‹ Dictionnaire philosophique (volume 5)Chapitre 51 sur 90 · Q2 BACON (FRANÇOIS · texte numérisé non relu

Q2 BACON (FRANÇOIS

sien serait d'une tout autre nature que celle qui flous est connue (*).

Cette philosophie fut d'abord très-mal reçue; mais il y a des gens dont le premier aspect choque et auxquels on s'accoutume.

La contradiction est utile; mais l'auteur du Spectacle de la nature (**) n'a-t-il pas un peu outré ce service rendu à Fespri; humain, lorsqu'à la fin de son Histoire du ciel il a voulu donner des ridicules à Newton, et ramener les tourbillons sur les pas d'un écrivain nommé Privât de Molières ?

(a) « ïl vaudrait mieux, dit-il, se tenir en repos que d'exercer laborieusement sa géométrie à calculer et à mesurer des actions imaginaires, et qui ne nous apprennent rien, etc. »

Il est pourtant assez reconnu que Galilée, Kepler et Newton nous ont appris quelque chose. Ce discours de M. Pluche ne s'éloigne pas beaucoup de celui que M. Algarotti rapporte dans le NeuîonianLmo per le dame , d'un brave Italien qui disait : Souffrirons-^ nous qu'un Anglais nous instruise ?

Pluche va plus loin (I?), il raille; il demande comment un homme dans une encoignure de l'église de Notre-Dame n'est pas attiré et collé à la muraille ?

Iluyghcns et Newton auront donc en vain démontré, par le calcul de Faction des forces centrifuges et centripètes , que la terre est un peu aplatie vers

(*) Élémens de la philosophie de Newton, 3e partie, chap. I, vol. de Physique. ''* *

(**) L'abbe' Pluche.

(a) Tome II, page 299, — (b) Ici. pnge 3 00.

BACON ^FRANÇOIS). 2f)3

les pôles ? Vient un Pluche , qui vous dit froidement (V) que les terres ne doivent être plus hautes vers l'équateur qu'afin que (( les vapeurs s'élèvent plus dans Fair ? et que les nègres de l'Afrique ne soient pas brûlés de l'ardeur du soleil. »

Voilà, je l'avoue, une plaisante raison. Il s'agissait de savoir si, par les lois mathématiques, le grand cercle de l'équateur terrestre surpasse le cercle du méridien d'un cent soixante et dix -huitième; et on veut nous persuader que, si la chose est ainsi , ce n'est point en vertu de la théorie des forces centrales, mais uniquement pour que les nègres aient environ cent soixante-dix-huit mille gouttes de vapeurs sur leurs têtes, tandis que les habitans du Spitzberg n'en' auront que cent soixante-dix-sept.

Le même Pluche continuant ses railleries de colb'ge, dit ces propres paroles ; « Si l'attraction a pu élargir l'équateur. . . , qui empêchera de demander si ce n'est pas l'attraction qui a mis en saillie le devant du giobe de l'œil , ou qui a élancé au milieu du visage de l'homme ce morceau de cartilage qu'on appelle le nez (d) ?

Ce qu'il y a de pis, c'est que l'Histoire du ciel et le Spectacle de la nature contiennent de très-bonnes choses pour les commençans; et que les erreurs ridicules , prodiguées à côté de vérités utiles , peuvent

(c) Tome II, page 319.

{d) En effet, Maupertuis, dans un petit livre intitulé la Vénus physique, avança cette étrange opinion.

aisément égarer des esprits qui ne sont pas encore formés.

r " BADAUD.

Quand on dira que badaud vient de l'italien badare , qui signifie regarder , s'arrêter , perdre son temps, on ne dira rien que d'assez vraisemblable. Mais il serait ridicule de dire avec le Dictionnaire de Trévoux, que badaud signifie sot, niais, ignorant, stolidus , stupidus , bardus , et qu'il vient du mot latin badaldus.

Si on a donné ce nom au peuple de Paris plus volontiers qu'à un autre , c'est uniquement parce qu'il y a plus de monde à Paris qu'ailleurs , et par conséquent plus de gens inutiles qui s'attroupent pour voir le premier objet auquel ils ne sont pas accoutumés, pour contempler un charlatan , ou deux femmes du peuple qui se disent des injures, ou un charretier dont la charrette sera renversée , et qu'ils ne relèveront pas. Il y a des badauds partout , mais on a donné la préférence à ceux de Paris.

J'en demande pardon aux jeunes gens et aux jeunes demoiselles ; mais ils ne trouveront point ici peutêtre ce qu'ils chercheront. Cet article n'est que pour

(*) Voyez la XIIe Lettre philosophique, qui forme, eeit* secoude section. [ R. )

BAISER. SqS

les savans et les gens sérieux auxquels il ne convient guère.

Il n'est que trop question de baiser dans les comédies du temps de Molière. Champagne^ dans la comédie de la Mère coquette de Quinaut? demande des baisers à Laurette ; elle lui dit :

Tu h es donc pas content ? vraùncttf c'est une honte ; Je t'ai baisé deux fois.

Champagne lui répond :

Quoi? tu baises par "compte ?

( Acte I , scène I. )

Les valets demandaient toujours des baisers aux soubrettes ; on se baisait sur le théâtre. Cela était d'ordinaire très-fade et très - insupportable ? surtout dans des acteurs assez vilains , qui faisaient mal au cœur.

Si le lecteur veut des baisers, qu'il en aille chercher dans le Pastor fido; il y a un chœur entier où il nest parlé que de baisers (a); et la pièce n'est fondée que sur un baiser que Mirtillo donna un jour à îa

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[a) Baci pur bocca curiosa e scatlra

O seno, o fronte, o mano : unqua non fia Che parte alcuna in bella donna baci, Che baciatrice sia

Se non la bocca; ove V un3 aima e Valtra Corre e si bacia anch'ella^ e çon vivaci Spiriti pelleqrini J)à vita al bel tesoro , Di bacianti rubihi, etc.

(Mxeïl.)

belle Amarilli au jeu de Collin - Maillard , un bacio molto saporlto.

On connaît le chapitre sur les baisers, dans lequel Jean de la Casa, archevêque de Bénévent, dit qu'on peut se baiser de la tête aux pieds. Il plaint les grands nez qui ne peuvent s'approcher que difficilement ; et il conseille aux dames qui ont le nez long d'avoir des amans camus.

Le baiser était une manière de saluer très-ordinaire dans toute l'antiquité. Plutarque rapporte que les conjurés, avant de tuer César, lui baisèrent le visage , la main et la poitrine. Tacite dit que , lorsque son beau-père Agricola revint de Rome , Domitien le reçut avec un froid baiser, ne lui dit rien, et le laissa confondu dans la foule. L'inférieur, qui ne pouvait parvenir à saluer son supérieur en le baisant, appliquait sa bouche à sa propre main, et lui envoyait ce baiser qu'on lui rendait de même si on voulait.

On employait même ce signe pour adorer les dieux. Job, dans sa Parabole (&), qui est peut-être

Il y a quelque chose de semblable dans ces vers français dont on ignore l'auteur.

De cent baisers , dans votre ardente flamme. Si vous pressez belle gorge et beaux bras , C'est vainement ; ils ne les rendent pas. Baisez la bouche , elle répond à l'âme. L'âme se colle aux lèvres de rubis, Aux dents d'ivoire, à la langue amoureuse, Ame contre âme alors est fort heureuse , Deux n'en font qu'une , et c'est un paradis.

(10 Job, chap. XXXI.

le plus ancien de nos livres connus , dit « qu'il n'a point adoré le soleil et la lune comme les autres Arabes, qu'il n'a point porté sa main à sa bouche en regardant ces astres. »

Il ne nous est resté, dans notre Occident, de cet usage si antique, que la civilité puérile ot honnête , qu'on enseigne encore dans quelques petites villes aux enfans, de baiser leur main droite quand on leur donne quelque sucrerie.

C'était une chose horrible de trahir en baisant; c'est ce qui rend l'assassinat de César encore plus odieux. Nous connaissons assez les baisers de Judas; ils sont devenus proverbe.

Joab , l'un des capitaines de David , étant fort jaloux d'Amaza , autre capitaine , lui dit (c) : « Bon jour, mon frère; et il prit de sa main le menton d'Amaza pour le baiser, et de l'autre main il tira sa grande épée et l'assassina dun seul coup si terrible, que toutes ses entrailles lui sortirent du corps. »

On ne trouve aucun baiser dans les autres assassinats assez fréquens qui se commirent chez les Juifs, si ce n'est peut-être les baisers que donna Judith au capitaine Holopherne, avant de lui couper la tête dans son lit lorsqu'il fut endormi ; mais il n'en est pas fait mention, et la chose n'est que vraisemblable.

Dans une tragédie de Shakespear nommée Othello, cet Othello, qui est un nègre, donne deux baisers à sa femme avant de l'étrangler. Cela paraît abominable aux honnêtes gens; mais des partisans de Shakespear

(c) Livre II des Rois: chap. XX.

disent que c'est la belle nature, surtout dans un nègre.

Lorsqu'on assassina Jean Galeas Sforza , dans la cathédrale de Milan, le jour de saint Etienne ; les deux Médicis , dans l'église de Reparata ; l'amiral Coligni, le prince d'Orange, le maréchal d'Ancre, les .frères Wit, et tant d'autres; du moins on ne les baisa pas.

Il y avait chez les anciens je ne sais quoi de symbolique et de sacré attaché au baiser, puisqu'on baisait les statues des dieux et leurs barbes, quand les sculpteurs les avaient figurés avec de la barbe. Les initiés se baisaient aux mystères de Cérès, en signe de concorde.

Les premiers chrétiens et les premières chrétiennes se baisaient à la bouche dans leurs agapes. Ce mot signifiait repas d'amour. Ils se donnaient le saint baiser, le baiser de paix, le baiser de frère et de sœur, agion philema. Cet usage dura plus de quatre siècles, et fut enfin aboli à cause des conséquences. Ce furent ces baisers de paix, ces agapes d'amour, ces noms de frère et de sœur, qui attirèrent long-temps aux chrétiens peu connus, ces imputations de débauche dont les prêtres de Jupiter et les prêtressesde Vest» les chargèrent. Vous voyez dans Pétrone et dans d'autres auteurs profanes, que les dissolus se nommaient frère et sœur. On crut que chez les chrétiens les mêmes noms signifiaient les mêmes infamies. Us servirent innocemment eux-mêmes à répandre ces accusations dans l'empire romain.

Il y eut dans le commencement dix-sept sociétés chrétiennes différentes; comme il y en eut neuf chez

les Juifs, en comptant les deux espèces de Samaritains. Les sociétés qui se flattaient d'être les plus orthodoxes accusaient les autres des impuretés les plus inconcevables. Le terme de gnostique , qui fut d'abord si honorable, et qui signifiait savant, éclairé, pur > devint un terme d'horreur et de mépris, un reproche d'hérésie. Saint Êpiphane, au troisième siècle , prétendait qu'ils se chatouillaient d'abord les uns les autres, hommes et femmes, qu'ensuite ils se donnaient des baisers fort impudiques, et qu'ils jugeaient du degré de leur foi par la volupté de ces baisers ; que le mari disait à sa femme, en lui présentant un jeune initié : « Fais l'agape avec mon frère ; » et qu'ils feraient l'agape.

Nous n'osons répéter ici dans la chaste langue française ce que saint Êpiphane ajoute en grec (cl). Nous dirons seulement que peut-être on en imposa un peu à ce saint; qu'il se laissa emporter à son zèle,

(d) En voici la traduction littérale en latin (*) : Postquàm rniim inter se permixti fuerunt per scortationis affectum, insuper blasphemiam suam in cœlum extendunt. Et suscipit quidem muliercula , itemque vir, fluxum à masculo in proprias suas manus; et stant ad cœlum intuentes; et immunditiam in manibus hahentes, precantur nimiritm stratîotici quidem et cjnostici crppellati, ad patrem, ut aiunt, univei^sorum , offerentes ipsum hoc quod in manibus habent et dicunt : Oflferimus tibi hoc do~ num corpus Christi. Et sic ipsum edunt, assumentes suam ipsorum immunditiam, et dicunt : Hoc est corpus Christi, et hoc est pascha. Jdeo patiuntur corpora nostra , et coejuntur conjiteri passionem Christi. Eodem vero modo etiam defœmind, ubi con~ tiijcrit ipsam in sanguinis fluxu esse, menstruum collcctun} gfr

(*) Êpiphane, contra hœres.^ lib. i , tome 2.

et que tous les hérétiques ne sont pas de vilains débauchés.

La secte des piétistes, en voulant imiter les premiers chrétiens, se donne aujourd'hui des baisers de paix en sortant de l'assemblée, et en s 'appelant mon frère , ma sœur ; c'est ce que m'avoua, il y a vingt ans, une piétiste fort jolie et fort humaine. L'ancienne coutume était de baiser sur la bouche; les piétistes l'ont soigneusement conservée.

Il n'y avait point d'autre manière de saluer les dames en France , en Allemagne , en Italie , en Angleterre ; c'était le droit des cardinaux de baiser les reines sur la bouche, et même en Espagne. Ce qui est singulier, c'est qu'ils n'eurent pas la même prérogative en France, où les dames eurent toujours plus de liberté que partout ailleurs; mais chaque pays a ses r<> rémonies , et il n'y a point d'usage si général que le hasard et l'habitude n'y aient mis quelque exception. C'eût été une incivilité; un affront, qu'une dame hon-

ipsâ immunditid sanguinem acceptum in communi edunt; et liic est (nicjuiunt) sanquis Christi,

Comment saint Épiphane eût-il reproché des turpitudes si exécrables à la plus savante des premières sociétés chrétiennes, si elle n'avait pas donné lieu à ces accusations? comment osa-t il les accuseï s'ils étaient iunocens? Ou saint Épiphane était le plus extravagant des calomniateurs, ou ces gnostkfues étaient les dissolus les plus infâmes, et en même temps les plus détestables hypocrites qui fussent sur la terre. Comment accorder de telles contradictions? comment sauver le, berceau de notre église triom-phante , des horreurs d'un tel scandale ? Certes , rien n'est plus propre à nous faire rentrer en nous-mêmes, à nous faire sentir notre extrême misère.

6aiser. 3or

nête, en recevant la première visite d'un seigneur, ne îe baisât pas à la bouche, malgré- ses moustaches. a C'est une déplaisante coutume , dit Montaigne (e) , et injurieuse aux dames, d'avoir à prêter leurs lèvres à quiconque a trois valets à sa suite, pour mal plaisant qu'il soit. » Cette coutume était pourtant la plus ancienne du monde.

S'il est désagréable à une jeune et jolie bouche de se coller par politesse à une bouche vieille et laide, il y avait un grand danger entre des bouches fraîches et vermeilles de vingt à vingt-cinq ans ; et c'est ce qui fit abolir enfin la cérémonie du baiser dans les mystères et dans les agapes. C'est ce qui fit enfermer les femmes chez les Orientaux, afin qu'elles ne baisassent que leurs pères et leurs frères; coutume long -temps introduite en Espagne par les Arabes.

Voici le danger : il y a un nerf de la cinquième paire qui va de la bouche au cœur, et de là plus bas ; tant la nature a tout préparé avec l'industrie la plus délicate ! Les petites glandes des lèvres , leur tissu spongieux, leurs mamelons veloutés, la peau fine et chatouilleuse , leur donnent un sentiment exquis et voluptueux , lequel n'est pas sans analogie avec une partie plus cachée et plus sensible encore. La pudeur peut souffrir d'un baiser long -temps savouré entre deux piétistes de dix-huit ans.

Il est à remarquer que l'espèce humaine, les tourterelles et les pigeons sont les seuls qui connaissent les baisers; de là est venu chez les Latins le mot

(e) Livre III , chap. V« Dict. Ph. a. $£

302 BAL À, BATARDS.

coiuuibatlm 7 que notre langue n'a pu rendre. Il n'y a rien dont on n'ait abusé. Le baiser, destiné par la nature à la bouche , a été prostitué souvent à des membranes qui ne semblaient pas faites pour cet usage. On sait de quoi les templiers furent accusés.

Nous ne pouvons honnêtement traiter plus au long ce sujet intéressant, quoique Montaigne dise : « Il en faut parler sans vergogne : nous prononçons hardiment tuer, blesser, trahir, et de cela nous n'oserions parler qu'entre les dents. »,

• BALA, BATARDS.

Bala, servante de Rachel, et Zelpha, servante de Lia, donnèrent chacune deux enfans au patriarche Jacob; et vous remarquerez qu'ils héritèrent comme fils légitimes, aussi-bien que les huit autres enians mâles que Jacob eut des deux sœurs Lia et Rachel. Il est vrai qu'ils n'eurent tous pour héritage qu'une bénédiction, au lieu que Guillaume-le-Bâtard hérita de ia Normandie.

Thicrri, bâtard de Clovis, hérita de la meilleure partie des Gaules, envahie par son père.

Plusieurs rois d'Espagne et de Naples ont été bâtards.

En Espagne les bâtards ont toujours hérité. Le roi Henri de Transtamare ne fut point regardé comme roi illégitime, quoiqu'il fût enfant illégitime; et cette race de bâtards, fondue dans la maison d'Autriche, a régné en Espagne jusqu'à Philippe V.

La race d'Aragon , qui régnait à Naples du temps de Louis XII, était bâtarde. Le comte de Dunois si-

B A N X I S S E ?vi E N T. 3o'3

gnait : Le Bâtard d'Orléans; et l'on a conserve longtemps des lettres du duc de Normandie , roi d'Angleterre, signées : Guillaume le Bâtard.

En Allemagne, il n'en est pas de même : on veut des races pures; les bâtards n'héritent jamais des fiefs, et rfont point d'état. En France, depuis longtemps , le bâtard d'un roi ne peut être prêtre sans une dispense de Rome; mais il est prince sans difficulté, dès que le roi le reconnaît pour le fils de son péché , filt-il bâtard adultérin de père et de mère. Il en est de même en Espagne. Le bâtard d'un roi d'Angleterre ne peut être prince, mais duc. Les bâtards de Jacob ne furent ni ducs ni princes , ils n'eurent point de -terres; et la raison est que leur père n'en avait point; mais on les appela depuis patriarches 9 comme qui dirait archipères.

On a demandé si les bâtards des papes pouvaient être papes à leur tour. Tl est vrai que le pape Jean XI était bâtard du pape Sergius III et de la fameuse Marozie : mais un exemple n'est pas une loi. {Voyez à l'article Loi, comme toutes les lois et tous les usages se contredisent.)

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