'alors les chrétiens ne fesaient semblant de mépriser les temples et les autels, que comme le renard disait que les raisins étaient trop verts.

Cette comparaison semble aussi injuste qu'impie, puisque tous les premiers chrétiens de tant de pays difFérens s'accordèrent à soutenir qu'il ne faut point de temples et d'autels au vrai Dieu.

La Providence, en fesant agir les causes secondes, voulut qu'ils bâtissent un temple superbe dans Nicomédie , résidence de l'empereur Dioclétien , dès qu'ils curent la protection de ce prince. Ils en construisis

rent dans d autres villes, mais ils avaient encore en horreur les cierges, l'encens, l'eau lustrale, les habits pontificaux ; tout cet appareil imposant n'était alors à leurs yeux que marque distinctive du paganisme. Us n'adoptèrent ces usages que peu à peu sous Constantin et sous ses successeurs; et ces usages ont souvent changé.

Aujourd'hui dans notre Occident, les bonnes femmes qui entendent le dimanche une messe basse en latin, servie par un petit garçon, s'imaginent que ce rite a été observé de tout temps, qu'il n'y en a jamais eu d'autre , et que la coutume de s'assembler dans d'autres pays pour prier Dieu en commun est diabolique et toute récente. Une messe basse est sans contredit quelque chose de très-respectable, puisqu'elle a été autorisée par l'Eglise. Elle n'est point du tout ancienne, mais elle n'en exige pas moins notre vénération.

Il n'y a peut-être pas aujourd'hui une seule cérémonie qui ait été en usage du temps des apôtres. Le Saint-Esprit s'est toujours conformé aux temps. Il inspirait les premiers disciples dans un méchant galetas. Il communique aujourd'hui ses inspirations dans Saint-Pierre de Rome, qui a coûté deux cents millions; également divin dans le galetas et dans le superbe édifice de Jules II, de Léon X, de Paul III et de Sixte V (*).

(*) Voyez, à l'article Église, la section intitulée : De la primitive église, etc.

Auteur est un nom générique qui peut, comme le nom de toutes les autres professions , signifier du bon et du mauvais , du respectable ou du ridicule 9 de l'utile et de l'agréable , ou du fatras de rebut.

Ce nom est tellement commun à des choses différentes, qu'on dit également l'auteur de la Nature et Fauteur des Chansons du Pont-Neuf, ou l'auteur de l'Année littéraire.

Nous croyons que Fauteur d'un bon ouvrage doit se garder de trois choses, du titre, de l'épître dédieatoirc et de la préface. Les autres doivent se garder d une quatrième, c'est d'écrire.

Quant au titre, s'il a la rage d'y mettre son nom, ce qui est souvent très-dangereux , il faut du moins que ce soit sous une forme modeste ; on n'aime point à voir un ouvrage pieux , qui doit renfermer des leçons d'humilité , par Messire ou Monseigneur un tel , conseiller du roi en ses conseils , évêque et comte d'une telle ville. Le lecteur, qui est toujours malin, et qui souvent s'ennuie, aime fort à tourner en ridicule un livre annoncé avec tant de faste. On se sou vient alors que Fauteur de l'Imitation de Jésus-Christ n'y a pas mis son nom.

Mais les apôtres, dites-vous, mettaient leurs noms à leurs ouvrages. Cela n'est pas vrai , ils étaient trop modestes. Jamais Fapôtre Matthieu n'intitula son livre, Évangile de saint Matthieu; c'est un hommage qu'on lui rendit depuis. Saint Luc lui-même, qui recueillit ce qu'il, avait entendu dire, et qui dédie son

livre à Théophile , ne l'intitule point Évangile de Luc. Il n'y a que saint Jean qui se nomme dans l'x\pocalypse ; et c'est ce qui fit soupçonner que ce livre était de Cérinthe, qui prit le nom de Jean pour autoriser cette production.

Quoi qu'il en puisse être des siècles passés , il me paraît bien hardi dans ce siècle de mettre son nom et ses titres à la tête de ses œuvres. Les évêques n'y manquent pas; et dans les gros in - 4°'- qu'ils nous donnent sous le titre de Mandemens 3 on remarque d'abord leurs armoiries avec de beaux glands ornés de houppes \ ensuite il est dit un mot de l'humilité chrétienne, et ce mot est suivi quelquefois d'injures atroces contre ceux qui sont, ou d'une autre communion ? ou d'un autre parti. Nous ne parlons ici que des pauvres auteurs profanes. Le duc de La Rochefoucauld n'intitula point ses Pensées, par Monseigneur le duc de la Rochefoucauld , pair deFrance, etc.

Plusieurs personnes trouvent mauvais qu'une compilation dans laquelle il y a de très-beaux morceaux , soit annoncée par Monsieur, etc., ci -devant professeur de l'université, docteur en théologie, recteur, précepteur des enfans de M. le duc de .... , membre d'une académie, et même de deux. Tant de dignités ne rendent pas le livre meilleur. On souhaiterait qu'il fut plus court, plus philosophique, moins rempli de vieilles fables. À l'égard des titres et qualités, personne ne s'en soucie.

L'épître dcdicaloirc n'a été souvent présentée que par la bassesse intéressée, à la vanité dédaigneuse :

De Là Aient cet amas d'ouvrages mercenaires , :

Stances, odes, sonnets, e'pïtres liminaires, Où toujours le héros passe pour sans pareil, Et fût-il louche et borgne, est réputé soleil.

Qui croirait que Rehaut , soi-disant physicien, dans sa dédicace au duc de Guise , lui dit que « ses ancêtres ont maintenu aux dépens de leur sang les vérités politiques, les lois fondamentales de l'Ëtat, et les droits des souverains? » Le Balafré et le duc de Mayenne seraient un peu surpris si on leur lisait cette épïtre. Et que dirait Henri iV?

On ne sait pas que la plupart des dédicaces en Angleterre ont été faites pour de l'argent 5 comme les capucins cires nous viennent présenter des salades, à condition qu'eu leur donnera pour Loire.

Les gens de lettres en France ignorent aujourd'hui ce honteux avilissement ; et jamais ils n'ont eu tant de noblesse dans l'esprit, excepté quelques malheureux qui se disent gens de lettres, dans le même sens que des barbouilleurs se vantent d'être de la profession de Raphaël , et que le cocher de Vertamont était poëte.

Les préfaces sont un autre e'cueii; le moi est haïssable , disait Pascal. Parlez de vous le moins que vous pourrez ; car vous devez savoir que l'amour-propre du lecteur est aussi grand que le vôtre. Il ne vous pardonnera jamais de vouloir le condamner à vous estimer. C'est à votre livre à parler pour lui, s'il parvient à être lu dans la foule.

« Les illustres suffrages dont ma pièce a été honorée devraient me dispenser de répondre à hiçs

25o 'AUTEURS.

adversaires. Les applaudissemens du public ....;» Rayez tout cela, croyez-moi, vous n'avez point eu de suffrages illustres, votre pièce est oubliée pour jamais.

<c Quelques censeurs ont prétendu qu'il y a un peu trop d'événemcns dans le troisième acte , et que la princesse découvre trop tard dans le quatrième les tendres sentimens de son cœur pour son amant • à cela je réponds que . ...» Ne réponds point , mon ami, car personne n'a parlé ni ne parlera de ta princesse. Ta pièce est tombée parce qu'elle est ennuyeuse et écrite en vers plats et barbares; ta préface est une prière pour les morts; mais elle ne les ressuscitera pas.

D'autres attestent l'Europe entière qu'on n'a pas entendu leur système sur les compossibles , sur les supralapsaires , sur la différence qu'on doit mettre entre les hérétiques macédoniens et les hérétiques valentinîcns. Mais vraiment je crois bien que personne ne l'entend, puisque personne ne te lit.

On est inondé de ces fatras et de ces continuelles répétitions, et des insipides romans qui copient de vieux romans , et de nouveaux systèmes fondés sur d'anciennes rêveries, et de petites historiettes prises dans des histoires générales.

Voulez-vous être auteur, voulez-vous faire un livre , songez qu'il doit être neuf et utile, ou du moins infiniment agréable.

Quoi I du fond de votre province vous m'assassinerez de plus d'un in-4° pour m'apprendre qu'un roi doit être juste, et que Trajan était plus vertueux que

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Caligula ! vous ferez imprimer vos sermons qui ont endormi votre petite ville inconnue ! vous mettrez à contribution toutes nos histoires pour en extraire la vie d'un prince sur qui vous n'avez aucuns mémoires nouveaux!

Si vous avez écrit une histoire de votre temps, ne doutez pas qu'il ne se trouve quelque éplucheur de chronologie , quelque commentateur de gazette qui vous relèvera sur une date, sur un nom de baptême, sur un escadron mal placé par vous à trois cents pa£ de l'endroit où il fut en effet posté. Alors corrigezvous vite.

Si un ignorant, un folliculaire se mêle de critiquer à tort et à travers, vous pouvez le confondre; mais nommez-le rarement, de peur de souiller vos écrits*

Vous attaque-t-on sur le style , ne répondez jamais ; c'est à votre ouvrage seul do répondre.

Un homme dit que vous êtes malade; contentezvous de vous bien porter, sans vouloir prouver au public que vous êtes en parfaite santé. Et surtout souvenez-vous que le public s'embarrasse fort peu si vous vous portez bien ou mal.

Cent auteurs compilent pour avoir du pain, et vingt folliculaires font l'extrait, la critique, l'apologie, la satire de ces compilations, dans l'idée d'avoir aussi du pain, parce qu'ils n'ont point de métier. Tous ces gens-là vont le vendredi demander au lieutenant de police de Paris la permission de vendre leurs drogues. Ils ont audience immédiatement après Icjs filles de joie qui ne les regardent pas, parce

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qu'elles savent bien que ce sont de mauvaises pratiques (i).

Ils s'en retournent avec une permission tacite de faire vendre et débiter par tout le royaume leurs historiettes, leurs Recueils de bons mots, la Vie nu bienheureux Régis, la Traduction d'un poëme allemand ? les nouvelles Découvertes sur les anguilles , un nouveau Choix de vers, un Système sur l'origine des cloches , les Amours du crapaud. Un libraire achète leurs productions dix écus; ils en donnent

(i) En France il existe ce qu'on appelle l'inspection de la librairie : le chancelier en est charge en chef; c'est lui seul qui décide si les Français doivent lire ou erpire telle proposition. Les parlemens ont aussi une juridiction, sur les livres; ils font brûler pat leurs bourreaux ceux qui leur déplaisent : mais la mode de brûler les auteurs avec les livres commence à passer. Les cours .souveraines brûlent aussi en cérémonie les livres qui ne parlent point d'elles avec assez de respect. Le cierge de sou côté tâche, autant, qu'il peut, Be s'établir une petite juridiction sur les pensées. Comment la vérité s'écbappera-t-elle des mains des censeurs, des exempts de police, des bourreaux et des docteurs? Elle ira chercher une terre étrangère; et, comme il est impossible que cette tyrannie exercée sur les esprits ne donne un peu d'humeur, elle parlera avec moins de circonspection et plus do violence.

Dans le temps où M. de Voltaire a écrit, c'était le lieutenant cîe police de Paris qui avait, sous le chancelier, l'inspection des livres : depuis on lui a ôté une partie de ce département. Il n'a conservé que l'inspection des pièces de théâtre, et des ouvrages au-dessous d'une feuille d impression. Le détail de cette partie est immense. Il n'est point permis à Paris d 'imprimer qu'on a perdu son chien, sans que la police se soil assurée qu'il n'y a dans le signalement de cette pauvre bête aucune proposition contraire aux bonnes moeurs et à la relision!

auteurs; aS3

cinq au folliculaire du coin , à condition qu'il en dira du bien dans ses gazettes. Le folliculaire prend leur argent , et dit de leurs opuscules tout le mal quïl peut. Les lésés viennent se plaindre au juif qui entretient la femme du folliculaire; on se bat à coups de poing chez l'apothicaire le Lièvre ; la scène finit par mener le folliculaire au Fort-FÉvêque. Et cela s'ap*pelle des auteurs !

Ces pauvres gens se partagent en deux ou trois bandes , et vont à la quête comme des moines mendians; mais, n'ayant point fait de vœux , leur société ne dure que peu de jours ; ils se trahissent comme des prêtres qui courent le même bénéfice , quoiqu'ils n'aient nul bénéfice à espérer. Et cela s'appelle des auteurs !

Le malheur de ces gens-là vient de ce que leurs pères ne leur ont pas fait apprendre une profession. C'est un grand défaut dans la police moderne. Tout homme du peuple qui peut élever son fils dans un art utile, et ne le fait pas, mérite punition. Le fils d'un metteur en œuvre se fait jésuite à dix-sept ans\. Il es£ chassé de la société à vingt-quatre , parce que le désordre de ses mœurs a trop éclaté. Le voilà sans pain , il devient folliculaire ; il infecte la basse littérature, et devient le mépris et l'horreur de la canaille même. Et cela s'appelle des auteurs!

Les auteurs véritables sont ceux qui ont réussi dans un art véritable, soit dans l'épopée, soi: dans la tragédie , soit dans la comédie , soit dans l'histoire , ou dans la philosophie, qui ont enseigné ou enchante les hommes. Les autres dont nous avons parlé sont,

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parmi les gens de lettres , ce que les frelons sont parmi les oiseaux.

On cite , on commente, on critique , on néglige , on oublie, mais surtout on méprise communément un auteur qui n'esf qu'auteur.

A propos de citer un auteur, il faut que je m'amuse à raconter une singulière bévue du révérend père Viret, cordelier, professeur en théologie. Il lit dans la Philosophie de l'histoire de ce bon abbé Bazin , que « jamais aucun auteur n'a cité un passage de Moïse avant Longin , qui vécut et mourut du temps de l'empereur Àurélien. » Aussitôt le zèle de saint François s'allume : Viret cric que cela n'est pas vrai, que plusieurs écrivains ont dit qu'il y avait eu un Moïse; que Josèplie môme en a parié fort au long, et que l'abbé Bazin est an impie qui veut détruire les sept sacremens. Mais, cher père Viret, vous deviez vous informer auparavant de ce que veut dire le mot citer. ïl y a bien de la différence entre faire mention cPun auteur et citer un auteur. Parler, faire mention d'un auteur, c'est dire : ïl a vécu, il a écrit en tel temps. Le citer, c'est rapporter un de ses passages : Connue Moïse le dit dans son Exode , comme Moïse a écrit dans sa Genèse. Or l'abbé Bazin affirme qu'aucun écrivain étranger, aucun même des prophètes juifs n'a jamais cité un seul passage de Moïse, quoiqu'il soit un auteur divin. Père Viret, en vérité, vous êtes un auteur bien malin, mais on saura du moins, par ce petit paragraphe, que vous avez été un auteur.

Les auteurs les plus volumineux que 1 on ait eus en France ont été les contrôleurs généraux des finafice

On ferait dix gros volumes de leurs déclarations ? depuis le règne de Louis XIY seulement. Les parlemens ont fait quelquefois la critique de ces ouvrages; on y a trouvé des propositions erronées, des contradictions. Mais où sont les bons auteurs qui n'aient pas été censurés ?

Misérables humains, soit en robe verte, soit en turban, soit en robe noire ou en surplis, soit en manteau et en rabat, ne cherchez jamais à employer Pautonte là où il ne s'agit que de raison ; ou consentez à être bafoués dans tous les siècles comme les plus impertinens de tous les hommes, et à subir la haine publique comme les plus injustes.

On vous a parlé cent fois de l'insolente absurdité avec laquelle vous condamnâtes Galilée , et moi je vous en parle pour la cent-unième, et je veux que vous en fassiez à jamais l'anniversaire; je veux qu'on grave à la porte de votre Saint-Office :

«Ici sept cardinaux, assistés de frères mineurs , firent jeter en prison le maître à penser de l'Italie , âgé de soixante et dix ans, le firent jeûner au pain et à l'eau, parce qu'il instruisait le genre humain, et qu'Us étaient des ignorans. »;

Là on rendit un arrêt en faveur des Catégories d'Arislote, et on statua savamment et équitablement la peine des galères contre quiconque serait assez osé pour être d'un autre avis que la stagirite , dont jadis deux conciles brûlèrent les livres.

Plus loin une faculté, qui n'a pas de grandes fa-

cultes j fit un décret contre les idées innées, et fit ensuite un décret pour les idées innées, sans que ladite faculté fût seulement informée par ses bedeaux de ce que c'est qu'une idée.

Dans les écoles voisines on a procédé juridiquement contre la circulation du sang.

On a intenté procès contre l'inoculation, et parties ont été assignées par exploit.

On a saisi à la douane des pensées vingt et un volumes in-folio , dans lesquels il était dit méchamment et proditoirement que les triangles ont toujours trois angles, qu'un père est plus âgé que son fils, que Rhea Silvia perdit son pucelage avant d'accoucher, et que de la farine n'est pas une feuille de chêne.

En une autre année on jugea le procès Uîriim chimera honibinans in vacuo possit comedere secundas Ut* tentioncs , et on décida pour l'affirmative.

En conséquence , on se crut très-supérieur a Arehimède, à Euclidc, à Cicéron, a Pline, et on se pa •• ^ vana dans le quartier dé l'université.

Àçarilits , amor habendii désir d'avoir, avidité,, convoitise.

A proprement parler, Yavaricc est le désir d'accu*-. Kttuler soit en grains, soit en meubles, ou en fonds, ou en curiosités. 11 y avait des avares avant qu'on eût inventé la monnaie.

Nous n'appelons point avare un homme qui a vingtquatre chevaux de carrosse, et qui n'en prêtera pas deux à son ami ; ou bien qui, ayant doux mille bou-

teilles de vin de Bourgogne destinées pour sa table , ne vous en enverra pas une demi-douzaine quand il saura que vous en manquez. S il vous montre pour cent mille écus de diamans, vous ne vous avisez pas d'exiger qu'il vous en présente un de cinquante louis; vous le regardez comme un homme fort magnifique , et point du tout comme un avare.

Celui qui, dans les finances, dans les fournitures des armées , dans les grandes entreprises, gagna deux millions chaque année, et qui? se trouvant enfin riche de quarante-trois millions, sans compter ses maisons de Paris et son mobilier, dépensa pour sa table cinquante mille écus par année, et prêta quelquefois à des seigneurs de l'argent à cinq pour cent, ne passa point dans l'esprit du peuple pour un avare. Il avait cependant brûlé toute sa vie de la soif d'avoir ; le démon de la convoitise l'avait perpétuellement tourmenté; il accumula jusqu'au dernier jour de sa vie. Cette passion toujours satisfaite ne s'appelle jamais avarice. Il ne dépensait pas la dixième partie de son revenu , et il avait la réputation d'un homme généreux qui avait trop de faste.

Un père de famille qui , ayant vingt mille livres de rentes, n'en dépensera que cinq ou s\xô et qui accumulera ses épargnes pour établir ses enfans, est réputé par ses voisins œçarïcicuX, pince-maille, ladre çerd, vilain , fesse-malt hieu, gagne-denier , grippesous, cancre; on lui donne tous les noms injurieux dont on peut s'aviser.

Cependant ce bon bourgeois est beaucoup plus honorable que le Crésus dont je viens de parler ; il

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