SECTION IV
Sur Tame , et sur nos ignorances.
Sur la foi de nos connaissances acquises , nous avons osé mettre en question si l'ame est créée avant nous^ si elle arrive du néant dans notre corps ^ à quel âge elle est venue se placer entre une vessie et les intestins cœcum et rectum ; si elle y a reçu ou apporté quelques idées ^ et quelles sont ces idées; si^ après nous avoir animé quelques moments^ son essence est de vivre après nous dans l'éternité sans l'intervention de Dieu même; si^ étant esprit ^ et Dieu étant esprit^ ils sont l'un et l'autre d'une nature semblable'. Ces
^ Ce n'était pas sans doute Popiniou de saint Aagustin, qai, dans le liv. VIII de la Cité de Dieu, s'exprime ainsi : « Que ceux-là se taisent qui n'ont pas osé, à la vérité, « dire quje Dien est un corps , mais qui ont cm qoe nos « âmes sont de même nature que loi. Ils n'ont pas été « frappés de l'extrême mutabilité de notre ame qu'il n'est « pas permis d'attribuer à Dieu. »
« Cédant et illi quos quidem puduit dicere Denm cor- « pus esse, Terumtamen ejusdem natnrae, cojiis ille est,
questions paraissent sublimes ^ que sonteHes ? des questions d* aveugles-nés sur la lumière.
Que nous ont appris tous les philosophes anciens et modernes ? un enfant est plus sage qu'eux ; il ne pense point à ce qu'il ne peut concevoir.
Qu'il est triste , direz-vous , pour notre insatiable curiosité ^ pour notre «oif intarissable'du bien-être, de nous ignorer ainsi ! J'en conviens, et il y a des choses encore plus tristes ^ mais je vous répondrai :
« Sors tua mortalis, non est mortale quod optas. »
OviD., Met., II, 56.
Tes destins sont d*un homme, et tes vœux sont d*un dieu.
Il parait, encore une fois, que la nature de tout principe des choses est le secret du créateur. Gomment les airs portent-ils des sons ? conament se forment les animaux ? comment quelques uns de nos membres obéissent-ils constamment à nos volontés ? quelle main place des idées dans notre mémoire , les y garde comme dans un registre, et les en tire tantôt à notre gré et tantôt mal-
tc animos nostros esse potavemnt. Ita non eos moTot tanta M mntabilitas animae, qnarn Dei natorae tribnere nefas «« est. » Volt.
AME. 2«r
gré nous ? Notre nature^ celle de Tunivers^ celle de la moindre plante^ tout est plongé pour nous dans un goufîre de ténèbres.
L'homme est un être agissant^ sentant et pensant : voilà tout ce que nous en savons t il ne nous est donné de connaître ni ce qui nous rend sentants et pensants^ ni ce qui nous fait agir^ ni ce qui nous fait être. La faculté agissante est aussi incompréhensible pour nous que la iûculté pensante. La diffi-» culte est moins de concevoir comment ce corps de fange a des sentiments et des idées^ que de concevoir comment un étre^ quel qu'il soit^ a des idées et des sentiments.
Voilà d'un côté l'ame d'Arcbimède, de l'autre celle d'un imbécile ; sont-elles de même nature ? Si leur essence est de penser^ elles pensent toujours^ et indépendamment du corps qui ne peut agir sans elles. Si elles pensent par leur propre nature^ l'espèce d'une ame qui ne peut faire une règle d'arithmétique sera-rt-elle la même que celle qui a mesuré les cieux ? Si ce sont les organes du corps qui ont fait pen«er Archimède, pourquoi mon idiot ^ mieux constitué qu'Archimède^ plus vigoureux, digérant mieux, fe* sant mieux toutes ses fonctions^ ne pense-t4{ point ? C'est , dites-vou^ , que sa cervelle
n'est pas si bonne. Mais, vous le supposez^ vous n'en savez rien. On n'a jamais trouvé de différeûces entre les cervelles saines qu'on a disséquées ; il est même très vraisemblable que le cervelet d'un sot sera en meilleur état que celui d'Archimède , qui a fatigué prodigieusement^ et qui pourrait être usé et raccourci.
Concluons donc ce que nous avons déjà conclu^ que nous sommes des ignorants sur tous les premiers principes. A l'égard des ignorants qui font les suffisants ^ ils sont fort au-dessous des singes.
Disputez maintenant^ colériques argumentants 'y présentez des requêtes les uns contre les autres ; dites des injures ^ prononcez vos sentences y vous qui ne sayez pas un mot de la question.