PAR DES AMATEURS
Quelques gens de lettres , qui ont étudié VEicyclopédie, ne proposent ici que des questions, et ne demandent que des éclaircissements ; ils se déclarent douteurs et non docteurs. Ils doutent surtout de ce qu'ils avancent; ils respectent ce qu'ils doivent respecter ; ils soumettent leur raison dans toutes les choses qui sont au-dessus de leur raison , et il y en a beaucoup.
\J Encyclopédie est un monument qui honore la France ; aussi fut-elle persécutée dès qu'elle fut entreprise. Le discours préliminaire qui là précéda était un vestibule d'une ordonnance magnifique et sage , qui annonçait le palais des sciences ; mais il avertissait la jalousie et Tignorance de s'armer. On décria l'ouvrage avant qu'il parût ; la basse littérature se déchaîna ; on écrivit des libelles diffamatoires contre ceux dont le travail n'avait pas encore paru.
* Voyez rAvertissemenl des éditeurs de Kehl. P.
Mais à peine V Encyclopédie a-t-elle été achevée que l'Europe en a reconnu l'utilité ; il a fallu réimprimer en France et augmenter cet ouvrage immense qui est de vingt-deux volumes irtr-foUo : on l'a contrefait en Italie ; et des théologiens même ont embelli et fortifié les articles de théologie à la manière de leur pays ; on le contrefait chez les Suisses ; et les additions dont on le charge sont sans doute entièrement opposées à la méthode italienne, aûn que le lecteur impartial soit en état de juger.
Cependant cette entreprise n'appartenait qu'à la France ; des Français seuls l'avaient conçue et exécutée. On en tira quatre mille deux cent cinquante exemplaires , dont il ne reste pas un seul chez lec libraires. Ceux qu'on peut trouver par un hasard heureux se vendent aujourd'hui dixhuit cents francs; ainsi tout l'ouvrage pourrait avoir opéré une circulation de sept millions six cent cinquante mille livres. Ceux qui ne considéreront que l'avama|^ du négoce verront que celui des deux Indes n'en a jamais approché. Les libraires y ont gagné environ cinq cents poor cent, ce qui n'est jamais arrivé depuis près de deux siècles dans aucun commerce. Si on envisage l'économie politique , on verra que plus de mille ouvriers, depuis ceux qui recherchent la première matière du papier, jusqu'à ceux-qui se chargent des plus belles gravures, ont été employés et ont nourri leurs familles.
Il y a im autre prix pour les auteurs, le plai-
LNTRODUCTIOS. Il
sir d'expliquer le vrai , l'ayantagc d'ensei^er le genre humain , la gloire ; oar , poor le faible bonoraîre qui en revint à deux ou trois auteurs principaux , et qui fut si disproportionné à leurs travaux immenses, il ne doit pas être compté. Jamais on ne travailla avec taïkt d'ardeur et avec un plus noble désintéressement.
On vit bientôt des personnages recommandablesdans tous les rangs, officiers-généraux, magistrats, ingénieurs, véritables gens de lettres, s'empresser k décorer cet ouvrage de leurs recherches , souscrire et travailler à-la-fois : ils ne voulaienc que la satisfaction d'être utiles ; ils ne voiilaienm point être connus; et c'est malgré eux qu'on a imprimé le nom de plusieurs.
Le philosophe s'oublia pour servir les hommes ; ^intérêt , l'envie et le fanatisme ne s'oublièrent pas. Quelques jésuites qui étaient en possession d'écrire sur la théologie et sur les belles-lettres pensaient qu'il n'appartenait qu'aux journalistes de Trévoux d'enseigner la terre ; ils voulurent au moins avoir part à V Encyûhpëdie pour de l'argent ; car il est à remarquer qu'aucun jésuite n'a donne au public ses ouvrages Sans les vendre ; mais en cela il n'y a point de reproche à leur faire.
Dieu permit en même temps que deux ou trois convulsionnai res se présentassent pour coopérer à V'Enejrdopëdie : on avait k choisir entre ces deux extrêmes ; on les rejeta tous deux également comme de raison, parcequ'on n'était d'^aucun
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parti , et qu'on se bornait à chercher la vérité. Quelques gens de lettres furent exclus aussi ^ parceque les places étaient prises. Ce furent autant d'ennemis qui tous se réunirent contre Y Encyclopédie dès que le premier tome parut. Les auteurs furent traités comme l'avaient été à Paris les inventeurs de l'art admirable de l'imprimerie , lorsqu'ils vinrent y débiter quelques uns de leurs essais ; on les prit pour des sorciers, ou saisit juridiquement leurs livres, on commença contre eux un procès criminel. Les encyclopé4istes furent accueillis précisément avec la même justice et la môme sagesse.
Un maître d'école connu alors dans Paris * , ou du moins dans la canaille de Paris , pour un très ardent convulsionnaire, se chargea, au nom de ses confrères, de déférer l'J3ricyc^c*A'e comme un ouvrage contre les mœurs , la religion , et l'état. Cet homme avait joué quelque temps sur le théâtre des marionnettes de Saint-Médard , et avait poussé la friponnerie du fanatisme jusqu'à se faire suspendre en croix , et à paraître réellement crucifié avec une couronne d'épines sur la tête, le a mars 1749» d^ns la rue Saint-Denis, vis-à-vis Saint-Leu et Saint-Gilles, en présence de cent convulsionnaires : ce fut cet homme qui le porta pour délateur ; il fut à-la-fois l'organe des journalistes de Trévoux, des bateleurs de Saint-Médard , et d'un certain nombre d'hommes
* Abrabam Cbai^neix. K.
ennemis de toute nouyeauté, et encore plu» de tout mérite.
II n'y avait point eu d'exemple d'un pareil procès» On accusait les auteurs non pas de ce qu'ils avaient dit, mais de ce qu'ils diraient un jour. «Voyez, disait-on, la malice : le premier « tome est plein de renvois aux derniers; donc « c'est dans les derniers que sera tout le venin. » Nous n'exagérons point : cela fut dit mot à mot.
\J Encyclopédie fut supprimée sur cette divination ; mais enfin la raison l'emporte. Le destin de cet ouvrage a été celui de toutes les entreprises utiles, de presque tous les bons livres, comme celui de la Sagesse de Charron, de la savante histoire composée par le sage De Thou , de presque toutes les vérités neuves, des expériences contre l'horreur du vide , de la rotation de la terre , de l'usage de l'émétiquc , de la gravitation, de l'inoculation. Tout cela fut condamné d'abord , et reçu ensuite avec la reconnaissance tardive du public.
Le délateur couvert de honte est allé k Moscou exercer son métier de maître d'école ; et là il peut se faire crucifier, s'il hii en prend envie , mais il ne peut ni nuire à V Encyclopédie, ni séduire des magistrats. Les autres serpents qui mordaient la lime ont usé leurs dents et cessé de mordre.
Gomme la plupart des savants et des hommes de génie qui ont contribué avec tant de zèle à cet important ouvrage s'occupent à présent du soin de le perfectionner et d'y ajouter même plu-
sieurs volumes, et comme dans plus d'un pays on a déjà commencé des éditions, nous avons cru devoir présenter aux amateurs de la littérature im essai de qudques articles omis dans le (^rand dictionnaire , ou qui peuvent soulFnr quelques additions , ou qui, ayant été insérés par des mains étrangères , n'ont pas été traités selon les vues des directeurs de cette entreprise immense. C'est à eux que nous dédions notre essai, dont ils pourront prendre et corriger ou laisser les articles, k leur gré, dans la grande édition que les libraires de Paris préparent. Ce sont des plantes exotiques que nous leur offrons ; elles ne mériteront d'entrer dans leur vaste collection qu'autant qu'elles seront cultivées par de telles mains ; et c'est alorl qu'elles pourront recevoir la vie.