BÉKER, O
l'admette ; après quoi il expliquera les textes difficiles comme il pourra.
Que si on veut savoir précisément ce que c'est que le diable, il faut s'en informer chez le jésuite Schotus ; personne n'en a parlé plus au long. C'est bien pis que Béker.
En ne consultant que l'histoire , l'ancienne origine du diable est dans la doctrine des Perses. Hariman ou Arimane, le mauvais principe, corrompt tout ce que le bon principe a fait de salutaire. Chez les Egyptiens Typhon fait tout le mal qu'il peut , tandis qu'Oshiret, que nous nommons Osiris, fait avec Ishet ou ïsis, tout le bien dont il est capable.
Avant les Égyptiens et les Perses (*), Mozazor chez les Indiens, s'était révolté contre Dieu, et était devenu le diable; mais enfin Dieu lui avait pardonné. Si Béker et les sociniens avaient su cette anecdote de la chute des anges indiens et de leur rétablissement,, ils en auraient bien profité pour soutenir leur opinion que renfer n'est pas perpétuel , et pour faire espérer leur grâce aux damnés qui liront leurs livres.
On est obligé d'avouer que les Juifs n'ont jamais parlé de la chute des anges dans l'ancien Testament; mais il en est question dans le nouveau.
On attribua , vers le temps de rétablissement du christianisme , un livre à Enoch , septième homme après Adam, concernant le diable et ses associés* Enoch dit que le chef des anges rebelles était Setniaxah; qu'Araciel, Atareulf, Ozampsifer étaient ses
(*) Voyez BrACMàBES.
Dlct.ph. a. * 3o
35o BÉKER.
lieutcnans; que les capitaines des anges fidèles étaient Eaphaèl, Gabriel, Uriel, etc. : mais il ne dit point que la guerre se fit dans le ciel; au contraire, on se battit sur une montagne de la terre, et ce fut pour des fdles. Saint Jude cite ce livre dans son Epître : « Dieu a gardé, dit-il, dans les ténèbres, enchaînés jusqu'au jugement du grand jour, les anges qui ont dégénéré de leur origine, et qui ont abandonné leur propre demeure. Malheur à ceux qui ont suivi les traces de Caïn , desquels Enoch , septième homme après Adam, a prophétisé. »
Saint Pierre, dans sa seconde Épître, faisait allusion au livre d'Enoch, en s'exprimant ainsi : « Dieu n'a pas épargné les anges qui ont péché ; mais il les a jetés dans le Tartare avec des câbles de fer. »
Il était difficile que Béker résistât à des passages si formels. Cependant il fut encore plus inflexible sur les diables que sur les anges : il ne se laissa point subjuguer par le livre d'Enoch, septième homme après Adam ; il soutint qu'il n'y avait pas plus de diables que de livre d'Enoch. Il dit que le diable était une imitation de l'ancienne mythologie , que ce n'est qu'un réchauffé, et que nous ne sommes que des plagiaires*
On peut demander aujourd'hui pourquoi nous appelons Lucifer V esprit malin, que la traduction hébraïque, et le livre attribué à Enoch, appellent Semiaxah , ou, si on veut, Semexiah? C'est que nous entendons mieux le latin que l'hébreu.
On a trouvé dans Isaîe une parabole contre un roi 4g Babyloçe. Isaïe lui-même l'appelle parabole, l\
BÉKER. 35 ï
dît dans sou quatorzième chapitre au roi de Babyloue : « A ta mort on a chanté à gorge déployée ; les sapins se sont réjouis; les commis ne viendront plus nous mettre à la tailic. Comment ta hautesse est-elle descendue au tombeau malgré les sons de tes musettes? Comment es -tu couché avec les vers et la vermine? Comment es-tu tombé du ciel, étoile du matin , Helel ? toi qui pressais les nations , tu es abattue en terre î »
On traduisit ce mot chaldéen hébraïsé Helel, par Lucifer. Cette étoile du matin , cette étoile de Vénus fut donc le diable , Lucifer, tombé du ciel et précipité dans l'enfer. C'est ainsi que les opinions s'établissent, et que souvent un seul mot, une seule syllabe mal entendus, une lettre changée ou supprimée ont été l'origine de la croyance de tout un peuple. Du mot Soracté on a fait saint Oreste; du mot Rai* boni on a fait saint Raboni qui rabonnit les maris jaloux , ou qui les fait mourir dans l'année \ de Semo Sancus on a fait saint Simon le Magicien, Ces exemples sont innombrables.
Mais que le diable soit l'étoile de Vénus , ou la Semiaxah d'Enoch, ou le Satan des Babyloniens, ou le Mozazdr des Indiens , ou le Typhon des Égyptiens $ Beker a raison de dire qu'il ne fallait pas lui attribuer une si énorme puissance que celle dont nous l'avons cru revêtu jusqu'à nos derniers temps. C'est trop que de lui avoir immolé une femme de qualité de Vurtzbourg, Michelle Chaudron, le curé Gaufredi, la maréchale d'Ancre, et plus de cent mille sorciers en treize cents années dans les états chrétiens. Si Balthazar
3'ja bittes.
Béker s'en était tenu à rogner les ongles au diable j il aurait été très-bien reçu; mais, quand un curé veut anéantir le diable, il perd sa cure.
BÈÏES.
. Quelle pitié, quelle pauvreté, d'avoir dit que les bêtes sont des machines privées de connaissance et de sentiment, qui font toujours leurs opérations de la même manière, qui n'apprennent rien, ne perfectionnent rien, etc. !
Quoi , cet oiseau qui fait son nid en demi-cercle quand il l'attache à un mur, qui le bâtit en quart de cercle quand il est dans un angle , et en cercle sur un arbre ; cet oiseau fait tout de la même façon ? Ce chien de chasse que tu as discipliné pendant trois mois, n'en sait-il pas plus au bout de ce temps qu'il n'en savait avant tes leçons ? Le serin à qui tu apprends un air le répète-i-il dans l'instant? n'emploiestu pas un temps considérable à l'enseigner? n'as-tu pas vu qu'il se méprend et qu'il se corrige ?
Est-ce parce que je te parle, que tu juges que j'ai du sentiment, de la mémoire, des idées ? Hé bien, je no te parle pas; tu me vois entrer chez moi l'air affligé , chercher un papier avec inquiétude, ouvrir le bureau où je me souviens de l'avoir enfermé, le trouver , le lire avec Joie. Tu juges que j'ai éprouvé le gentiment de l'affliction et celui du plaisir, et que j'ai de la mémoire et de la connaissance.
Porte donc le même jugement sur ce chien qui a perdu son maître, qui l'a cherché dans tous les chemins avec des cris douloureux, ciui entre dans la
toïTE*. ' 35*3
maison agite, inquiet, qui descend, qui monte, qui va de chambre en chambre , qui trouve enfin dans son cabinet le maître qu'il aime , et qui lui témoigne sa joie par la douceur de ses cris , par ses sauts , par ses caresses.
Des barbares saisissent ce chien, qui l'emporte si prodigieusement sur l'homme en amitié; ils le clouent sur une table , et ils le dissèquent vivant pour te montrer les Yeines mézaraïques. Tu découvres dans lui tous les mêmes organes de sentiment qui sont dans toi. Pvéponds-moi , machiniste; La nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal afin qu'il ne sente pas ? a-t-ii des nerfs pour être impassible ? Ne suppose point cette impertinente contradiction dans la nature.
Mais les maîtres de l'école demandent ce que c'est que l'âme des bêtes ? Je n'entends pas cette question. Un arbre a la faculté de recevoir dans ses fibres sa sève qui circule, de déployer les boutons de ses feuilles et de ses fruits; me demanderez-vous ce que c'est que l'âme de cet arbre ? il a reçu ses dons ; ranimai a reçu ceux du sentiment, de la mémoire , d'un certain nombre d'idées. Qui a fait tous ces dons? qui a donné toutes ces facultés? celui qui a fait croître l'herbe des champs, et qui fait graviter la terre vers le soleil.
Les âmes des bêtes sont des formes substantielles, a dit Aristote; et, après Aristote , l'école arabe; et, après l'école arabe, l'école angélique; et, après l'école angélique, la Sorbonne; et, après la Sorbonne, personne au monde.
04 fi ETE S.
Les âmes des bêtes sont matérielles, crient d'autres philosophes. Ceux-là n'ont pas fait plus de fortune que les autres. On leur a en vain demandé ce que c'est qu'une âme matérielle; il faut qu'ils conviennent que c'est de la matière qui a sensation : mais qui lui ja donné cette sensation? c'est une âme matérielle, c'est-à-dire, que c'est de la matière qui donne de la sensation à l'a matière ; ils ne sortent pas de ce cercle.
Écoutez d'autres bêtes raisonnant sur les bêtes ; leur âme est un être spirituel qui meurt avec le corps : mais quelle preuve en avez-vous? quelle idée avezvous de cet être spirituel, qui à la vérité a du sentiment, de la mémoire, et sa mesure d'idées et de combinaisons , mais qui ne pourra jamais savoir ce que sait un enfant de six ans ? Sur quel fondement imaginez-vous que cet être, qui n'est pas corps, périt avec le corps ? Les plus grandes bêtes sont ceux qui ont avancé que cette âme n'est ni corps, ni esprit. ÎVoilà un beau système. Nous ne pouvons entendre par esprit que quelque chose d'inconnu qui n'est pas corps. Ainsi le système de ces messieurs revient à ceci-, que l'âme des bêtes est une substance qui n'est ni corps, ni quelque chose qui n'est point corps.
D'où peuvent procéder tant d'erreurs contradictoires? de l'habitude où les hommes ont toujours été d'examiner ce qu'est une chose, avant de savoir si elle existe. On appelle la languette, la soupape d'un soufflet, l'âme d'un soufflet. Qu'est-ce que celte âme? c'est un nom que j'ai donné à cette soupape qui baisse, laisse entrer l'air ? se relève, et le pousse par un tuyau, quand je fais mouvoir le soufflet.
BETHSAMÈS. 355
Il n'y a point là une âme distincte de la machine. Mais qui fait mouvoir le soufflet des animaux ? Je vous l'ai déjà dit, celui qui fait mouvoir les astres. Le philosophe qui a dit , Deus est anima brutorum, avait raison ; mais il devait aller plus loin.
BETHSAMÈS, DU BETHSHEMESH.
Des cinquante mille et soixante et dix Juifs morts de mort subite ? pour avoir regardé V arche ; des cinq trous du cul d'or payés par les Philistins } et de l'incrédulité du docteur Kennicott.
Les gens du monde seront peut-être étonnés que ce mot soit le sujet d'un article; mais on ne s'adresse qu'aux savans, et on leur demande des instructions.
Bethshemesh ou Bethsamès était un village appartenant au peuple de Dieu, situé à deux milles au nord de Jérusalem, selon les commentateurs.
Les Phéniciens ayant battu les Juifs du temps de Samuel , et leur ayant pris leur arche d'alliance dans la bataille où ils leur tuèrent trente mille hommes , en furent sévèrement punis par le Seigneur (à).
Percussit eos in secreiiori farte natium , et ehulUerunt
viïïœ et acjri. ... et nati j>unt mures x et fqçta est confusio mortis macjw in civitate.
Mot à mot : « II les frappa dans la plus secrète partie des fesses , et les granges et les champs
{a) JLÏTïg $fi Samuel , ou I &cs Rois , chap. V, v. 6.
856 BETHSAMÊHi
bouillirent, et il naquit des rats, et une grande confusion de mort se fit dans la cité. »
Les prophètes des Phéniciens ou Philistins les ayant avertis qu'ils ne pouvaient se délivrer de ce iléau qu'en donnant au Seigneur cinq rats d'or et cinq anus d'or, et en lui renvoyant l'arche juive, ils accomplirent cet ordre, et renvoyèrent, selon Pexprès commandement de leurs prophètes, l'arche avec les cinq rats et les cinq anus, sur une charrette attelée de deux vaches qui nourrissaient chacune leur veau, et que personne ne conduisait.
Ces deux vaches amenèrent d elles-mêmes l'arche et les présens droit à Bethsamès ; les Bethsamites s'approchèrent et voulurent regarder l'arche. Cette liberté fut punie encore plus sévèrement que ne Pavait été la profanation des Phéniciens. Le Seigneur frappa de mort subite soixante et dix personnes du peuple, et cinquante mille hommes de la populace.
Le révérend docteur Kennicott, Irlandais, a fait imprimer en 1768 un commentaire français sur cette aventure , et l'a dédié à sa grandeur Pévêque d'Oxford. Il s'intitule, à la tête de ce commentaire, doc* tcur en théologie , membre de la société royale de Lon* dresse l 'académie palatine, de celle de Gottingue, et de l'académie des inscriptions de Paris. Tout ce que je sais , c'est qu'il n'est pas de l'académie des inscriptions de Paris. Peut-être en est-il correspondant. Sa vaste érudition a pu le tromper; mais les titres ne font rien à la chose.
Il avertit le public que sa brochure se vend, à Paris, chez Saillant et chez Moilini; à Pxomc , chez
BETHSAMÈS. 55j
Monaldini ; à Venise, chez Pasquali ; à Florence, chez Cambiagi ; à Amsterdam, chez Marc -Michel Rey ; à La Haye, chez Gosse ; à Lcyde, chez Jaquau ; à Londres , chez Béquet, qui reçoivent les souscriptions.
Il prétend prouver dans sa brochure , appelée en anglais pamphlet , que le texte ds l'Écriture est corrompu. Il nous permettra de n'être pas de son avis. Presque toutes les Bibles s'accordent dans ces exprès^ sions : Soixante et dix hommes idu peuple , et cinquante mille de la populace, de populo septuaginta viros , et quinquaginta milita plcbis.
Le révérend docteur Kennicott dit au révérend milord évêque d'Oxford, « qu'autrefois il avait de forts préjugés en faveur du texte hébraïque, mais que, depuis dix-sept ans, sa grandeur et lui sont bien revenus de leurs préjugés après la lecture réfléchie de ce chapitre. »
Nous ne ressemblons point au docteur Kcnnïcott 5 et plus nous lisons ce chapitre, plus nous respectons les voies du Seigneur qui ne sont pas nos voies.
« Il est impossible, dit Kennicott, à un lecteur de bonne foi, de ne pas se sentir étonné et affecté à la vue de plus de cinquante mille hommes détruits dans un seul village , et encore c'était cinquante mille hommes occupés à la moisson. »
Nous avouons que cela supposerait environ cent mille personnes au moins dans ce village. Mais monsieur le docteur doit-il oublier que le Seigneur avait promis à Abraham que sa postérité se multiplierait comme le sable de la mer? '
u Les Juifs et les chrétiens 3 ajoute-t-il3 ne se sont
358 BETIISAMÈS.
point fait de scrupule d'exprimer leur répugnance à ajouter foi à cette destruction de cinquante mille soixante et dix hommes. ». ;
Nous répondons que nous sommes chrétiens, et que nous n'avons nulle répugnance d'ajouter foi à tout ce qui est dans les saintes Écritures. Nous répondrons, avec le révérend père domCalmet, que, s'it fallait « rejeter tout ce qui est extraordinaire et hors île la portée de notre esprit, il faudrait rejeter toute la Bible. » Nous sommes persuadés que les Juifs , étant conduits par Dieu même, ne devaient éprouver que des événemens marqués au sceau de la Divinité, et absolument difFérens de ce qui arrive aux autres hommes. Nous osons même avancer que la mort de ces cinquante mille soixante et dix hommes est une des choses les moins surprenantes qui soient d$ns l'ancien Testament.
On est saisi d'un étonnemerrt encore plus respectueux, quand le serpent d'Eve et l'âne de Balaam parlent; quand leau des cataractes s'élève avec la pluie quinze coudées au-dessus de toutes les montagnes; quand on voit les plaies de l'Egypte, et six cent trente mille Juifs combattans fuir à pied à travers la mer ouverte et suspendue ; quand Josué arrête le soleil et la lune à midi; quand Samson tue mille Philistins avec une mâchoire d'âne ; tout est miracle
sans exception dans ces temps divins; et nous avons le plus profond respect pour tous ces miracles, pour ce monde ancien qui n'est pas notre monde, pour .cette nature qui n'est pas notre nature . pour un livre divip cpi ne peut avoir ricjj d'humain.
BIBLIOTHÈQUE. 35g
Mais ce qui nous étonne , c'est la liberté que prend M. Rennicott d'appeler déistes et athées ceux qui , en révérant la Bible plus que lui , sont d'une autre opinion que lui. On ne croira jamais qu'un homme qui a de pareilles idées soit de l'académie des inscriptions et médailles. Peut-être est-il de l'académie deBedlam, la plus ancienne , la plus nombreuse de toutes , et dont les colonies s'étendent dans toute la terre!