‹ Dictionnaire philosophique (volume 5)Chapitre 46 sur 90 · AVIGNON · texte numérisé non relu

AVIGNON

Avignon et son comtat sont des monumens de ce que peuvent à la fois l'abus de la religion, l'ambition, la fourberie et le fanatisme. Ce petit pays , après mille vicissitudes, avait passé au douzième siècle dans la maison des comtes de Toulouse, descendans de Charlemagne par les femmes.

Raimond VI , comte de Toulouse , dont les aïeux avaient été les principaux héros des croisades, fut dépouillé de ses états par une croisade que les papes suscitèrent contre lui. La cause de la croisade était l'envie d'avoir ses dépouilles : le prétexte était que, dans plusieurs de ses villes, les citoyens pensaient à peu près comme on pense depuis plus deux cents ans en Angleterre, en Suède, en Dancmarck, dans

AVIGNON. aSo,

les trois quarts de la Suisse , en Hollande et dans la moitié de l'Allemagne.

Ce n'était pas une raison pour donner, au nom de Dieu, les états du comte de Toulouse au premier occupant, et pour aller égorger et brûler ses sujets un crucifix à la main, et une croix blanche sur l'épaule. Tout ce qu'on nous raconte des peuples les plus sauvages n'approche pas des barbaries commises dans cette guerre, appelée sainte. L'atrocité ridicule de quelques cérémonies religieuses accompagna toujours les excès de ces horreurs. On sait que liai-' mond YI fut traîné à une église de Saint -Gilles devant un légat nommé IVIilon, nu jusqu'à la ceinture, sans bas et sans sandales, ayant une corde au cou, laquelle était tirée par un diacre, tandis qu un second diacre le fouettait, qu'un troisième diacre chantait un miserere avec des moines, et que le légat était à dîner.

Telle est la première origine du droit des papes sur Avignon.

Le comte Piaimond , qui s'était soumis à être fouetté pour conserver ses états, subit cette ignominie en pure perte. ïl lui fallut défendre par les armes ce qu'il avait cru conserver par une poignée de verges : il vit ses villes en cendre, et mourut en I2i3 dans les vicissitudes de la plus sanglante guerre.

Son fils Raimond Vïï n'était point soupçonné d'hérésie comme le père ; mais, étant fils d'un hérétique, il devait être dépouillé de tous ses biens en vertu des Décrétâtes; c'était la loi. La croisade sub-

26o ÀYlG.NOX.

sista donc contre lui. On l'excommuniait clans les églises, les dimanches et les jours de fêtes, au son des cloches et à cierges éteints.

Un légat qui était en France dans la minorité de saint Louis, y levait des décimes pour soutenir cette guerre en Languedoc et en Provence. Raimond se défendait avec courage, mais las têtes de l'hydre du fanatisme renaissaient à tout moment pour le dévorer.

Enfin le pape fît la paix , parce que tout son argent se dépensait à la guerre.

Raimond VII vint signer le traité devant le portail de la cathédrale de Paris. Il fut forcé de payer dix mille marcs d'argent au légat, deux mille à l'abbaye de Cîteaux, cinq cents à l'abbaye de Clervaux, mille à celle de Grand-Selve, trois cents à celle de Belleperche, le tout pour le salut de son âme, comme il .est spécifié dans le traité. C'était ainsi que l'église négociait toujours.

Il est très-remarquable que, dans l'instrument de cette paix, le comte de Toulouse met toujours le légat devant le roi. « Je jure et promets au légat et au roi d'observer de bonne foi toutes ces choses, et de les faire observer par mes vassaux et sujets, etc. »

Ce n'était pas tout ; il céda au pape Grégoire IX le comtat Venaissin au delà du Rhône , et la suzeraineté de soixante et treize châteaux en deçà. Le pape s'adjugea cette amende par un acte particulier, ne voulant pas que, dans un instrument public, l'aveu d'avoir exterminé tant de chrétiens, pour ravir le bien d'autrui, parût avec trop d'éclat. U exigeait

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(Tailleurs ce que Raimond ne pouvait lui donner sans le consentement de l'empereur Frédéric IL Les terres du comte , à la gauche du Rhône , étaient un fief impérial. Frédéric II ne ratifia jamais cette extorsion.

Alfonse, frère de saint Louis, ayant épousé la fille de ce malheureux prince, et n'en ayant point eu d'enfans, tous les états de Raimond VII en Languedoc furent réunis à la couronne de France, ainsi qu'il avait été stipulé par le contrat de mariage.

Le comtat Venaissin, qui est dans la Provence, avait été rendu avec magnanimité par l'empereur' Fré* déric II au comte de Toulouse. Sa fille Jeanne, avant de mourir, en avait disposé par son testament en faveur de Charles d'Anjou , comte de Provence et roi de Naples.

Philippe- le -Hardi, fils de saint Louis, pressé par le pape Grégoire X, donna le Venaissin à l'église romaine en 1274* H fou* avouer que Philippe-Ie- Hardi donnait ce qui ne lui appartenait point du tout; que celte cession était absolument nulle, et que jamais acte ne fut plus contre toutes les lois.

Il en est de même de la ville d'Avignon. Jeanne de France, reine de Naples, descendante du frère de saint Louis, accusée, avec trop de vraisemblance, d'avoir fait étrangler son mari, voulut avoir la protection du pape Clément VI, qui siégeait alors dans la ville d'Avignon, domaine de Jeanne. Elle était comtesse de Provence. Les Provençaux lui firent jurer en 1 347 ? sur ^es Évangiles, qu'elle ne vendrait aucune de ses souverainetés. A peine eut-elle fait son serment qu'elle alla vendre Avignon au pape. L'acte

sG'J Avignon,

authentique ne fat signé que le 14 juin 1 348 ; on y stipula, pour prix de la vente, la somme de quatrevingt mille florins d'or. Le pape la déclara innocente du meurtre de son mari , mais il ne la paya point. On ira jamais produit la quittance de Jeanne. Elle réclama quatre fois juridiquement contre cette vente illusoire.

Ainsi donc, Avignon et le comtat ne furent jamais réputés démembrés de la Provence que par une rapine d'autant plus manifeste qu'on avait voulu la couvrir du voile de la religion,

Lorsque Louis Xi acquit la Provence , il l'acquit avec tous ses droits , et voulut les faire valoir en 1 4^4? comme on le voit par une lettre de Jean de Foix à ce monarque. Mais les intrigues de la cour de Piome eurent toujours tant de pouvoir , que les rois de France condescendirent à la laisser jouir de cette petite province. ïls ne reconnurent jamais dans les papes une possession légitime , mais une simple jouissance.

Dans le traité de Pise , fait par Louis XIV en 1 664 7 avec Alexandre VII, il est dit : a qu'on lèvera tous les obstacles, afin que le pape puisse jouir d'Avignon comme auparavant. » Le pape n'eut donc cette province que comme des cardinaux ont des pensions du roi, et cas pensions sont amovibles.

Avignon et le comtat furent toujours un embarras pour le gouvernement de France. Ce petit pays était le refuge de tous les banqueroutiers et de tous les contrebandiers. Par là il causait de grandes perte.; ; et le pape n'en profitait guère.

Louis XIV entra deux, fois dans ses droits j mais pour châtier le pape plus que pour réunir Avignon et le conitat à sa couronne.

Enfin Louis XV a fait justice à sa dignité et à ses sujets. La conduite indécente et grossière du pape Kczzonico , Clément XIII , l'a forcé de faire revivre les droits de sa couronne en 1 768. Ce pape avait agi comme s'il avait été du quatorzième siècle. On lui a prouvé qu'on était au dix-huitième, avec l'applaudissèment de l'Europe entière.

Lorsque l'officier général , chargé des ordres du roi, entra dans Avignon, il alla droit à l'appartement du légat sans se faire annoncer, et lui dit : « Monsieur, le roi prend possession de sa ville. »

il y a loin de là à un comte de Toulouse fouetté par un diacre pendant le dîner d'un légat. Les choses, comme on voit, changent avec le t'>mps (1).

On sait que Cicéron ne fut consul, c'est-à-dire le premier homme de l'univers connu , que pour avoir été avocat. César fut avocat. Il n'en est pas ainsi de maître Le Dain, avocat eu parlement à Paris, malgré son discours du côté du greffe, contre maître Hucrne,

(1) Clément XIII étant mort , son successeur Gan^anelii répara ses fautes, promit de détruire les jésuites, et on lui rendit Avignon.

De profonds politiques croient qu'il est bon de laisser Avignon au pape, pour se conserver un moyen de le punir s'il abuse de ses clefs : mais qu'on laisse le peuple s'éclairer, et l'on n'aura plujsr besoin d'Avignon ni pour faire entendre raison au successeur de saint Piirrc , ni pour n'en avoir rien à craindre.

qui avait défendu les comédiens, par le secours d'une littérature agréable et intéressante. César plaida des causes à Rome dans un autre goût que maître Le Dain, avant qu'il daignât venir nous subjuguer, et faire pendre Ârioviste.

Comme nous valons infiniment mieux que les anciens Romains, ainsi qu'on l'a démontré dans un beau livre intitulé : Parallèle des anciens Romains et des Français , il a fallu que dans la partie des Gaules que nous habitons, nous partageassions en plusieurs petites portions les talens que les Romains unissaient. Le meme homme était chez eux avocat, augure, sénateur et guerrier. Chez nous un sénateur est un jeune bourgeois qui achète à la taxe un office de conseiller,, sok aux enquêtes , soit en cour des aides , soit au grenier à sel, selon ses facultés; le voilà placé pour le reste de sa vie , se carrant dans son cercle dont il ne sort jamais, et croyant jouer un grand rôfc sur le globe.

Un avocat est un homme qui , irayant pas assez de fortune pour acheter un de ces brillans offices sur lesquels l'univers a les yeux , étudie pendant trois ans les lois de Théodose et de Justinien pour connaître la coutume de Paris , et qui enfin , étant immatriculé , a le droit de plaider pour de l'argent, s'il a la voix forte.

Sous notre grand Henri IV, un avocat ayant demandé quinze cents écus pour avoir plaidé une cause, la somme fut trouvée trop forte pour le temps, pour l'avocat, et pour la cause; tous les avocats alors allèrent déposer leur bonnet au greffe, du coté duquel

iVOCATS. 265

maître Le Dain a si bien parlé depuis ; et cette aventure causa une consternation générale dans tous les j)laideurs de Paris.

Il faut avouer qu'alors l'honneur 5 la dignité du patronage, la grandeur attachée à défendre l'opprimé, n'étaient pas plus connus que l'éloquence. Presque tous les Français étaient Welches , excepté un de Thou , un Sulli , un Malherbe , et ces braves capitaines qui secondèrent le grand Henri , et qui ne purent le garantir de la main d'un Welche endiablé du fanatisme des Welches.

Mais lorsqu'avec le temps la raison a repris ses droits , l'honneur a repris les siens ; plusieurs avocats français sont devenus dignes d'être des sénateurs romains. Pourquoi sont- ils devenus désintéressés et patriotes en devenant éloquens ? c'est qu'en effet les beaux -arts élèvent l'âme ; la culture de l'esprit en tout genre ennoblit le cœur.

L'aventure à jamais mémorable des Calas en est un grand exemple. Quatorze avocats de Paris s'assemblent plusieurs jours, sans aucun intérêt, pojr examiner si un homme roué à deux cents lieues de là est mort innocent ou coupable. Deux d'entre eux , au nom de tous , protègent la mémoire du mort et les larmes de la famille. L'un des deux consume deux innées entières à combattre pour elle, à la secourir, à la faire triompher.

Généreux Beaumont! les siècles à venir sauront [ue le fanatisme en robe ayant assassiné juridiquenent un père de famille, la philosophie et l'éloquence )nt vengé el honoré sa mémoire.

Dict. Pli. u. 23

ï6C) AXE.

D'où vient que l'axe de la terre n'est pas perpendiculaire à Féquateur? Pourquoi se relève-t-il vers le nord, et s'abaisse-t-il vers le pôle austral dans une position qui ne paraît pas naturelle, et qui semble la suite de quelque dérangement, ou d'une période d'un nombre prodigieux d'années ?

Est-il bien vrai que l'écliptique se relève continuellement par un mouvement insensible vers l'équateur, et que l'angle que forment ces deux lignes soit un peu diminué depuis deux mille années?

Est-il bien vrai que l'écliptique ait été autrefois perpendiculaire à Féquateur, que les Égyptiens l'aient dit, et qu'Hérodote l'ait rapporté? Ce mouvement de l'écliptique formerait une période d'environ deux millions d'années; ce n'est point cela qui enraie; car l'axe de la terre a un mouvement imperceptible d'environ vingt-six mille ans, qui fait la précession des équinoxes; et il est aussi aisé à la nature de produire une rotation de vingt mille siècles , qu'une rotation de deux cent soixante siècles.

On s'est trompé quand on a dit que les Egyptiens avaient , selon Hérodote , une tradition que l'écliptique avait été autrefois perpendiculaire à Féquateur. La tradition dont parle Hérodote n'a point de rapport à la coïncidence de la ligne équinoxiale et de l'écliptique, c'est tout autre chose.

Les prétendus savans d'Egypte disaient que le soleil , dans l'espace de onze mille années , s'était couché deux fois à l'orient, et levé deux fois à Focci-

dent. Quand l'équateur et Pécliptique auraient coïncidé ensemble , quand toute la terre aurait eu la sphère droite, et que partout les jours eussent été égaux aux nuits, le soleil ne changerait pas pour cela son coucher et son lever. La terre aurait toujours tourné sur son axe d'occident en orient, comme elle y tourne aujourd'hui. Cette idée de faire coucher le soleil à l'orient, n'est qu'une chimère digne du cerveau des prêtres d'Egypte , et montre la profonde ignorance de ces jongleurs qui ont eu tant de réputation. Il faut ranger ce conte avec les satyres qui chantaient et dansaient à la suite d'Osiris; avec les petits garçons auxquels on ne donnait à manger qu'après avoir couru huit lieues pour leur apprendre à conquérir le monde ; avec les deux enfans qui crièrent bèc pour demander du pain, et qui par là firent découvrir que la langue phrygienne était lu première que les hommes eussent parlée; avec le roi Psamméticus qui donna sa fille à un voleur, pour le récompenser de lui avoir pris son argent très-adroitement, etc. , etc., etc.

Ancienne histoire, ancienne astronomie, ancienne physique, ancienne médecine (à Hippocrate près) , ancienne géographie , ancienne métaphysique , tout cela n'est qu'ancienne absurdité , qui doit faire sentir le bonheur d'être nés tard.

Il y a, sans cloute, plus de vérité dans deux pages de l'Encyclopédie, concernant la physique, que dans toute la bibliothèque d'Alexandrie, dont pourtant on regrette la perte.

268 BAbEL.

SECTION PREMIÈRE

Babel signifiait, chez les Orientaux, Dieu le pere} la puissance de Dieu , la porte de Dieu , selon que l'on prononçait ce nom. C'est do là que Babylone fut la ville de Dieu, la ville sainte. Chaque capitale d'un état était la ville de Dieu, la ville sacrée. Les Grecs les appelèrent toutes Hicrapolis, et il y en eut plus de trente de ce nom. La tour de Babel signifiait donc la tour du père de Dieu.

Josèphe , à la vérité , dit que Babel signifiait confusion. Calnict dit, après d'autres, que Bilba, en chaidéeu, signifie confondue ; mais tous les orientaux ont été d'un sentiment contraire. Le mot de confusion serait une étrange origine de la capitale d'un vaste empire. J'aime autant Rabelais, qui prétend que Paris fut autrefois appelé Lutèce , à cause des blanches! cuisses des dames.

Quoi qu'il en soit, les commentateurs se sont fort tourmentés pour savoir jusqu'à quelle hauteur les hommes avaient élevé cette fameuse tour de Babel. Saint Jérôme lui donne vingt mille pieds. L'ancien livre juif , intitulé Jacult , lui en donnait quatrevingt-un mille. Paul Lucas en avait vu les restes, et c'est bien voir à lui ; mais ces dimensions ne sont pas la seule difficulté qui ait exercé les doctes.

On a voulu savoir comment les enfans de Noé (a),

(a) Genèse , chap. X , v. j.

'« ayant partagé entre eux les îles des nations, s'établissant en divers pays, dont chacun eut sa langue, ses familles, et son peuple particulier, » tous les hommes se trouvèrent ensuite a dans la plaine de Sennaar pour y bâtir une tour, en disant (6) : Rendons notre nom célèbre avant que nous soyons dispersés dans toute la terre. »

La Genèse parle des états que les fils de Noé fondèrent. On a recherché comment les peuples de l'Europe , de l'Afrique, de l'Asie, vinrent tous à Sennaar, n" ayant tous qu'un même langage et une même' volonté.

La Yulgate met le déluge en l'année du monde 1 656 , et on place la construction de la tour de Babel en 1771; c'est-à-dire, cent quinze ans après la destruction du genre humain, et pendant la vie même de Noé.

Les hommes purent donc multiplier avec une prodigieuse célérité; tous les arts renaquirent en bien peu de temps. Si on réfléchit au grand nombre de métiers différons qu'il faut employer pour élever une tour si haute, on est effrayé d'un si prodigieux ouvrage.

Il y a bien plus : Abraham était né , selon la Bible, environ quatre cents ans après le déluge; et déjà on voyait une suite de rois puissans en Egypte et en Asie. Bochard et les autres doctes ont beau charger leurs gros livres de systèmes et de mots phéniciens et chaldéens qu'ils n'entendent point, ils ont beau prendre la Thrace pour la Cappadoce , la Grèce pour

(b) Genèse, chap. XI, v. 2 et 4-

la Crète , et Pile de Chypre pour Tyr ; ils n'en nagent pas moins dans une mer d'ignorance qui n'a ni fond ni rive. Il eût été plus court d'avouer que Dieu nous a donné , après plusieurs siècles , les livres sacrés pour nous rendre plus gens de bien, et non pour faire de nous des géographes, et des chronologistes et des étymologistes.

Babel est Babylone; elle fut fondée, selon les historiens persans (r) , par un prince nommé Tâmuraht. La seule connaissance qu'on ait de ces antiquités consiste dans les observations astronomiques de dix-neuf cent trois années, envoyées par Callislhène,par ordre d'Alexandre, à son précepteur Aristole. A cette certitude se joint une probabilité extrême qui lui est presque égale : c'est qu'une nation qui avait une suite d'observations célestes depuis près de deux mille ans, était rassemblée en corps de peuples, et formait une puissance considérable plusieurs siècles avant la première observation.

Il est triste qu'aucun des calculs des anciens auteurs profanes ne s'accorde avec nos auteurs sacrés, et que même aucun nom des princes qui régnèrent après ies différentes époques assignées au déluge , n'ait été connu , ni des Egyptiens , ni des Syriens , ni des Babyloniens, ni des Grecs.

Il n'est pas moins triste qu'il ne soit rfesté sur la terre, chez les auteurs profanes, aucun vestige de la tour de Babel : rien de cette histoire de la confusion des langues ne se trouve dans aucun livre : cette

(c) Voyez la Bibliothèque orientale.

aventure si mémorable fut aussi inconnue de Punivers entier que les noms de Noé, de Mathusalem, de Caïn, d'Abel, d'Adam et d'Eve.

Cet embarras afflige notre curiosité. Hérodote , qui avait tant voyagé , ne parle ni de Noé , ni de Sem , ni de Réhu, ni de Salé, ni de Nembrod. Le nom de Ncmbrod est inconnu à toute l'antiquité profane ; ili n'y a que quelques Arabes et quelques Persans modernes qui aient fait mention de Nembrod, en falsifiant les livres des Juifs. Il ne nous reste, pour nous conduire dans ces ruines anciennes, que la foi à la Bible , ignorée de toutes les nations de l'univers pendant tant de siècles ; mais heureusement c'est un guide infaillible.

Hérodote , qui a mêlé trop de fables avec quelques vérités, prétend que de son temps, qui était celui de Ja plus grande puissance des Perses , souverains de Babylone, toutes les citoyennes de cette ville immense étaient obligées d;ailer une fois dans leur vie au temple de Mylitta , déesse qu'il croit la même qu'Aphrodite ou Vénus , pour se prostituer aux étrangers ; et que la loi leur ordonnait de recevoir de l'argent, comme un tribut sacré qu'on payait à la déesse.

Ce conte des Mille et une nuits ressemble à celui qu Hérodote fait dans la page suivante , que Cyrus partagea le fleuve de l'Inde en trois cent soixante ca naux , qui tous ont leur embouchure dans la mer Caspienne. Que diriez-vous de Mézerai, s'il nous avait raconté que Charlemagne partagea le Pxhin en trois cent soixante canaux qui tombent dans la Méditerranée, et que toutes les dames de sa cour étaient

obligées d'aller une fois en leur vie se présenter à l'église de Sainte-Geneviève, et de se prostituer à tous les passans pour de l'argent?

11 faut remarquer qu'une telle fable est encore plus absurde dans le siècle des Xerxès , où vivait Hérodote , qu'elle ne le serait dans celui de Charlemagne. Les orientaux étaient mille fois plus jaloux que les Francs et les Gaulois. Les femmes de tous les grands seigneurs étaient soigneusement gardées par des eunuques. Cet usage subsistait de temps immémorial. On voit même dans l'histoire juive, que lorsque cette petite nation veut , comme les autres , avoir un roi (d) , Samuel, pour les en détourner, et pour conserver son autorité, dit « qu'un roi les tyrannisera , qu'il prendra la dîme des vignes et des blés pour donner à ses eunuques. » Les rois accomplirent cette prédiction, car il est dit dans le troisième livre des Rois , que le roi Achab avait des eunuques 5 et dans le quatrième, que Joram, Jéhu, Joachim et Sedékias, en avaient aussi.

Il est parlé long-temps auparavant dans la Genèse des eunuques du pharaon (e) ; et il est dit que Putiphar, à qui Joseph fut vendu, était eunuque du roi. Il est donc clair qu'on avait à Babylone une foule d'eunuques pour garder les femmes. On ne leur frasait donc pas un devoir d'aller coucher avec le premier venu pour de l'argent. Babylone , la ville de

(d) Livre I des Rois , chap. VIII , v. i5 ; liv. III , cLap. XXII, v. 9 ; livre IV, chap. VIII, v. 6 ; chap. IX , v. 32 ; chap. XXIV, v. 1 2 ; et chap. XXV, v. 19.

(e) Ceuèsc, chap. XXXVII, v. 36.

BABEL. 2j3

Dieu , n'était donc pas un vaste b , comme on l'a

prétendu.

Ces contes d'Hérodote , ainsi que tous les autre* contes dans ce goût, sont aujourd'hui si décriés par tous les honnêtes gens, la raison a fait de si grands progrès, que les vieilles et les enfans mêmes ne croient plus ces sottises : non est vetula quœ credat, nec pueri credunt, nisi qui nondàm œre laçantur.

Il ne s'est trouvé de nos jours qu'un seul homme qui, n'étant pas de son siècle, a voulu justifier la fable d'Hérodote. Cette infamie lui paraît toute simple. Il veut prouver que les princesses babyloniennes se prostituaient par piété au premier venu, parce qu'il est dit, dans la sainte Ecriture, que les Ammonites lésaient passer leurs enfans par le feu, en les présentant à Moloc. Mais cet usage de quelques hordes barbares, cette superstition de faire passer ses enfant par les flammes, ou même de les brûler sur des bûchers en l'honneur de je ne sais quel Moloc, ces horreurs iroquoises d'un petit peuple infâme, ont-elles quelque rapport avec une prostitution si incroyable chez la nation la plus jalouse et la plus policée de tout l'Orient connu? Ce qui se passe chez les Iroquois sera-t-il parmi nous une preuve des usages de la cour d'Espagne ou de celle de France ?

Il rapporte encore en preuve la fête des Lupercales chez les Romains, a pendant laquelle, dit -il, des jeunes gens de qualité et des magistrats respectables couraient nus par la ville, un fouet à la main, et frappaient de ce fouet des femmes de qualité qui se

présentaient à eux sans rougir, dans Pesperanced'obîenir par là une plus heureuse délivrance. »

Premièrement il n'est point dit que les Romains de qualité courussent tout nus ; Plutarque ? au contraire , dit expressément dans ses Demandes sur les Romains, qu'ils étaient couverts de la ceinture en bas*

Secondement ? il semble, à la manière dont s'exprime le défenseur des coutumes infâmes , que les dames romaines se troussaient pour recevoir des coups de fouet sur leur ventre nu; ce qui est absolument faux.

Troisièmement, cette fête des Lupercales n'a aucun rapport à la prétendue loi de Babylone , qui ordonne aux femmes et aux filles du roi , des satrapes et des mages , de se vendre et de se prostituer par dévotion aux passans.

Quand on ne connaît ni l'esprit humain , ni les mœurs des nations; quand on a le malheur de s'être borné à compiler des passages de vieux auteurs, qui presque tous se contredisent, il faut alors proposer son sentiment avec modestie; il faut savoir douter, secouer la poussière du collège, et ne jamais s'exprimer avec une insolence outrageuse,

Hérodote , ou Ctésias , ou Diodore de Sicile , rapportent un fait; vous lavez lu en grec, donc ce fait est vrai. Cette manière de raisonner n'est pas celle d'Euclide; elle est assez surprenante dans le siècle où nous vivons : mais tous les esprits ne se corrigeront pas sitôt; et il y aura toujours plus de gens qui compilent que de gens qui pensent.

Nous ne dirons rien ici de la confusion des langues

arrivée tout d'un coup pendant la construction de la tour de Babel. C'est un miracle rapporté dans la sainte Écriture. Nous n'expliquons, nous n'examinons même aucun miracle : nous les croyons d'une foi vive et sincère comme tous les auteurs du grand ouvrage de l'Encyclopédie les ont crus.

Nous dirons seulement que la chute de l'empire romain a produit plus de confusion et plus de langues nouvelles que la chute de la tour de Babel. Depuis le règne d'x\uguste jusque vers le temps des Attila, des Clodvic, des Gondebaudj pendant six siècles, terra erat unius labii , la terre connue de nous était d'une seule langue. On parlait latin de l'Euphrate au mont Allas. Les lois sous lesquelles vivaient cent nations étaient écrites en latin, et le grec servait d'amusement; le jargon barbare de chaque province n'était que pour la populace. On plaidait en latin dans les tribunaux de l'Afrique comme à Rome. Un habitant de Cornouaille partait pour l'Asie Mineure, sûr d'êlre entendu partout sur la route. C'était du mpins un bien que la rapacité des Romains avait fait aux hommes. On se trouvait citoyen de toutes les villes , sur le Danube comme sur le Guadalquivir. Aujourd'hui un Bergamasque , qui voyage dans les petits cantons suisses, dont il n'est séparé que par une montagne, a besoin d'interprète comme s'il était à la Chine. C'est un des plus grands fléaux de la vie.

La vanité a toujours élevé les grands monumens. Ce fut par vanité que les hommes bâtirent la belle

2j6 BABEL.

tour de Babel : Allons , élevons une tour dont le sommet touche au ciel , et rendons notre nom célèbre avant que nous soyons dispersés dans toute la terre. L'entreprise lut faite du temps d'un nommé Phaleg, qui comptait le bon homme Noé pour son cinquième aïeul. L'architecture et tous les arts qui raccompagnent avaient fait, comme on voit, de grands progrès en cinq générations. Saint Jérôme, le même qui a vu des faunes et des satyres , n'avait pas vu plus que moi la tour de Babel ; mais il assure qu'elle avait vingt mille pieds de hauteur. C'est bien peu de chose. I/ancien livre Jacult, écrit par un des plus doctes Juifs, démontre que sa hauteur était de quatre-vingt et un mille pieds juifs. Et il n'y a personne qui ne sache que le pied juif était à peu près de la longueur du pied grec. Cette dimension est bien plus vraisemblable que celle de Jérôme. Cette tour subsiste encore, mais elle n'est plus tout-à-fait si haute. Plusieurs voyageurs très-véridiques l'ont vue : moi qui ne l'ai point vue, je n'en parlerai pas plus que d'Adam mon grand-père, avec qui je n'ai point eu l'honneur de converser ; mais consultez le révérend père dom Cal met. C'est un homme d'un esprit fin et d'une profonde philosophie , il vous expliquera la chose. Je ne sais pas pourquoi il est dit dans la Genèse que Babel signifie confusion , car Ba signifie père dans les langues orientales, et Bel signifie Dieu ; Babel signifie la ville de Dieu , la ville sainte. Les anciens donnaient ce nom à toutes leurs capitales. Mais il est incontestable que Babel veut dire confusion, soit parce que les architectes furent confondus après avoir élevé leur ouvrage jus-

qu'à quatre-vingt et un mille pieds juifs , soit parce que les langues se confondirent, et c'est évidemment depuis ce temps-là que les Allemands n'entendent plus le Chinois; car il est clair, selon le savant Bochartj que le chinois est originairement la même langue que le haut allemand.

De tous les personnages véritables ou fabuleux de l'antiquité profane, Bacchus est le plus important pour nous. Je ne dis point par la belle invention qu« tout l'univers , excepté les Juifs , lui attribua ? mais par la prodigieuse ressemblance de son histoire fabuleuse avec les aventures véritables de Moïse.

Les anciens poètes font naître Bacchus en Egypte ; il est exposé sur le Nil ; et c'est de là qu il est nommé Mises par le premier Orphée, ce qui veut dire en ancien égyptien saxwè des eaux , à ce que prétendent ceux qui entendaient l'ancien égyptien qu'on n'entend plus. Il est élevé vers une montagne d'Arabie nommée Nisa , qu'on a cru être le mont Sina. On feint qu'une déesse lui ordonna d'aller détruire une nation barbare , qu'il passa la mer Rouge à pied avec une multitude d hommes, de femmes et d'enfàns. Une autrefois le fleuve Oronte s,uspendit ses eaux à droite et à gauche pour le laisser passer; FHidaspe en lit autant. Il commanda au soleil de s'arrêter; deux rayons lumineux lui sortaient de la tête. Il fit jaillir une fontaine de vin en frappant la terre de son thyrse ; il grava ses lois sur deux tables de marbre. Il ne lui

Dict. PU. 1. 24

'2j8 BAC CHUS,

manque que d'avoir affligé l'Egypte de dix plaies pour être la copie parfaite de Moïse.

Yossius est, je pense, le premier qui ait étendu ce parallèle. L'évêque d'Avranches Huet l'a poussé tout aussi loin ; mais il ajoute , dans sa Démonstration évangélique, que non- seulement Moïse est Bacchus, mais qu'il est encore Osiris et Typhon. Il ne s'arrête pas en si beau chemin; Moïse, selon lui, est Esculape, Amphion, Apollon, Adonis, Priape même. Il est assez plaisant que Huet, pour prouver que Moïse est Adonis , se fonde sur ce que l'un et l'autre ont gardé des moutons :

Et formosus oves ad flumina pavit Adonis.

(Vieg. Eclocj. X; v. 18.) Adonis et Moïse ont gardé les moutons.

Sa preuve qu'il est Priape est qu'on peignait quelquefois Priape avec un âne , et que les Juifs passèrent chez les Gentils pour adorer un âne. Il en donne une autre preuve qui n'est pas canonique , c'est que la verge de Moïse pouvait être comparée au sceptre de Priape (<») : Sceptrum tribuiîur Priapo , virga Mosi. Ces démonstrations ne sont pas celles d'Eucïide.

Nous ne parlerons point ici des Bacchus plus modernes, tels que celui qui précéda de deux cents ans la guerre de Troie , et que les Grecs célébrèrent comme un fils de Jupiter enfermé dans sa cuisse.

Nous nous arrêtons à celui qui passa pour être né

sur les confins de l'Egypte, et pour avoir fait tant de

prodiges. Notre respect pour les livres sacrés juifs ne

(a) Dénions? évangél., pagpA 79, Sy et 1 10.

nous permet pas de douter que les Égyptiens , les Arabes , et ensuite les Grecs , n'aient voulu imiter l'histoire de Moïse. La difficulté consistera seulement à savoir comment ils auront pu être instruits de cette histoire incontestable.

A l'égard des Égyptiens, il est très-vraisembiable qu'ils n'ont jamais écrit les miracles de Moïse , qui les auraient couverts de «honte. S'ils en avaient dis un mot, l'historien Josèphe et Philon n'auraient pas manqué de se prévaloir de ce mot. Josèphe , dans sa réponse à Appion, se fait un devoir de citer tous les auteurs d'Egypte qui ont fait mention de Moïse , et il n'en trouve aucun qui rapporte un seul de ces miracles. Aucun Juif n'a jamais cité un auteur égyptien qui ait dit un mot des dix plaies d'Egypte ? du passage miraculeux de la mer Rouge, etc. Ce ne peut donc cire chez les Égyptiens qu'on ait trouvé de quoi faire ce parallèle scandaleux du divin Moïse avec le profane Bacchus.

Il est de la plus grande évidence que , si un seul Égyptien avait dit un mot dos grands miracles de Moïse, toute la synagogue d'Alexandrie, toute l'église disputante de cette fameuse ville aurait cité ce mot, et en aurait triomphé, chacun à sa manière. Athénagore, Clément, Origène, qui disent tant de choses inutiles , auraient rapporté mille fois ce passage nécessaire : c'eût été le plus fort argument de tous les pères. Ils ont tous gardé un profond silence; donc ils n'avaient rien à dire. Mais aussi comment s'est-il pu faire qu'aucun Égyptien n'ait parlé des exploits d'un homme qui fit tuer tous les aînés des

28û BÀ'CCHUS.

familles d'Egypte , qui ensanglanta le Mil , et qui noya dans la mer le roi et toute l'armée ? etc., etc. , etc.

Tous nos historiens avouent qu'un Clodvic , un Sicambre subjugua la Gaule avec une poignée de Barbares : les Anglais sont les premiers à dire que les Saxons , les Danois et les Normands vinrent tour à tour exterminer une partie de leur nation. S'ils ne l'avaient pas avoué , l'Europe entière le crierait. L'univers devait crier de même aux prodiges épouvantables de Moïse, de Josué, de Gédéon , de Samson , et de tant de prophètes : l'univers s'est tu cependant. 0 profondeur! D'un côté il est palpable que tout cela est vrai, puisque tout cela se trouve dans la sainte Écriture approuvée par l'église; de l'autre il est incontestable qu'aucun peuple n'en a jamais parlé. Adorons la Providence, et soumettons-nous.

Les Arabes, qui ont toujours aimé le merveilleux, sont probablement les premiers auteurs des fables inventées sur Bacchus, adoptées bientôt et embellies par les Grecs. Mais comment les Arabes et les Grecs auraient -ils puisé chez les Juifs ? On sait que les Hébreux ne communiquèrent leurs livres à personne jusqu'au temps des Ptolomées; ils regardaient cette communication comme un sacrilège; et Josèphe même , pour justifier cette obstination à cacher le Pentateuque au reste de la terre , dit , comme on l'a déjà remarqué , que Dieu avait puni tous les étrangers qui avaient osé parler des histoires juives. Si on l'en croit, l'historien Théopompe, ayant eu seulement dessein de faire mention d'eux dans son ouvrage , devint fou pendant trente jours , cl le poète

BAC CHUS. 28l

tragique Théoclecte devint aveugle pour avoir fait prononcer le nom des Juifs dans. une de ses tragédies. Voilà les excuses que Flavien Josèphe donne dans sa réponse à Appion de ce que l'histoire juive a été si long-temps inconnue.

Ces livres étaient d'une si prodigieuse rareté qu'on n'en trouva qu'un seul exemplaire sous le roi Josias; et cet exemplaire encore avait été long-temps oublié dans le fond d'un coflre , au rapport de Saphan ? scribe du pontife Helcias, qui le porta au roi.

Cette aventure arriva, selon le quatrième livre des Rois., six cent vingt-quatre ans avant notre ère vulgaire, quatre cents ans après Homère, et dans les temps les plus florissans de la Grèce. Les Grecs savaient alors à peine qu'il y eût des Hébreux au monde. La captivité des Juifs à Babylone augmenta encore leur ignorance de leurs propres livres. Il fallut qu'Esdras les restaurât au bout de soixante et dix ans, et il y avait déjà plus de cinq cents ans que ia fable de Bacchus courait toute la Grèce.

Si les Grecs avaient puisé leurs fables dans l'histoire juive, ils y auraient pris des faits plus intéressans pour le genre humain. Les aventures d'Abraham, celles de Noé, de Mathusalem, de Seth, d'Enoch, de Cain, d'Eve, de son funeste serpent, de l'arbre de la science, tous ces noms leur ont été de tous temps inconnus : et ils n'eurent une faible connaissance du peuple juif que long-temps après la révolution que fit Alexandre en Asie et en Europe. L'historien Josèphe l'avoue en termes formels. Voici comme il s'exprime dès le commencement de sa réponse à Appion

qui (par parenthèse) était mort quand il lui répondit : car Appion mourut sous l'empereur Claude ; et Josèphe écrivit sous Vespasien.

(b) « Comme le pays que nous habitons est éloigné de la mer, nous ne nous appliquons point au commerce, et n'avons point de communication avec les autres nations. Nous nous contentons de cultiver nos terres qui sont très- fertiles, et travaillons principalement à Lien élever nos enfans, parce que rien ne nous paraît si nécessaire de les instruire dans la connaissance de nos saintes lois, et dans une véritable piété qui leur inspire le désir de les observer. Ces raisons ajoutées à ce que j'ai dit, et à cette manière de vie qui nous est particulière, font voir que dans les siècles passés nous n'avons point eu de communication avec [es Grecs, comme ont eu les

Égyptiens et les Phéniciens Y a-t-il donc sujet

de s'étonner que notre natiou n'étant point voisine de !a mer, n'affectant point de rien écrire, et vivant en la manière que je Fai dit, elle ait été peu connue? »

Après un aveu aussi authentique du Juif le plus entêté de l'honneur de sa nation qui ait jamais écrit, on voit assez qu'il est impossible que les anciens Grecs eussent pris la fable de Bacchus dans les livres sacrés des Hébreux, ni même aucune autre fable, comme le sacrifice d'Iphigénie , et celui du fils d'Idoménée, les travaux d'Hercule, l'aventure d'Eurydice, etc. : la quantité d'anciens récits qui se res-

(b) Réponse de Josèphe. Traduction d'Arnauld d'Andillî eh api ire V.

bacon- ( roger), 283

semblent est prodigieuse. Comment les Grecs ont-ils mis en fables ce que les Hébreux ont mis en histoire? Serait-ce par le don de l'invention? Serait-ce par la facilité de l'imitation? Serait-ce parce que les beaux esprits se rencontrent? Enfin, Dieu l'a permis; cela doit suffire. Qu'importe que les Arabes et les Grecs aient dit les mêmes choses que les Juifs? Ne lisons l'ancien Testament que pour nous préparer au nouveau, et ne cherchons dans l'un et dans l'autre que des leçons de bienfaisance, de modération, d'indulgence, et d'une véritable charité.

BACON (Roger).

Vous croyez que Roger Bacon .( ce fameux moine du treizième siècle, était un très -grand homme, et qu'il avait la vraie science , parce qu'il fut persécuté et condamné dans Rome à la prison par des ignorans. C'est un grand préjugé en sa faveur, je l'avoue : mais n'arrive-t-il pas tous les jours que des charlatans condamnent gravement d autres charlatans, et que des fous font payer l'amende à d'autres fous? Ce monde -ci a été long- temps semblable aux Petites- Maisons, dans lesquelles celui qui se croit le père éternel anathématise celui qui se croit le Saint-Esprit^ et ce,s aventures ne sont pas même aujourd'hui extrêmement rares.

Parmi k's choses qui le rendirent recommandable, il faut premièrement compter sa prison, ensuite la noble hardiesse avec laquelle il dit que tous les livres d'Aristoie n étaient Ions qu'à brûler : et cela dans un temps où les scolastîques respectaient Aristoie

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