‹ Dictionnaire philosophique (volume 5)Chapitre 74 sur 90 · BIEN, TOUT EST BIEN · texte numérisé non relu

BIEN, TOUT EST BIEN

Je vous prie , messieurs , de m'expliquer le tout est bien, car je ne l'entends pas.

Cela signific-t-iî : Tout est arrangé, tout est ordonne

dy6 bien,

suivant la théorie des forces mouvantes? Je comprends et je l'avoue.

Entendez-vous que chacun se porte bien , qu'il a de quoi vivre , et que personne ne souffre ? Vous savez combien cela est faux.

Voire idée est-elle que les calamités lamentables qui affligent la terre sont bien par rapport à Dieu et le réjouissent ? Je ne crois point cette horreur , ni vous non plus.

De grâce expliquez-moi le tout est bien. Platon le raisonneur daigna laisser à Dieu la liberté de faire cinq mondes , par la raison ? dit-il , qu'il n'y a que cinq corps solides réguliers en géométrie , le tétraèdre, le cube, l'hexaèdre , le dodécaèdre, Ficosaèdre. Mais pourquoi resserrer ainsi la puissance divine? pourquoi ne lui pas permettre la sphère, qui est encore plus régulière, et même le cône, la pyramide à plusieurs faces, le cylindre? etc.

Dieu choisit, selon lui, nécessairement le meilleur des mondes possibles; ce système a été embrassé par plusieurs philosophes chrétiens, quoiqu'il semble répugner au dogme du péché originel. Car notre globe, après cette transgression, n'est plus le meilleur des globes : il l'était auparavant, il pourrait donc l'être encore; et bien des gens croient qu'il est le pire des globes au lieu d'être le meilleur.

Leibnitz, dans sa Théodicée, prit le parti de Platon. Plus d'un lecteur s'est plaint de n'entendre pa* plus l'un que l'autre; pour nous, après les avoir lus tous deux plus d'une fois, nous avouons notre ignorance, selon notre coutume : et, puisque PËvangilc

TOUT EST BIEN. 3jJ

ne nous a rien révélé sur cette questipn 7 nous demeurons sans remords dans nos ténèbres.

Leibnitz, qui parle de tout, a parlé du péché originel aussi ; et comme tout homme à système fait entrer dans son plan tout ce qui peut le contredire, il imagina que la désobéissance envers Dieu, et les malheurs épouvantables qui Font suivie, étaient des parties intégrantes du meilleur des mondes, des ingrédiens nécessaires de toute la félicité possible. Calla calla senor don Carlos : todo chc se haze es par su bcn.

Quoi! être chassé d'un lieu de délices, où Pon aurait vécu à jamais , si on n'avait pas mangé une pomme! Quoi ! faire dans la misère des enfans misérables et criminels , qui souffriront tout , qui feront tout souffrir aux autres ! Quoi ! éprouver toutes les maladies , sentir tous les chagrins , mourir dans la douleur , et pour rafraîchissement être brûlé dans l'éternité des siècles ! ce partage est-il bien ce qu'il y avait de meilleur? Cela n'est pas trop bon pour nous : et en quoi cela peut-il être bon pour Dieu ?

Leibnitz sentait qu'il n'y avait rien à répondre ! aussi fit-il de gros livres dans lesquels il ne s'entendait pas.

Nier qu'il y ait du mal, cela peut être dit en riant par un Lucullus qui se porte bien, et qui fait un bon dîner avec ses amis et sa maîtresse dans le salon d'Apollon; mais, qu'il mette la tête à la fenêtre, i1 verra des malheureux ; qu'il ait la fièvre > il le sera lui-même.

Je n'aime point à citer; c'est d'ordinaire une be-

sogne épineuse; on néglige ce qui précède et ce qui suit l'endroit qu'on cite, et on s'expose à mille querelles. Il faut pourtant que je cite Lactance, père de l'église , qui dans son chapitre XIII de la colère de Dieu, fait parler ainsi Épicure : « Ou Dieu veut oter le mal de ce monde, et ne le peut; ou il le peut, et ne le veut pas ; ou il ne le peut, ni ne le veut ; ou enfin il le veut et le peut. S'il le veut, et ne le peut pas, c'est impuissance, ce qui est contraire à la nature de Dieu; s'il le peut et ne le veut pas, c'est méchanceté , et cela est non moins contraire à sa nature; s'il ne le veut ni ne le peut, c'est à la fois méchanceté et impuissance ; s'il le veut et le peut (ce qui seul de ces partis convient à Dieu), d'où vient donc le mal sur la terre? »

L'argument est pressant : aussi Lactance y répond fort mai , en disant que Dieu veut le mal, mais qu'il nous a donné la sagesse avec laquelle on acquiert le bien. Il faut avouer que cette réponse est bien faible en comparaison de l'objection; car elle suppose que Dieu ne pouvait donner la sagesse qu'en produisant Je mal ; et puis , nous avons une plaisante sagesse !

L'origine du mal a toujours été un abîme dont personne n'a pu voir le fond. C'est ce qui réduisit tant d'anciens philosophes et de législateurs à recourir à deux principes., l'un bon, l'autre mauvais. Typhon était le mauvais principe chez les Égyptiens, Arimane chez les Perses. Les manichéens adoptèrent, comme ou sait, cette théologie; mais, comme ces gens-là n'avaient jamais parlé ni au bon , ni au mauvais principe, il ne faut pas les en croire sur leur parole.

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