DE LA C0LI.ECTI01I INTITULÉE VOPINION EN ALPHABET
{Sunt mulii) quos oportet redmrgm, qui mùversas domo* suhvertufU , docentes quœ non oportet , turpis lucri gratta : Il faat fermer la bouche à ceox qui renversent tontes les familles , enseignant , par un intérêt honteux , ce qu'on ne doit point enseigner. (^ Épure de saint Paul à Tiie, oh. I, V. II.)
Cet alphabet est extrait des ouvrages les plus estimés qui ne sont pas communément à la portée du grand nombre; et si Fauteur ne cite pas toujours les sources oà il a puisé , comme étant assez connues des doctes , il ne doit pas être soupçonné de vouloir se faire honneur do travail d'antroi , puisqu'il garde lui-même l'anonyme , suivant cette parole de l'Évangile : Que votre main gauche ne sache point ce que fait votre droite '.
^ Yoyez l'ATertiaMinent des éditeurs de KehL P. ' Saini Matthieu , ch. ti, ▼. 3. Volt.
Nous aurons peu de questions à faire sur cette première lettre de tous les alphabets. Cet article de V Encyclopédie, plus nécessaire qu'on ne croirait, est de Cësar Dumarsais, qui n'était bon gprammairien que parcequ'il avait dans l'esprit une dialectique très profonde et très nette. La vraie philosophie tient à tout, excepté à la fortune* Ce sage qui était pauvre, et dont l'éloge se trouve à la tête du septième volume de V Encyclopédie, fut persécuté par l'auteur de Marie Alacoque ^ qui était riche ^ et, sans les générosités du comte de Lauraguais, il serait mort dans la plus extrême misère. Saisissons
* Jeao'Josepb Languet de Gergy, évéque de Soissons, a donné, sous le titre de La F'ie de la njénérable mèreMargue' rite-Marie, 17^19, m-4*, l'histoire de Marie Alacoqae. P. n. V. I. 9
cette occasion de dire que jamais la nation ' française ne s'est plus honorée que de nos jours par ces actions de véritable grandeur faites sans ostentation. Nous ayons vu plus d'un ministre d'état encourager les talents dans l'indigence et demander le secret. Golbert les récompensait^ mais avec l'argent de l'état y Fouquet avec celui de la déprédation. Ceux dont je parle ^ ont donné de leur propre bien ; et par là ils sont au-dessus de Fouquet^ autant que par leur naissance ^ leurs dignités^ et leur génie. Gomme nous ne les nommons point ^ ils ne doivent pas se fâcher. Que le lecteur pardonne cette digreséion qui commence notre ouvrage. Elle vaut mieux que ce que nous dirons sur la lettre A qui a été si bien traitée par feu M. Dumarsais^ etpar ceux qui ont joint leur travail au sien. D^ous ne parlerons point des autres lettres^ et nous renvoyons à l'Encyclopédie^ qui dit tout ce qu'il &ut sur cette matière.
On commence à substituer la lettre a à kl lettre o àaxi% français y française y anglais , anglaise y et dans tous les imparfaits^ comme il employait y il octroyait y il ployait^ etc. ; la raison n'en est -elle pas évidente ? ne
* M. le duc de Cboiseal. K.
faut-il pas écrire comme on j[>arle autant qu'on le peut ? n'est-ce pas une contradiction d'écrire oi et de prononcer ai ? Nous disions autrefois je croyais , foctroyois , f employais y je ployais : lorsque enfin on adoucit ces sons barbares^ on ne songea point à réformer les caractères^ et le langage démentit continuellement l'écriture.
Mais quand il fallut faire rimer en vers les 0/5 qu'on prononçait aisy avec les ois qu'on prononçait ois, les auteurs furent bien embarrassés. Tout le monde ^ par exemple^ disaxt Jrançais dans la conversation et dans les discours publics : mais^ conune la coutume vicieuse de rimer pour les yeux et non pas pour les oreilles s'était introduite parmi nous^ les poètes se crurent obligés de faire rimer ^a/içow à lois, rois, exploits ; et alors les mêmes académiciens qui venaient de prononcer^ançaw dans un discours oratoire prononçaient ^awçow dans les vers. On trouve dans une pièce de vers de. Pierre Corneille, sur le passage du Rhin^ assez peu connue :
Quel spectacle d'effroi, grand Dieu! si toutefois Quelque chose pouvoit effirayer des François*
Le lecteur peut remarquer quel effet pro-
duiraient aujourd'hui ces vei'S, si l'on prononçait^ comme sous François 1*% pouvait par un o ; quelle cacophonie feraient effroi, toutefois, pous^oit yjrançois.
Dans le temps que notre langue se perfectionnait le plus^ Boileau disait:
Qu'il s'en prenne à sa muse allemande en François; Mais laissons Chapelain pour la dernière fois.
Aujourd'hui que tout le monde dit^^rwnçais, ce vers de Boileau lui-même paraîtrait un peu allemand.
Nous nous sommes enfin défaits de cette mauvaise habitude d'écrire le moi français conmie on écrit saint François. Il faut du temps pour réformer la manière d'écrire tous ces autres mots dans lesquels les yeux trompent toujours les oreilles. Vous écrivez encore je croj^ois ; et si vous prononciez ye croyois y en fesant sentir les deux o , personne ne pourrait vous supporter. Pourquoi donc en ménageant nos oreilles ne ménagezvous pas aussi nos yeux ? pourquoi n'écrivez-vous pas je croyais, puisque je croyois est al>solument barbare?
Tous enseignez la langue française à un étranger j il est d'abord surpris que vous prononciez je croyais , j'octroyais^ j*em-
ployais ^ il vous demande pourquoi vous adoucissez la prononciatiou de la deruière syllabe, et pourquoi vous n'adoucissez pas la précédente } pourquoi dans la conversation vous ne dites pas je crayais , j'emplayais , etc.
Vous lui répondez , et vous devez lui répondre, qu'il y a plus de grâce et de variété à faire succéder une diphthongue à une autre. La dernière syllabe, lui ditesvous, dont le son reste dans l'oreille, doit être plus agréable et plus mélodieuse que les autres ^ et c'est la variété dans la prononciation de ces syllabes qui fait le charme de la prosodie.
L'étranger vous répliquera ; Vous deviez m'en avertir par l'écriture comme vous m'en avertissez dans la conversation. Ne voyezvous pas que vous m'embarrassez beaucoup lorsque vous orthographiez d'une façon et que vous pronon^cez d'une autre?
Les plus belles langues, sans contredit, sont celles où les mêmes syllabes portent toujours une prononciation uniforme : telle est la langue italienne. Elle n'est point hérissée de lettres qu'on est obligé de supprimer; c'est le grand vice de l'anglais et du français. Qui croirait, par exemple, que ce mot
anglais handkerchief se prononce ankicher^ ? et quel étranger imaginera que paon, Laon, se prononcent en français pan et Lan ? Les Italiens se sont défaits de la lettre h et de la lettre ac, parcequ'ils ne la prononcent plus ' ^ que ne les imitons**nou8 ? avons-nous oublié que l'écriture est la peinture de la voix 7
Vous dites anglais, portugais, français, mais vous dites danois , suédois ; commeat devinerai-je cette différence , si je n'apprends votre langue que dans vos livres ? £t pourquoi en pronouçant anglais et portugais mettez-vous un o à l'un et un a à l'autre? pourquoi n'avez-vous pas la mauvaise habitude d'écrire portugais , comme vous avez la mauvaise habitude d'écrire anglois? En \m mot ne paraît-il pas évident que la meilleure méthode est d'écrire toujours par a ce qu'on prononce par a ?
* Ce mot se prononce ha/^ker-^^nf. G. D.
* On lit, dans l'édition de M. Renouard : Les Italiens se sont défaits de la lettre h a» commencement des mots , parcequ'elle n'jr avait aucun son, et de la lettre x entière» ment, parceqa'ils ne la prononcent plus. Je ne connais qne l'édition stéréotype qui ait pa fournir cette leçon à M- Eenonard; «t ce n'est pas unie autorité. L.
A y troisième personne au présent de l'indicatif du verbe avoir. Cest un défaut sans doute qu'un verbe ne soit qu'une seule lettre^ et qu'on exprime // a raison , il a de l'esprit, comme on exprime il est à Paris , il est à Lyon.
« Hodièqae mènent vestigia rum. »
Hoa., 1. II, ep. I, 160.
// a eu choquerait horriblement l'oreille y si on n'y était pas accoutumé : plusieurs écrivains se servent souvent de cette phrase^ la différence quUy a$ la distance quilya entre eux ; est-il rien de plus languissant à-la-fois et de plus rude ? n'est-il pas aisé d'éviter cette imperfection du langage y en disant simplement la distance y la différence entre eux ? à quoi bon ce qu'il et ce\y a qui rendent le discours sec et diffus^ et qui réu^ nissent ainû les plus grands défauts?
Ne faut-^il pas surtout éviter le concours de deta a? il va à Paris ^ il a Antoine en aversion. Trois et quatre a sont insupportables^ il va à Amiens, et de là à Ar^ ques,
La poésie française proscrit ce heurte*ment de voyelles.
Gardez qu^une voyelle, à courir trop hâtée, Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée«
Les Italiens ont été obligées de se permettre cet achoppement de sons qui détruisent Fharmonie naturelle ^ ces hiatus^ ces bâillements que les Latins étaient soig^neux d'éviter. Pétrarque ne fait nulle difficulté de dire :
MovesiM vecchierel canuto e bianco « Del dolce loco, ov'ha sua età fomila. »
Pet. ,1, S. i4*
L'Arioste a dit :
« Non sa quel che ûa Avaor ...
« Dovea fortuna alla cristiana fede. . . « Tauto girô che venne a una riviera . . . •• Altra aventura al buon Rinaldo accadde. . . »|;
Cette malheureuse cacophonie est nécessaire en italien^ parceque la plus grande partie des mots de cette langue se termine en a^ e ^ i, o , u. Le latin ^ qui possède une infinité de terminaisons^ ne pouvait guère admettre un pareil heurtement de voyelles , et la langue française est encore en cela plus circonspecte et plus sévère que le latin. Vous voyez très rarement dans Virgile une voyelle suivie d'un mot conmiençant par une voyelle; ce n'est que dans un petit nombre d'occasions où il faut exprimer quelque désordre de l'esprit y
« Anna ameoi capio. . . » (£a<, ix, 3i4'}
OU lorsque deux spondées peignent im lieu vaste et désert,
«... Et Neptano ^egœo. (^n., m, 74O
Homère , il est vrai, ne s'assujettit pas à cette règle de rharmonie qui rejette le concours des voyelles, et surtout des a; les finesses de l'art n'étaient pas encore connues de son. temps, et Homère était au-dessus de' ces finesses : mais ses vers les plus harmonieux sont ceux qui sont composés d'un assemblage heureux de voyelles et de consonnes. C'est ce que Boileau recommande dès le premier chant de VArt poétique.
La lettre A chez presque toutes les nations devint une lettre sacrée, parcequ'elle était la première : les Égyptiens joignirent cette superstition à tant d'autres : de là vient que les Grecs d'Alexandrie l'appelaient hier* alpha; et, conune oméga était la dernière lettre y ces mots alpha et oméga signifièrent le complément de toutes choses. Ce fut l'origine de la cabale et de plus d'une mystérieuse démence.
Les lettres servaient de chiffres et de notes de musi(|ue ; jugez quelle foule de connaissances secrètes cela produisit la^h ,c fd^e^
YoLTAiRK. Dict. philos. T. X. 2