‹ Dictionnaire philosophique (volume 5)Chapitre 79 sur 90 · BOEUF APIS. (PRÊTRES DU · texte numérisé non relu

BOEUF APIS. (PRÊTRES DU

Hérodote raconte que Cambyse, après avoir tué de sa main le dieu-bœuf, fit bien fouetter les prêtres; il avait tort, si ces prêtres avaient été de bonnes gens qui se fussent contentés de gagner leur pain dans le culte d'Apis , sans molester les citoyens. Mais s'ils avaient été persécuteurs, s'ils avaient forcé les consciences, s'ils avaient établi une espèce d'inquisition et violé le droit naturel , Cambyse avait un autre tort, c'était celui de ne les pas fa-ire pendre (*).

D'où vient cette coutume? est-ce depuis le temps qu'on boit? Il paraît naturel qu'on boive du vin pour sa propre santé, mais non pas pour la santé d'un autre.

Le propino des Grecs, adopté par les Romains, ne signifiait pas , je bois afin que vous vous portiez bien ; mais je bois avant vous pour que vous buviez, j je vous invite à boire.

Dans la joie d'un festin on buvait pour célébrer sa maîtresse, et non pas pour qu'elle eût une bonne santé. Voyez dans Martial (liv. I, ép. LXXII, v. i .)

Nœvia sex cyatliis , septem Justina bibatur.

Six coups pour Nevia , sept au moins pour Justine.

(*) Voyez Apis.

Les Anglais ? qui se sont piqués de renouveler plusieurs coutumes de l'antiquité , boivent à l'honneur &3S dames; c'est ce qu'ils appellent toster; et c'est parmi eux un grand sujet de dispute si une femme est iostable ou non, si elle est digne qu'on la toste.

On buvait à Rome pour les victoires d'Auguste , pour le retour de sa santé. Dion Cassius rapporte qu'après la bataille d'x\ctium le sénat décréta que dans les repas on lui ferait des libations au second service. C'est un étrange décret. Il est plus vraisemblable que la flatterie avait introduit volontairement cette bassesse. Quoi qu'il en soit; vous lisez dans Horace (liv. IV, od. Y? v. 3i);

Ilinc ad vlna redit lœtus, et alteris

Te mensis adhibet deum : Te multd pièce, te prosequitur mer Defuso pateris ; et laribus tuum Miscet twmen, uti Grœcia Castoris,

Et magni memor Herculis.

Long as ô utinam, duou bone, ferias Prœstes Hesperiœ ! dicimus integro Sicci mane die, dicimus uvidi,

Quiim sol Oceano subest.

Sois le dieu des festins, le dieu de l'allégresse;

Que nos tables soient tes autels.

Préside à nos jeux solennels , Comme Hercule aux jeux de la Grèce.

Seul tu fais les beaux jours ; que tes jours soient sans fini C'est ce que nous disons en revoyant l'aurore, Ce qu'en nos douces nuits nous redisons encore

Entre les bras du dieu du vin (a).

(a) Dacier a traduit sicci et uvidi dans nos prières du soir et du matin.

Dict. Ph. a. 36

On ne peut, ce me semble, faire entendre plus expressément ce que nous entendons par ces mots : Nous avons bu à la santé de votre majesté. . . .

C'est de là probablement que vint, parmi nos nations barbares , l'usage de boire à la santé de ses convives; usage absurde, puisque vous videriez quatre bouteilles sans leur faire le moindre bien. Et que veut dire boire à la santé du roi, s'il ne signifie pas ce que nous venons de voir?

Le Dictionnaire de Trévoux nous avertit qu'on ne boit pas à la santé de ses supérieurs en leur présence. Passe pour la France et pour l'Allemagne ; mais en Angleterre c'est un usage reçu. Il y a moius loin d'un homme à un homme à Londres qu'à Vienne.

On sait de quelle importance il est en Angleterre de boire à la santé d'un prince qui prétend au trône ; c'est se déclarer son partisan. Il en a coûté cher à plus d'un Écossais et d'un Irlandais pour avoir bu à la santé des Stuarts.

Tous les whigs buvaient après la mort du roi Guillaume, non pas à sa santé, mais à sa mémoire. Un tory nommé Brown , évêque de Cork en Irlande > grand ennemi de Guillaume , dit qu'il mettrait un bouchon à toutes les bouteilles qu'on vidait à la gloire de ce monarque , parce que cork en anglais signifie bouchon. Il ne s'en tint pas à ce fade jeu de mots; il écrivit en 1702 une brochure (ce sont les mandemens du pays) pour faire voir aux Irlandais que c'est une impiété atroce de boire à la santé des rois , et Surtout à leur mémoire; que c'est une profanation de

BORNES DE L'ESPRIT HUMAIN. %l3

■ces paroles de Jésus-Christ : « Buvez-en tous, faites ceci en mémoire de moi. »:

Ce qui étonnera, c'est que cet évêque n'était pas le premier qui eût conçu une telle démence. Avant lui le presbytérien Pryn avait fait un gros livre contre l'usage impie de boire à la santé des chrétiens.

Enfin, il y eut Jean Géré, curé de la paroisse de Sainte-Foi , qui publia « la divine potion pour conserver la santé spirituelle par la cure de la maladie invétérée de boire à la santé, avec des argumens clairs et solides contre cette coutume criminelle, le tout pour la satisfaction du public ; à la requête d'un digne membre du parlement , l'an de notre salut i648.»

Notre révérend père Garasse, notre révérend père Patouillet , et notre révérend père Nonotte , n'ont rien de supérieur à ces profondeurs anglaises. Nous avons long-temps lutté, nos voisins et nous, à qui l'emporterait.

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