BORNES DE L'ESPRIT HUMAIN
On demandait un jour à Newton pourquoi il marchait quand il en avait envie ? et comment son bras et sa main remuaient à sa volonté? Il répondit bravement qu'il n'en savait rien. Mais du moins, lui dit-on, vous qui connaissez si bien la gravitation des planètes, vous me direz par quelle raison elles tournent dans un sens plutôt que dans un autre; et il avoua encore qu'il n'en savait rien.
Ceux qui enseignèrent que l'Océan était salé de peur qu'il ne se corrompît, et que les marées étaient
4^4 BORNES DE L7ESPRlT HUMAIN
faites pour conduire nos vaisseaux dans nos ports, furent un peu honteux quand on leur répliqua que là Méditerranée a des ports et point de reflux. Musschembrock lui-même est tombé dans cette inadvertance.
Quelqu'un a-t-il jamais pu dire précisément comment une bfxhe se change dans son foyer en charbon ardent, et par quelle mécanique la chaux s'enflamme avec de 'l'eau fraîche?
Le premier principe du mouvement du cœur dans les animaux est-il bien connu? sait-on bien nettement comment la génération s'opère ? a-t-on deviné ce qui nous donne les sensations, les idées, la mémoire? Nous ne connaissons pas plus l'essence de la matière que les enfans qui en touchent la superficie.
Qui nous apprendra par quelle mécanique ce grain de blé que nous jetons en terre se relève pour produire un tuyau chargé d'un épi , et comment le même sol produit une pomme au haut de cet arbre, et une châtaigne à l'arbre voisin? Plusieurs docteurs ont dit : Que ne sais-je pas? Montaigne disait : Que sais-je?
Décideur impitoyable, pédagogue à phrases, raisonneur fourré, tu cherches les bornes de ton esprit. Elies sont au bout de ton nez.
Parle : m1 apprendras-tu par quels subtils ressorts L'éternel artisan fait végéter les corps ? etc. (a).
(a) Voyez les Discours en vers sur l'homme , volume de poèm-es.
Bestialité, sorcellerie.
Les honneurs de toute espèce que l'antiquité a rendus aux boucs seraient bien étonnans, si quelque chose pouvait étonner ceux qui sont un peu familiarisés avec le monde ancien et moderne. Les Égyptiens et les Juifs désignèrent souvent les rois et ics chefs du peuple par le mot bouc. Vous trouvez dans Zacharie : « La fureur du Seigneur s'est irritée contre les pasteurs du peuple, contre les boucs ; elle les visitera : il a visité son troupeau la maison de Juda, et il en a fait son cheval de bataille (#). »
a Sortez de Babylone, dit Jérémie aux chefs du peuple ; soyez les boucs à la tête du troupeau Ço). »
Isaïe s'est servi aux chapitres X et XIV du terme de bcuc7 qu'on a traduit par celui de prince.
Les Égyptiens firent bien plus que d'appeler leurs rois boucs; ils consacrèrent un bouc dans Mendès, et l'on dit même qu'ils l'adorèrent. Il se peut trèsbien que le peuple ait pris en effet un emblème pour une divinité; c'est ce qui ne lui arrive que trop souvent.
H n'est pas vraisemblable, que les shoen ou shotim d'Egypte, c'est-à-dire les prêtres, aient à la fois immolé et adoré des boucs. On sait qu'ils avaient leur bouc Hazazeî qu'ils précipitaient orné et couronné de fleurs pour l'expiation du peuple, et que les Juifs prirent d'eux cette cérémonie, et jusqu'au nom
(ci) Chap. X, v. 3. — (h) Ghap. L , v. 8.
même d'Hazazel j ainsi qu'ils adoptèrent plusieurs autres rites de l'Egypte.
Mais les boucs reçurent encore un honneur plus singulier; il est conslant qu'en Egypte plusieurs femmes donnèrent avec les boucs le même exemple que donna Pasiphaé avec son taureau. Hérodote raconte que, lorsqu il était en Egypte, une femme eut publiquement ce commerce, abominable dans le nome de Mendès : il dit qu'il en fut très-étonné, mais il ne dit point que la femme fut punie.
Ce qui est encore plus étrange, c'est que Plutarque et Pindare, qui vivaienï dans dos siècles si éloignés l'un de l'autre, s'accordent tous deux à dire qu'on présentait des femmes au bouc consacré (ç). Cela fait frémir la nature. Pindare dit ? ou bien on lui fait dire :
Charmantes filles de Mendès , Quels amans cueiileut-sur vos lèvres Les doux baiserc- que je prendrais ?
Quoi ! ce sont les maris des chèvres!
Les Juifs n'imitèrent que trop ces abominations (r/). Jéroboam institua des prêtres pour le service de ses veaux et de ses boucs. Le texte hébreu porte expressément bouc. Mais ce qui outragea le plus la nature humaine , ce fut le brutal égarement de quelques Juives qui furent passionnées pour des boucs ? et des Juifs qui s'accouplèrent avec des chèvres. Il fallut
(c) M. Larcher, du collcge Mazarin , a foit approfondi cette «natière.
(d) Liv. JI. Paralip.3 cha£., XI, v. i5.
une loi expresse pour réprimer cette horrible turpitude. Cette loi fut donnée dans le Lévîtique (e), et y est exprimée à plusieurs reprises. D'abord c'est une défense éternelle de sacrifier aux velus avec lesquels on a forniqué (f). Ensuite une autre défense aux femmes de se prostituer aux bêtes3 et aux hommes de se souiller du même crime. Enfin il est ordonné (cj) que quiconque se sera rendu coupable de cette turpitude ? sera mis à mort avec l'animal dont il aura abusé. L'animal est réputé aussi criminel que l'homme et la femme \ il est dit que le sang retombera sur eux tous.
C'est principalement des boucs et des chèvres dont il s'agit dans ces lois, devenues malheureusement nécessaires au peuple hébreu. C'est aux boucs et aux chèvres, aux asirim, qu'il est dit que les Juifs se sont prostitués; asiri , un bouc et une chèvre; asirim . des boucs et des chèvres. Cette fatale dépravation était commune dans plusieurs pays chauds. Les Juifs alors erraient dans un désert où l'on ne peut guère nourrir que des chèvres et des boucs. On ne sait que trop combien cet excès a été commun chez les bergers de la Calabre , et dans plusieurs autres contrées de l'Italie. .Virgile même en parle dans sa troisième églogue : le
iïïovimus et qui te, transversa îuentihus Jiircis.
i Virgile , Eclocj. lll 3 y. 8. }
n'est que trop connu.
(e) Lévitique, cliap. XVU, V. 7. — (f) Chap. XVIU, v, 2& — (5)Cliap. XX,vvi5et 16.
On ne s'en tint pas à ces abominations. Le cuits du bouc fut établi dans l'Egypte , et dans les sables d'une parue de la Palestine. On crut opérer dos enchantemens par le moyen des boucs, des égypans et de quelques autres monstres auxquels on donnait toujours une tête de bouc.
La magie, la sorcellerie passa bienlôt de l'orient dans l'occident, et s'étendit dans toute la terre. On appelait sabbatum chez les Romains l'espèce de sorcellerie qui venait des Juifs , en confondant ainsi leur jour sacré avec leurs secrets infâmes. C'est de là qu'enfin être sorcier et aller au sabbat, fût la même chose chez les nations modernes.
De misérables femmes de village trompées par des fripons, et encore plus par la faiblesse de leur imagination, crurent qu'après avoir prononcé le mot abraxay et s'être, frottées d'un onguent mêlé de bouse de vache et de poil de chèvre, elles allaient au sabbat sur un manche à balai pendant leur sommeil, qu'elles y adoraient un bouc , et qu'il avait leur jouissance.
Cette opinion était universelle. Tous les docteurs prétendaient que c'était îé diable qui se métamorphosait en bouc. C'est ce qu'on peut voir dans les Disquisitions de Del Rio et dans cent autres auteurs. Le théologien Grillandus, l'un des grands promoteurs de l'inquisition , cité par Del Rio (//), dit que les sorciers appellent le bouc Martinet. 11 assure qu'une femme qui s'était donnée à Martinet , montait
{h) Del Rio, page 190.
feouc. 4^[>
sur son dos et était transportée en un instant dans les airs à un endroit nommé la Noix de Bcnéçent.
Il y eut des livres où les mystères des sorciers étaient écrits. J'en ai vu un à la tête duquel on avait dessiné assez mal un bouc, et une femme à genoux derrière lui. On appelait ces livres grimoires en France, et ailleurs V alphabet du diable. Celui que j'ai vu ne contenait que quatre feuillets en caractères presque indéchiffrables , tels à peu près que ceux de l'Ai mana ch du berger.
La raison et une meilleure éducation auraient suffi pour extirper en Europe une telle extravagance : mais au lieu de raison on employa les supplices. Si les prétendus sorciers eurent leur grimoire, les juges eurent leur code des sorciers. Le jésuite del Rio , docteur de Louvain , fît imprimer ses Disquisitions magiques en Tan i5gg : il assure que tous les hérétiques sont magiciens ; et il recommande souvent qu'on leur donne la question. Il ne doute pas que le diable ne se transforme en bouc et n'accorde ses faveurs à toutes les femmes qu'on lui présente (i). Il cite plusieurs jurisconsultes qu'on nomme Démonographes (/f) qui prétendent que Luther naquit d'un bouc et d'une femme. Il assure qu'en l'année i5g5 une femme accoucha dans Bruxelles d'un enfant que le diable lui avait fait , déguisé en bouc , et qu'elle fut punie ; mais il ne dit pas de quel supplice.
Celui qui a le plus approfondi la jurisprudence de la sorcellerie est un nommé Boguet , grand juge en
(0 Del Rio, page i&o, — (k) là. page 181.
dernier ressort d'une abbaye de Saint -Claude en Franche-Comté. Il rend raison de tous les suppliées auxquels il a condamné des sorcières et des sorciers : le nombre en est très -considérable. Presque toutes ces sorcières sont supposées avoir couché avec le bouc.
On a déjà dit que plus de cent mille prétendus sorciers ont été exécutés à mort en Europe. La seule philosophie a guéri enfin les hommes de cette abominable chimère, et a enseigné aux juges qu'il ne faut pas brûler les imbéciles {*).
BOUFFON, BURLESQUE, Bas comique.
Il était bien subtil ce scoliaste qui a dit le premier que l'origine de bouffon est due à un petit sacrificateur d'Athènes , nommé Bupho , qui , lassé de son métier, s'enfuit, et qu'on ne revit plus. L'aréopage ne pouvant le punir , fit le procès à la hache de ce prêtre. Cette farce, dit-on, qu'on jouait tous les ans dans le temple de Jupiter, s'appela bouffonnerie. Cette historiette ne paraît pas d'un grand poids. Bouffon n'était pas un nom propre, beuphonos signifie immelatcur de bœufs. Jamais plaisanterie chez les Grecs ne fut appelée bouphonia. Cette cérémonie, toute frivole qu'elle parait, peut avoir une origine sage, humaine, digne des vrais Athéniens.
Une fois l'année le sacrificateur subalterne , ou
(a) Voyez Békeh, \. f]
plutôt le boucher sacré, prêt à immoler un bœufj s'enfuyait comme saisi d'horreur, pour faire souvenir les hommes que , dans des temps plus sages et plus heureux , on ne présentait aux dieux que des fleurs et des fruits , et que la barbarie d'immoler des animaux innocens et utiles , ne s'introduisit que lorsqu'il y eut des prêtres qui voulurent s'engraisser de ce sang et vivre aux dépens des peuples. Cette idée n'a rien de bouffon.
Ce mot de bouffon est reçu depuis long-temps chez les Italiens et chez les Espagnols; il signifiait niimus, scurra, joculator ; mime, farceur, jongleur. Ménage, après Saumaise , le dérive de bocca infiaia , boursoufflé; et en effet on veut dans un bouffon un visage rond et la joue rebondie. lies Italiens disent buffone magro , maigre bouffon, pour exprimer un mauvais plaisant qui ne vous fait pas rire.
Bouffon , bouffonnerie appartiennent au bas comique , à la foire , à Gilles , à tout ce qui peut amuser la populace. C'est par là que les tragédies ont commencé , à la honte de l'esprit humain. Thcspis fut uu «bouffon avant que Sophocle fût un grand homme.
Aux seizième et dix-septième siècles, les tragédies espagnoles et anglaises furent toutes avilies par des bouffonneries dégoûtantes (*).
Les cours furent encore plus déshonorées par les bouffons que le théâtre. La rouille de la barbarie était si forte, que les hommes ne savaient pas goûter dus plaisirs honnêtes.
(*) Voyez Art dramatique.
Boileau (Art poétique, ch. 3) a dit de Molière :
C'est par là que Molière, illustrant ses écrits, Peut-être de son art eût remporté le prix , Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures 1 n'eût point fait souvent grimacer ses figures, Quitté pour le fcorffon l'agréable et le fin, Et sans honte à Térence allie' Tabarin Dans ce sac ridicule où Scapin s'envelopjîe , Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope.
Mais il faut considérer que Raphaël a daigné peindre des grotesques. Molière ne serait point descendu si bas, s'il n'eût eu pour spectateurs que des Louis XIV, des Condé, des Turenne, des ducs de La Rochefoucauld, des Montausier, des Beauvilliers, des dames de Montespan et de Thiangc; mais il travaillait aussi pour le peuple de Paris, qui n'était pas encore décrassé ; le bourgeois aimait la grosse farce , et la payait. Les Jodelets de Scarron étaient à la mode. On est obligé de se mettre au niveau de son siècle avant d'être supérieur à son siècle; et après tout, on aime quelquefois à rire. Qu'est-ce que la Batrachyomachie attribuée à Homère, sinon une bouffonnerie, un poëme burlesque ?
Ces ouvrages ne donnent point de réputation , et ils peuvent avilir celle dont on jouit.
Le Bouffon n'est pas toujours dans le style burlesque. Le Médecin malgré lui, les Fourberies de Scapin ne sont .point dans le style des Jodelets de Scarron; Molière ne va pas rechercher des termes d'argot comme Scarron. Ses personnages les plus bas n'affectent point les plaisanteries de Gilles. La bouf-
fonneric est dans la chose, et non dans l'expression. Le style burlesque est celui de Don Japhet d'Arménie.
Du bon père Noé j'ai l'honneur de descendre , ISoé qui sur les eaux fit flotter sa maison , Quand tout le genre humain but plus que de raison. Vous voyez qu'il n'est rien de plus net que ma race, Et qu'un* cristal auprès paraîtrait plein de crasse. , (Acte I-. scène II,)
Pour dire qu'il veut se promener, il dit qu'il va exercer sa vertu caminante. Pour faire entendre qu'on ne pourra lui parler, il dit :
Vous aurez avec moi disette de loquelle.
(Id.Jb.)
C'est presque partout le jargon des gueux , le langage des halles : même il est inventeur dans ce langage-
Tu m'as tout compissé, pisseuse abominable.
(Acte IV, scène XII.)
Enfin , la grossièreté de sa bassesse est poussée jusqu'à chanter sur le théâtre ;,
Amour nabot, Qui du jabot.
De don Japhet As fait Cnc ardente fournaise....
Et dans mori pis A mis ; Une essence de braise.. t
(Acte IV, scène Y.)
Et ce sont ces plates infamies qu'on a jouées pendant plus 'd'un siècle alternativement avec le Misah-
Dict. Pli. -2, 3y
thrope; ainsi qu'on voit passer dans une rue indifféremment un magistrat et un chiffonnier.
Le Virgile travesti est à peu près dans ce goût; mais rien n'est plus abominable que sa Mazarinade.
Mais mon Jules n'est pas César, C'est un caprice du hasard , Qui naquit garçon et fut garce »
Qui n'était né que pour la farce..,.
Tous tes desseins prennent un rat Dans la moindre affaire d'état.
Singe du prélat de Sorbonne , Ma foi , lu nous la bailles bonne !
Tu n'es à ce cardinal duc Comparable qu'en aqueduc.
Illustre en ta partie honteuse , Ta seule braguette est fameuse.
Va rendre compte au Vatican De tes meubles mis à l'encan.,..
D'être cause que tout se perde , De tes caleçons pleins de merde.
Ces saletés font vomir, et le reste est si exécrable qu'on n'ose le copier. Cet homme était digne du temps de la fronde. Rien n'est peut-être plus extraordinaire que l'espèce de considération qu'il eut pendant sa vie ? si ce n'est ce qui arriva dans sa maison après sa mort.
On commença par donner d'abord le nom de poëme burlesque au Lutrin de Boileau j mais le sujet seul était burlesque; le style fut agréable et fin, quelquefois même héroïque.
Les Italiens avaient une autre sorte de burlesque qui était bien supérieur au nôtre; c'est celui de l'Are*
tin, de l'archevêque La Caza, du Berni, du Mauro, du Dolce. La décence y est souvent sacrifiée à la plaisanterie; mais les mots déshonnêtes en sont communément bannis. Le Capitolo del forno de l'archevêque La Caza roule à la vérité sur un sujet qui fait enfermer à Bicêtre les abbés Desfontaines, et qui mène en Grève les Duchaufour ; cependant il n'y a pas un mot qui offense les oreilles chastes ; il faut deviner.
Trois ou quatre Anglais ont excellé dans ce genre. Butler dans son Hudibras , qui est la guerre civile excitée par les puritains tournée en ridicule ; le docteur Garth dans les querelles des apothicaires et des médecins ; Prior dans son histoire de l'âme , où il se moque fort plaisamment de son sujet; Philippe dans sa pièce du Brillant Schelling.
Hudibras est autant au-dessus de Scarron qu'un homme de bonne compagnie est au-dessus d'un chansonnier des cabarets de la Courtille. Le héros d'Hudibras é'tait un personnage très-réel qui avait été capitaine dans les armées de Fairfax et de Cromwell; il s'appelait le chevalier Samuel Luke.
Le poëme de Garth sur les médecins et les apothicaires est moins dans le style burlesque que dans celui du Lutrin de Boileau ; on y trouve beaucoup plus d'imagination , de variété , de naïveté , etc. , que dans le Lutrin ; et ce qui est étonnant , c'est qu'une profonde érudition y est embellie par la finesse et par les grâces : il commence à peu près ainsi :
Muse , raconte-moi les débats salutaires Des médecins de Londre et des apothicaires.
Contre le genre humain si îong-temps réunis,
Quel dieu pour nous sauver les rendit ennemis ?r
Comment iaissèrent-ils respirer leurs malades,
Pour frapper à grands coups sur leurs chers camarades ?
Comment changèrent-ils leur coiffure en armée x
La seringue en canon, la pilule en boulet?
Ils connurent la gloire ; acharnés l'un sur l'autre,
lis prodiguaient leur vie , et nous laissaient la nôtre.
Prior, que nous avons vu plénipotentiaire en France avant la paix d'Utrecht, se fît médiateur entre les philosophes qui disputent sur Famé. Son poème est dans le style dHudibras qu'on appelle Doggerel rhjj? mes ; c'est le stilo bernesco des Italiens.
La grande question est d'abord de savoir si l'âme est toute en tout, ou si elie est logée derrière le nez et les deux yeux sans sortir de sa niche. Suivant ce dernier système, Prior la compare au pape qui reste toujours à Rome, d'où il envoie ses nonces et ses copions pour savoir ce qui se passe dans la chrétienté.
Prior, après s'être moqué de plusieurs système ;, propose le sien. Il remarque que l'animal a de;:< pieds, nouveau-né, remue les pieds tant qu'il pc.it quand on a la bêtise de remmaillolter ; et il juge delà que l'âme entre chez lui par les pieds ; que vers lis quinze ans elle a monté au milieu du corps; qu'eue va ensuite au cœur, puis à la tête, et qu'elle en sort à pieds joints quand l'animal finit sa vie.
A la fin de ce poëme singulier, rempli de vers ingénieux et d'idées aussi fines que plaisantes, on voit ce vers charmant de Fonteneile :
Il est des hochets pour tout âge.
Prior prie la Fortune de lui donner des hochets pour sa vieillesse.
Give us ■play-tliincjs for our old acje.
Et il est bien certain que Fontenelle n'a pas pris ce vers de Prior, ni Prior de Fontenelle. L'ouvrage de Prior est antérieur de vingt ans , et Fontenelle n'entendait pas l'anglais.
Le poème est terminé par cette conclusion.
Je n'aurai point la fantaisie
D'imiter ce pauvre Caton,
Qui meurt dans notre tragédie
Pour une page de Platon.
Car, entre nous, Platon m'ennuie.
La tristesse est une folie ;
Être gai , c'est avoir raison.
Cà, qu'on m'ôte mon Ciceron ,
D'Aristote la rapsodie,
De René la philosophie ;
Et qu'on m'apporte mon flacon.
Distinguons bien dans tous ces poèmes le plaisant, le léger, le naturel, le familier, du grotesque, du bouffon, du bas et surtout du forcé. Ces nuances sont démêlées par les connaisseurs, qui seuls à la longue font le destin des ouvrages.
La Fontaine a bien voulu quelquefois descendre au style burlesque.
Autrefois carpillon fretin
Eut beau prêcher, il eut beau dire,
On le mit dans la poêle à frire.
( Fable 1 o du liv. ÏX. )
Il appelle les louveteaux , messieurs les làitçats, Phèdre ne se sert jamais de ce style dans ses fables \