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SECTION XI

Des doutes de Locke sur Tame.

L'auteur de l'article Ame * dans V Encyclopédie a suivi scrupuleusement Jaquelot ^ maïs Jaquelot ne nous apprend rien. Il s'élève aussi contre Locke, parceque le modeste Locke a dit ' : « Nous ne serons peut- « être jamais capables de connaître si un être a matériel pense ou non , par la raison qu*il a nous est impossible de découvrir par la « contemplation de nos propres idées, sans « révélation y si Dieu n'a point donné à quel- « que amas de matière, disposée comme il « le trouve à propos, la puissance d'aperce- « voir et de penser; ou s'il a joint et uni à la a matière ainsi disposée une substance im- « matérielle qui pense. Car, par rapport à a nos notions , il ne nous est pas plus mal- « aisé de concevoir que Dieu peut, s'il lui «c plaît, ajouter à noti'e idée de la matière la « faculté de penser, que de comprendre qu'il tt y joigne une autre substance avec la fa- « culte de penser ; puisque nous ignorons en « quoi consiste la pensée, et à quelle espèce « de substance cet être tout puissant a trouvé

* L'abbé Yvon. P.

' Traduction de Coste , liv. IV, ch. m , § vi. Volt.

« à propos d'accordercette puissance qui ne a saurait être créée qu'en vertu du bon plaitt sir et de la bonté du créateur. Je ne vois tt pas quelle contradictioB.il y a que Dieu^ a cet être pensant ^ éternel^ et jto ut puissant ^ « donne; s'il veut; quelques degrés de senatinwnt; de perception ^ et de pensée ^ à tt certains amas de matière créée et iosea»!tt ble qu'il joint ensemble comme il le trouve « à propos. »

C'était parler en homme profond y religieux et modeste ' .

On sait quelles querelles il eut à essuyer sur cette opinion qui parut hasardée ; mais qui en effet n'était en lui qu'une »uite de la conviction où il était de la toute puissance

' Voyez le discours préliminaire de M. d'Alenibert (qui fait aussi partie du tome I de ses Mélanges de littéru' titre, etc.).

« On peut dire qir'U créa U métapltyaiqae à pea près <c comme Newton avait créé la physique. Pour connaître « notre ame, ses idées et ses affections, il n'étudia point <c les livres , parcequ'ils l'auraient mal instruit ; il se con- <t tenta de descendre profondément en lui-même; et, après ce s'être » pour ainsi dire , contemplé long-temps , il ne « fit, dans son Traité de V entendement humain , que prête senter aux hommes le miroir dans lequel il s'était vu. « En un mot, il réduisit la métaphysique à ce qu'elle doit <c être en effet , la physique expérimentale de l'ame. »

Volt*

de Dieu et de la feibleste de rhomme. Il ne disait pas que la matière pensât; mais il disait que nous n'en savons pas assez pour dé* montrer qu'il est impossible à Dieu d'ajouter le don de la pensée à l'être inconnu nommé matière, après lui avoir accordé le don de la gravitation et celui du mouvement^ qui sont également incompréhensibles.

Locke n'était pas assurément le seul qui 'eut avancé cette opinion; c'était celle de toute Tantiquitë^ qui^ en regardant l'ame comme une matière très déliée ^ assuraitpar conséquent que la matière pouMiit sentir et penseï*.

C'était le 'Sentiment de Gassendi^ conane on le voit dans ses objections à Descartes. (c II est vrai y dit Gassendi , que vous con- « naissez que vous pensez; mais vous igno- « rez quelle espèce de substance vous êtes y « vou8*qui pensez. Ainsi ^ quoique l'opéra- <c lion de la pensée vou« soit connue j le « principal de votre essence vous est caché ; « et vous ne savez point quelle est la nature « de cette substance y dont l'une des opéra- «c tions est de penser. Vous ressemblez à un « aveugle qui y sentant la chaleur du soleil « et étant averti qu'elle est causée par le soft leil, croirait avoir une idée claire et dis-

<t tincte de cet astre 3 parceque si on lui <c demandait ce que c'est que le soleil ^. il « pourrait répondre c'est une chose qui a échauffe^ etc. »

Le même Gassendi ^ dans sa Philosophie d* Epicure, répète plusieurs fois qu'il n'y a aucune évidence mathématique de la pure spiritualité de l'ame.

Descartes, dans une de ses lettres à la princesse palatine Elisabeth^ lui dit : ce Je (« confesse que par la seule raison naturelle a nous pouvons faire beaucoup de conjec- (( tures siu* l'ame ^ et avoir de flatteuses espé- « rances^ niais non pas aucune assurance. » £t en cela Descartes combat dans ses lettres ce qu'il avance dans ses livres; contradic* tion trop ordinaire.

Enfin nous avons vu que toua les Pères des premiers siècles de l'Egalise en croyant l'ame immortelle la crovaient en même temps matérielle; ils pensaient qu'il est aussi aisé à Dieu de conserver que de créer. Ils disaient : Dieu la fit pensante^ il la conservera pensante.

Malebranche a prouvé très bien que nous n'avons aucune idée par nous-mêmes^ et que les objets sont incapables de nous en donner : de là il conclut que nous voyons tout en Dieu.

C'est au fond la même chose que ée faire Dieu l'auteur de toutes nos idées ; car avec quoi verrions-nous dans lui^ si nous n'avions pas des instruments pour voir? et ces instruments^ c'est lui seul qui les tient et qui les dirige. Ce système est un labyrinthe, dont une allée vous mènerait au spinosisme, une autre au stoïcisme, et une autre au chaos.

Quand on a bien disputé sur l'esprit, sur la matière, on finit toujours par ne se point entendre. Aucun philosophe n'a pu lever par ses propres forces ce voile que la nature a étendu sur tous les premiers piincipes des choses | ils disputent, et la nature agit.

sscTioir III.

De Tame des bôtcs , et de quelques idées creuses.

Av9nt l'étrange système qui suppose les animaux dépures machines sans aucune sensation, les hommes n'avaient jamais imaginé dans les bêtes une ame immatérielle; et per- , sonne n'avait poussé la témérité jusqu'à dire qu'une huître possède une ame spirituelle. Tout le monde s'accordait paisiblement à convenir que les bétes avaient reçu de Dieu du sentiment, de la mémoire, des idées, et non pas un esprit pur. Personne n^avait

abusé du don de raisonner au point de dire que la nature a donné aux bétes tous les organes du sentiment pour qu'elles n'eussent point de sentin^^it. Personne n'avait dit qu'elles crient quand on les blesse^ M qu'elles fuient quand on les poursuit ^ sans éprouver ni douleur ni crainte.

On ne niait point alors la toute puissance de Dieu 3 il avait pu communiquer à la matière organisée des animaux le plaisir ^ la douleur y le ressouvenir, la combinaison de quelques idées ^ il avait pu donner à plusieurs d'entre eux, comme au singe, à l'éléphant, au chien de chasse, le talent de se perfectionner dans les arts qu'on leur apprend j non seulement il avait pu douer presque tous les animaux carnassiers du ta« lent de mieux faire la guerre dans leur vieillesse expérimentée, que dans leur jeunesse trop confiante^ non seulement, dts-je^ il l'avait pu, mais il l'avait fait, l'univers eu était témoin,.

Pereiraet Descartes soutinrent à l'univers qu'il se trompait, que Dieu avait joué des gobelets, qu'il avait donné tous les instruments de la vie et de la sensation aux animaux, afin qu'ils n'eussent ni sensation, ni viepropi'emeat dite. Mais je ne sois qu^s

prétendus philosophes^ pour répondre à Ta chimère de Descartes^ se jetèrent dans, la chimère opposée; ils donnèrent libéralement un esprit pur aux crapauds et aux insectes :

« In vitium ducil culpae fuga... » Hor. , de Art. poet. , 3 1 .

Entre ces deux folies^ Tune qui ote le sentiment aux oi^g^anes du senj:inieiit^ l'autre qui loge un par esprit dans une punaise^ on imagina un milieu; c'est l'instinct; et qu'estce que l'instinct? ûhl oh! c'est une for^ie substantielle; c'est une forme plastique; c'est un je ne sais quoi; c'est de l'instinct. Je serai de votre avis^ tant que vous appellerei^ la plupart des choses je ne sais quoi; tant que votive philosophie commencera et finira pair je ne sais ; mais quand vous affir* merez^ je vous dirai avec Prior dans son poème sur les vanités du monde :

Osez-vous assigner, pédants insupportables, Une cause diveise à des effets semblables? Avez-vons mesuré cette mince cloison Qui semble séparer Tinstinct de la raison? You» été» mal poorv us et de i'un et de Pautre. Aveugles intenses, quelle audace «tk la vôlreî L'orgueil est votre instinct. Gonduirez-vous-nos pas Dans ces cbenùns glissants que vous, ne vc^yez pas ? ■

L'auteur de l'article Ame dans V Encyclopédie s'explique ainsi : <c Je me représente <( l'ame des bétes comme une substance ima matérielle et intelligente y mais de quelle <c espèce ? Ce doit être, ce me semble, un tt principe actif qui a des sensations , et qui « n'a que cela... Si nous réfléchissons sur la « nature de l'ame des bétes, elle ne lious « fournit rien de son fonds qui nous porte « à croire que sa spiritualité la sauvera de <c l'anéantissement. »

Je n'entends pas comment on se représente une substance immatérielle. Se représenter quelque chose c'est s'en faire une imagée j et jusqu'à présent personne n'a pu peindre l'esprit. Je veux que, par le mot représente > l'auteur entende je conçois ; pour moi , j'avoue que je ne le conçois pas. Je conçois encore moins qu'une ame spiri^ tuelle soit anéantie, parceque je ne conçois ni la création ni le néant ; parce que je n'a jamais assisté au conseil de Dieu ; parceque je ne sais rien du tout du principe de choses.

Si je veux prouver que l'ame est un être réel , ou m'arrête en me disant que c'est une faculté. Si j'affirme que c'est une faculté, et que j'ai celle de penser, on me répond que

je me trompe ^ que Dieu , le maître éternel de toute la nature , fait tout en moi y et dirige toutes mes actions et toutes mes pensées ; que si je produisais mes pensées^ je saurais celles que j'aurai dans une minute ; que je ne le sais jamais ; que je ne sui» qu'un automate à sensations ^ et à idées y nécessairement dépendant, et entre les mains de l'Etre suprême, infiniment plus soumis à lui que l'argile ne l'est au potier.

J'avoue donc mon ignorance ^ j'avoue que quatre mille tomes de métaphysique ne nous enseigneront pas ce que c'est que notre ame.

Un philosophe orthodoxe disait à un philosophe hétérodoxe : Comment avez -vous pu parvenir à imaginer que l'ame est mortelle de sa nature , et qu'elle n'est éternelle que par la pure volante de Dieu ? Par mon expérience, dit l'autre. — Comment ! est-ce que vous êtes mort? — rOui, fort souvent. Je tombais en épilepsie dans ma jeunesse, et je vous assure que j*étais parfaitement mort pendant plusieurs heures. Nulle sensation, nul souvenir même du moment où j'étais tombé. Il m'arrtve à présent la même chose presque toutes les nuits. Je ne sens jamais précisément le moment où je m'endors ; mon sommeil est abaolument sans

Wt AM£.

rêves. Je ne peux iiua^ner que par conjectures combien de temps j'ai dormi. Je suis mort régulièrement six heures en vingt- ^ quatre. C'est le quart de ma vie.

L'orthodoxe alors lui soutint qu4l pensait toujours pendant son sommeil sans qu'il en sût rien. L'hétérodoxe lui répondit : Je crois par la révélation que je penserai toujours dans l'autre vie ^ mais je vous assure que je pense rarement dans celle-ci.

L'orthodoxe ne se trompait pas en assurant r immortalité de l'ame^ puisque la foi et la raison démontrent cette vérité ^ mais il pouvait se tromper en assurant qu'un homme endormi pense toujours.

Locke avouait franchement qu'il ne pensait pas toujours quand il dormait : un autre philosophe a dit : a Le propre de l'homme « est de penser ; mais ce n'est pas son es- « sence* »

Laissons à chaque homme la liberté et la consolation de se chercher soi-même ^ et de se peixlre dans ses idées.

Cependant il est bon de savoir qu'en 1780 un philosophe ' essuya une persécution as-

' M. de Voltaire. ( Voyez ce qui est relatif aux Lettres philosophiques, dans la correspondance générale de 1730 a 1736.) K.

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sez forte pour avoir avoué y avec Locke, que son entendement n'était pas exercé tous les moments du jour et de la nuit, de même f[u'il ne se servait pas à tout moment de ses bras et de ses jambes. Non seulement rigno-* rance de cour le persécuta y mais l'ignorance maligne de quelques prétendus littérateurs se déchaîna contre le persécuté. Ce qui n'a« vait produit en Angleterre que quelques disputes philosophiques produisit en France les plus lâches atrocités ^ un Français fut la victime de Locke.

Il y a eu toujours dans la fange de notre littérature plus d'un de ces misérables qui ont vendu leur plume, et cabale conti*e leurs bienfaiteurs mémos. Cette remarque est bieu étrangère à l'article ame^ mais faudrait- il perdre une occasion d'effrayer ceux qui se rendent indignes du nom d'hommes de lettres, qui prostituent le peu d'esprit et de conscience qu'ils ont à un vil intérêt, à une politique chimérique, qui trahissent leurs amis pour flatter des sots, qui broient en secret la ciguë dont l'ignorant puissant et méchant veut abreuver des citoyens utiles?

Arriva«t-il jamais dans la véritable Rome qu'on dénonçât aux consuls un Lucrèce pour avoir mis en vers le système d'£picure ? un

Cicéron pour avoir écrit plusieurs fois qu'après la mort on ne ressent aucune douleur? qu'on accusât un Pline, un Varron, d'avoir eu des idées particulières sur la divinité? La liberté de penser fut illimitée chez les Romains. Les esprits durs , jaloux et rétrécis ^ qui se sont efforcés d'écraser parmi nous cette liberté, mère de nos connaissances, et premier ressort de l'entendement humain, ont prétexté des dangers chimériques. Ils n'ont pas songé que les Romains , qui poussaient cette liberté beaucoup plus loin que nous , n'en ont pas moins été nos vainqueurs, nos législateurs , et que les disputes de l'école n'ont pas plus de rapport au gouvernement que le tonneau de Diogène n'en eut avec les victoires d'Alexandre.

Cette leçon vaut bien une leçon sur l'ame : nous aurons peut- être plus d'une occasion d'y revenir.

Enfin, en adorant Dieu de toute notre ame , confessons toujours notre profonde ignorance sur cette ame , sur cette faculté de sentir et de penser que nous tenons de sa bonté infinie. Avouons que nos faibles raisonnements ne peuvent rien ôter, rien ajouter à la révélation et à la foi. Concluons enfin que nous devons employer cette intelligence,

dont la nature est inconnue ^ à perfectionner les sciences qui sont l'objet de Y Encyclopédie ; comme les horlog;er8 emploient des ressorts dans leurs montres ^ sans savoir ce que c'est que le ressort.

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