BACON (ROGER
beaucoup plus que les jansénistes ne respectent saint Augustin. Cependant Roger Bacon a-t-il fait quelque chose de mieux que la Poétique, la Rhétorique et la Logique d'Aristote? Ces trois ouvrages immortels prouvent assurément qu'Aristote était un très-grand et très-beau génie, pénétrant, profond, méthodique ; ef qu'il n'était mauvais physicien que parce qu'il était impossible de fouiller dans les carrières de la physique, lorsqu'on manquait d'instrumens.
Roger Bacon, dans son meilleur ouvrage, où il traite de la lumière et àe la vision, s'exprime-t-il beaucoup plus clairement qu'Aristote, quand il dit : u La lumière fait par voie de multiplication son espèce lumineuse, et cette action est appelée univoque et conforme à l'agent : il y a une autre multiplication équivoque , par laquelle la lumière engendre la chaleur, et la chaleur la putréfaction? »
Ce Roger d'ailleurs vous dit qu'on peut prolonger sa vie avec du Sperma ceti, et de Taloès et de la chair de dragon, mais qu'on peut se rendre immortel avec la pierre philosophale. Vous pensez bien qu'avec ces beaux secrets il possédait encore tous ceux de l'astrologie judiciaire sans exception : aussi assure-til bien positivement dans son Opus ma jus , que la tête de l'homme est soumise aux influences du bélier, son cou à celles du taureau , et ses bras au pouvoir des gémeaux, etc. Il prouve même ces belies choses par l'expérience ; il loue beaucoup un grand astrologue de Paris qui empêcha, dit-il, un médecin de mettre un emplâtre sur la jambe d'un malade, parce que le soleil était alors dans le signe du verseau, et que le
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Verseau est mortel pour les jambes sur lesquelles on applique des emplâtres.
C'est une opinion assez généralement répandue , que notre Roger fut l'inventeur de la poudre à canon. Il est certain que de son temps on était sur la voie de cette horrible découverte : car je remarque toujours que l'esprit d'invention est de tous les temps, et que les docteurs, les gens qui gouvernent les esprits et les corps, ontçfceau être d'une ignorance profonde, ont beau faire régner les plus insensés préjugés, ont beau n'avoir pas le sens commun, il se trouve toujours des hommes obscurs, des artistes animés d'un instinct supérieur, qui inventent des choses admirables, sur lesquelles ensuite les savans raisonnent.
Voici mot à mot ce fameux passage de Roger Bacon touchant la poudre à canon; il se trouve dans son Opus majuSj page 474? édition de Londres : «Le feu grégeois peut difficilement s'éteindre, car l'eau ne l'éteint pas. Et il y a de certains feux dont l'explosion fait tant de bruit, que, si on les allumait subitement et de nuit, une ville et une armée ne pourraient le soutenir : les éclats du tonnerre ne pourraient leur être comparés. Il y en a qui effraient tellement la vue, que les éclairs des nues la troublent moins : on croit que c'est par de tels arlifices que Gédéon jeta la terreur dans l'armée des Madianites. Et nous en avons une preuve dans ce jeu d'enfuis, qu'on fait par tout le monde. On enfonce du salpêtre avec force dans une petite balle de la grosseur d'un pouce ; on la fait crever avec un bruit si violent qu'il surpasse le rugissement du tonnerre^ et il en sort une plus grande
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exhalaison de feu que celle de la foudre. » Il paraît évident que Roger Bacon ne connaissait que cette expérience commune d'une petite boule pleine de salpêtre mise sur le feu. Il y a encore bien loin de là à la poudre à canon, dont Roger ne parle en aucun endroit, mais qui fut bientôt après inventée.
Une chose me surprend davantage, c'est qui! ne connût pas la direction de l'aiguille aimantée , qui de son temps commençait à être connue en Italie ; mais en récompense il savait très-bien le secret de la baguette de coudrier, et beaucoup d'autres choses semblables , dont il traite dans sa Dignité de l'art expérimental.
Cependant, malgré ce nombre effroyable d'absurdités et de chimères, il faut avouer que ce Bacon, était un homme admirable pour son siècle. Quel siècle? me direz-vous; c'était celui du gouvernement féodal et des scolastiques. Figurez -vous les Somoïèdes et les Ostiaqucs qui auraient lu Àristote et Avicenne; voilà ce que nous étions.
Roger savait un peu de géométrie et d'optique , et c'est ce qui le fit passer à Rome et à Paris pour un sorcier. Il ne savait pourtant que ce qui est dans l'Arabe Alhazen. Car dans ces temps-là on ne savait encore rien que par les Arabes. Ils étaient les médecins et les astrologues de tous les rois chrétiens. Le fou du roi était toujours de la nation; mais le docteur était Arabe ou Juif.
Transportez ce Bacon au temps où nous vivons, il serait sans doute un 1res -grand homme. C'était de
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l'or encroûté de toutes les ordures du temps où il vivait : cet or aujourd'hui serait épuré.
Pauvres humains que nous sommes î que de siècles il a fallu pour acquérir un peu de raison I