TOUT EST BIEN
Parmi les absurdités dont ce monde regorge , et qu'on peut mettre au nombre de nos maux , ce n'est pas une absurdité légère que d'avoir supposé deux êtres tout puissans, se battant à qui des deux mettrait plus du sien dans ce monde, et fesant un traité comme les deux médecins de Molière ; Passez-moi l'émétique , et je vous passerai la saignie.
Basilide, après les platoniciens, prétendit, dès le premier siècle de l'église , que Dieu avait donné notre monde à faire à ses derniers anges; et que ceux-ci ? n'étant pas habiles, firent les choses telles que nous les voyons. Cette fable théologique tombe en poussière par l'objection terrible, qu'il n'est pas dans la nature d'un Dieu tout puissant et tout sage, de faire bâtir un monde par des architectes qui n'y entendent rien.
Simon, qui a senti l'objection, la prévient en disant que l'ange qui présidait à l'atelier est damné pour avoir si mal fait son ouvrage; mais la brûlure de cet ange ne nous guérit pas.
L'aventure de Pandore chez les Grecs ne répond pas mieux à l'objection. La boîte où se trouvent tous les maux , et au fond de laquelle reste l'espérance , est à la vérité une allégorie charmante ; mais cette Pandore ne fut faite par Vulcain que pour se venger de Prométhée, qui avait fait un homme avec de lr boue.
Les Indiens n'ont pas mieux rencontré ; Dieu ayant créé l'homme, il lui donna une drogue qui lui assurait une santé permanente ; l'homme chargea son âne de la drogue , l'âne eut soif, le serpent lui enseigna
38o BÏÇN,
une fontaine ; et , pendant que Pane buvait , le serpent prit la drogue pour lui.
Les Syriens imaginèrent que l'homme et la femme ayant été créés dans le quatrième ciel , ils s'avisèrent de manger une galette au lieu de l'ambroisie qui était leur mets naturel. L'ambroisie s'exhalait par les pores; mais, après avoir mangé de la galette, il fallait aller à la selle. L'homme et la femme prièrent un ange de leur enseigner où était la garde-robe. Voyezvous, leur dit l'ange, cette petite planète, grande comme rien, qui est à quelques soixante millions de lieues d'ici, c'est là le privé de l'univers, allez-y au plus vite : ils y allèrent, on les y laissa; et c'est depuis ce temps que notre monde est ce qu'il est.
On demandera toujours aux Syriens pourquoi Dieu permit que l'homme mangeât la galette, et qu'il mous en arrivât une foule de maux si épouvantables ?
Je passe vite de ce quatrième ciel à milord Bolingbroke , pour ne pas m'ennuyer. Cet homme , qui avait sans doute un grand génie, donna au célèbre Pope sou plan du Tout est bien , qu'on retrouve en effet mot pour mot dans les œuvres posthumes de milord Bolingbroke, et que milord Shaftesbury avait auparavant inséré dans ses Caractéristiques. Lisez dans Shaftesbury le chapitre des moralistes , vous y verrez ces paroles :
« On a beaucoup à répondre a ces plaintes des défauts de la nature. Comment est-elle sortie si impuissante et si défectueuse des mains d'un être parfait? mais je nie qu'elle soit défectueuse.... Sa beauté résulte des contrariétés, et la concorde universelle
rOUT EST BIEN. 38 ï
nait d'un combat perpétuel.... Il faut que- chaque être soit immolé à d'autres ; les végétaux aux animaux, les
animaux à la terre et les lois du pouvoir central
et de la gravitation, qui donnent aux corps célestes leur poids et leur mouvement , ne seront point dérangées pour l'amour d'un chétif animal qui, tout protégé qu'il est par ces mêmes lois, sera bientôt par elles réduit en poussière. >x
Bolingbroke, Shaftesbury , et Pope, leur metteur en œuvre, ne résolvent pas mieux la question que les autres : leur tout est bien ne veut dire autre chose, sinon que le tout est dirigé par des lois immuables; qui ne le sait pas? Vous ne nous apprenez rien quand vous remarquez , après tous les petits enfans , que les mouches sont nées pour être mangées par des araignées, les araignées par des hirondelles, les hirondelles par les pie-grièches, les pie-grièches par les aigles, les aigles pour être tués par les hommes, les hommes pour se tuer les uns les autres, et pour être mangés par les vers, et ensuite par les diables, au moins mille sur un.
Voilà un ordre net et constant parmi les animaux: de toute espèce ; il y a de l'ordre partout. Quand une pierre se forme dans ma vessie, c'est une mécanique admirable : des sucs pierreux passent petit à petit dans mon sang; ils se filtrent dans les reins, passent par les uretères, se déposent dans ma vessie, s'y assemblent par une excellente attraction newtonienne; le caillou se forme, se grossit, je souffre des maux mille fois pires que la mort, par le plus bel arrangement du monde; un chirurgien, ayant perfectionné
l'art inventé par Tubalcain, vient m'enfoncer un fer aigu et tranchant dans le périnée, saisit ma pierre avec ses pincettes, elle se brise sous ses efforts par un mécanisme nécessaire ; et par le même mécanisme je meurs dans des tourmens affreux ; tout cela est bien y tout cela est la suite évidente des principes physiques inaltérables, j'en tombe d'accord, et je le savais comme vous.
Si nous étions insensibles, iï n'y aurait rien à dire à cette physique. Mais ce n'est pas cela dont il s'agit ; nous vous demandons s'il n'y a point de maux sensibles, et d'où ils viennent ? « Il n'y a point de maux; dit Pope dans sa quatrième é pitre sur le tout est bien; s'il y a des maux particuliers, ils composent le bien général. »
Voilà un singulier bien général, composé de la pierre , de la goutte , de tous les crimes , de toutes les souffrances, de la mort et de la damnation,
La chute de l'homme est l'emplâtre que nous mettons à toutes ces maladies particulières du corps et de i'âme , que vous appelez santé générale ; mais Shaftesbury et Boîingbroke ont osé attaquer le péché originel 5 Pope n'en parle point; il est clair que leur système sape la religion chrétienne par ses fondemens, et n'explique rien du tout.
Cependant ce système a été approuvé depuis peu par plusieurs théologiens , qui admettent volontiers les contraires; à la bonne heure, il ne faut envier à personne la consolation de raisonner comme il peut sur le déluge de maux qui nous inonde. Il est juste d'accorder aux malades désespéra de manger de ce