APPARENCE
Le même mouveixient qui serait rapide poar une tortue serait tr€S lent aux yeux d'un aigle. Ce rocher^ qui est impénétrable au fer de vos instruments^ est un crible percé de plus de trous qu'il n'a de matière , et de mille avenues d'une largeur prodigieuse^ qui conduisent à son centre^ où logent des multitudes d'animaux qui peuvent se croire les maîtres de l'univers.
Rien n'est ^ ni comme il vous paraît , ni à la place où vous croyez qu'il soit.
Plusieurs philosophes^ fatigués d'être toujours trompés par les corps, ont prononcé de dépit que les corps n'existent pas, et qu'il n'y a de réel que notre esprit. Ils pouvaient conclure tout aussi bien que toutes les apparences étant fausses, et la nature de l'ame étant inconnue conune la matière, il n^y avait en effet ni esprit ni corps.
C'est peut-être ce désespoir de rien connaître qui a fait dire à certains philosophes chinois que le néant est le principe et la fin de toutes choses.
Cette philosophie destructive des êtres était fort connue du temps de Molière. Le docteur Marphurius représente toute cette école, quand il enseigne à Sganarelle ^ a qu'il
■• Mariage forcé, scène viir. P.
YoLTAiRt. Dict. philos, t. ix. 1 4
344 ÀPPÀRENCï:.
« ne faut pas dire^ Je suis venu^ mais^ Il me tt semble que je suis venu : et il peut vous a le sembler sans que la chose soit véri- « table. »
Mais à présent une scène de comédie n'est pas une raison^ quoiqu'elle vaille quelquefois mieux ^ et il y a souvent autant de plaisir à rechercher la vérité qu'à se moquer de la philosophie.
Vous ne voyez pas le réseau^ les cavités, les cordes, les inégalités, les exhalaisons de cette peau blanche et fine que vous idolâtrez. Des animaux, mille fois plus petits qu'un ciron, discernent tous ces objets qui vous échappent. Ils s'y logent, ils s'y nourrissent, ils s'y promènent comme dans un vaste pays , et ceux qui sont sur le bras droit ignorent qu'il y ait des gens de leur espèce sur le bras gauche. Si vous aviez le malheur de voir ce qu'ils voient, cette peau channante vous ferait horreur.
L'harmonie d'un concert que vous entendez avec délices doit faire sur certains petits animaux l'effet d'un tonnerre épouvantable, et peut-être les tuer. Vous ne voyez , vous ne touchez , vous n'entendez , vous ne sentez les choses que de la manière dont vous devez les sentir.
Tout est propordonné. Les lois de Toptique^ qui vous font voir dans Feau l'objet où il n'est pas^ et qui brisent une ligne droite^ tiennent aux mêmes lois qui vous font paraître le soleil sous un diamètre de deux pieds ^ quoiqu'il soit un million de fois plus gros que la terre. Pour le voir dans sa dimension véritable^ il faudrait avoir un œil qui en rassemblât les rayons sous un angle aussi grand que son disque } ce qui est impossible* Vos sens vous assistent donc beaucoup plus qu'ils ne vous trompent. *
Le mouvement^ le temps ^ la dureté ^ la mollesse^ les dimensions ^ Téloignement ^ l'approximation^ la force^ la faiblesse^ les apparences^ de quelque genre qu'elles soient^ tout est relatif. Et qui a fait ces relations ?
Ce n'est point du tout une chose rare qu'une personne, vivement émue, voie ce qui n'est point. Une femme, en 1726, accusée à Londres d'être complice du meurtre de son mari, niait le fait; on lui présente l'habit du mort qu'on secoue devant elle, son imagination épouvantée lui fait voir son mari même; elle se jette à ses pieds, et veut
516 APPÀKITIOW.
les embrasser. Elle dit aux jurés qu'elle avait vu son, mari.
Il ne fout pas s'étonner que Théodoric ait vu d'ans la tête d'un poisson qu'on lui servait celle de Symmaque qu'il avait assassiné ou fait exécuter injustement ( c'est la même chose ).
Charles IX, après la Saint - Barthél«mi , voyait des morts et du sang, non pas en songe, mais dans les convulsions d'un esprit troublé, qui cherchait en vain le sommeil. Son médecin et sa nourrice Fattestèrent. Des visions fantastiques sont trèsr fréquentes dans les fièvres chaudes.Ge n'est point s'imaginer voir, c'est voir «n effet. Le fantôme existe poiir celui qui en a la perception. Si le don de la raison , accordé à la machine humaine, ne venait pas comger ces illusions, toutes les imaginations échauffées seraient dans un transport presque continuel, et il serait impossible de les guérir.
Cest surtout dans cet état mitoyen, entre la veille et le sommeil , qu'un cerveau enflammé voit des objets imaginaires^ et entend des sons que personne ne prononce.
La frayeur, l'amour, la douleur, le remords, sont les peintres qui ti*acent les tableaux dans es imaginations bouleversées. L'œil qui
eat ébranlé pendant la nuit par un coup vers le petit canthus y et qui voit jaillir des étincelles^ n*est qu'une très faible image des inâammations de notre cerveau.
Aucun théologien ne doute qu'à ces causes naturelles la volonté du Maître de la nature n^ait joint quelquefois sa divine influence. L'ancien et le nouveau Testament en soqt d'assez évidents témoignages. La Providence daigna employer ces apparitions^ ces visions^ en faveur du peuple juif^ qui était alors son peuple chéri.
Il se peut que dans la suite des temps quelques ames^ pieuses à la vérité^ mais trompées par leur enthousiasme , aient cru recevoir d'une communication intime avec Dieu ce qu'elles ne tenaient que d& leur imagination enflammée. C'est alors qu'on a besoin du conseil d'un honnête homme ^ et surtout d'un bon médecin.
Les histoires des apparitions sont innombrables.. On prétend que ce fut sur la foi d'une apparition que saint Théodore^ au commencement du quatrième siècle^ alla mettre le feu au temple d'Amasëe^ et le réduisit en cendres. Il est bien vraisemblable que Dieu ne lui avait pas ordonné cette action ^ qui en elle-même est si criminelle^ dans
*^ine siecie . aua
laquelle plusieurs citoyens périrent^ et qui exposait tous les chrétiens à une juste vengeance.
Que sainte Potamienne ait apparu à saint Basilide^ Dieu peut l'avoir permis ^ il n'en a rien résulté qui troublât l'état. On ne niera pas que Jésus-Christ ait pu apparaître à saint Victor : mais que saint Benoît ait vu l'ame de saint Germain de Capoue portée au ciel par des anges y et que deux moines aient vu celle de saint Benoît marcher sur un tapis étendu depuis le ciel jusqu'au Mon t- Cassin ^ cela est plus difficile à croire.
On peut douter de même; sans offenser notre auguste religion y que saint Eucher fut mené par un ange en enfer, où il vit l'ame de Charles-Martel ) et qu'un saint ermite d'Italie ait vu dés diables qui enchaînaient l'ame de Dagobert dans une barque, et lui donnaient cent coups de fouet ^ car, après tout, il ne serait pas aisé d'expliquer nettement comment une ame marche sur un tapis, comment on l'enchaîne dans un bateau , et comment on la fouette.
Mais il se peut très bien faire <|ue des cervelles allumées aient eu de semblables visions; on en a mille exemples de siècle en siècle. Il faut être bien éclairé pour distinguer
dans ce nombre prodigieux de visions celles qui viennent de Dieuméme^ et celles qui sont produites par la seule imagination.
L'illustre Bossuet rapporte, dans VOraison funèbre de la. princesse palatine y deux visions qui agirent puissamment sur cette princesse, et qui déterminèrent toute hi conduite de ses dernières années. Il faut croire ces visions célestes, puisqu'-elles sont regardées comme telles par le disert et savant évêque de Meaux, qui pénétra toutes les profondeurs de la théologie, et qui mémtf entreprit de lever le voile dont V Apocalypse est couverte.
Il dit donc que la princesse palatine, après avoir prêté cent mille francs à la reine de Pologne, sa sœur, vendu le duché de Réthelois un million, marié avantageusement ses filles, étant heureuse selon le monde, mais doutant malheureusement des vérités de la l'eligion catholique, fut rappelée à la conviction et à Tamour de ces vérités ineffables par deux visions. La première fut un rêve, dans lequel un aveugle-né lui dit qu'il n'avait aucune idée de la -lumière, et qu'il fallait en croire les autres sur les choses qu'on ne peut concevoir. La seconde fut un violent ébranlement des méninges et des fibres du
cerveau dans un accès de fièvre. ËHe vit une poule qui courait après un de ses poussins qu'un chien tenait dans sa gueule. La princesse palatine arrache le petit poulet au chien ^' une voix lui crie : « Rendez -lai son «pouletf si v€>us le privez de son mander ^' a il fera mauvaise garde. Non, s*ëfcria la a princesse, je ne le rendrai jamais. »
Ce poulet^ c'était l'ame d'Anne de Gonzague, princesse palatine 5 la poule était l'Eglise 3 le chien était le diable. Anne de Gonzague, qui ne devait jamais rendre le poulet au chien, était la grâce efficace.
Bossuet prêchait cette oraison funèbre auK religieuses carmélites du faubourg Saint- Jacques à Paris , devant toute la maison de Condé f il leur dit ces paroles remarquables : «Ecoutez^ et prenez garde suilotit de n'é- <( coûter pas avec mépris l'ordre des avertis- (( sements divins et la conduite de la grâce. »
Les lecteurs doivent donc lire cette bistoire avec le même respect que les auditeurs l'écoutèrent. Ces effets extraordinaires de la Providence sont comme les miracles des saints qu'on canonise. Ces miracles doivent être attestés par des témoins irréprochables. Eh ! quel déposant plus légal pourrions-nous avoir des apparitions et des visions de la
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princesse palatine que celui qui employa sa vie à distinguer toujours la vérité de l'apparence? il combattit avec vigueur conti-e les religieuses de Port-Royal sur le formulaire ^ contre Paul Ferri, sur le catéchisme^ contre le ministre Claude^ sur les variations de l'Eglise^ contre le docteur Dupin^ sur la Chine^ contre le përe Simon ^ sur l'intelligence du texte sacré; contre le cardinal Sfondrate^ sur la prédestination; contre le pape^ sur les droits de l'Eglise gallicane ; contre l'archevêque de Cambrai ^ sur l'amour pur et désintéressé. Il ne se laissait séduire^ ni par les noms^ ni par les titres ^ ni par la réputation y ni par la dialectique de ses adversaires. Il a rapporté ce fait, il l'a donc cru. Croyons-le comme lui , malgré les railleries qu'on en a faites. Adorons les secrets de la Providence ; mais défions-nous des écarts de l'imagina^ tion, que Malebranche appelait la folle du logis. Car les deux visions accordées à la princesse palatine ne sont pas données à tout le monde.
Jésus-Christ apparut à sainte Catherine de Sienne ; il l'épousa ; il lui donna un anneau. Cette apparition mystique est respectable, puisqu'elle est attestée par Raimond de Capoue, général des dominicains , qui la con-
522 APPARITIO».
fessait^ et même par le pape Urbain VI. Mais elle est rejetée par le savant Fleury , auteur de V Histoire ecclésiastique. Et une fille qui se vanterait aujourd'hui d'avoir contracté un tel mariage pourrait avoir une place aux Petites-Maisons pour présent de noce.
L'apparition de la mère Angélique^ abbesse de Port-Royal^ à sœur Dorothée, est rapportée par un homme d'un très grand poids dans le parti qu'on nomme janséniste ; c'est le sieur Dufossé, auteur des Mémoires de Pontis. La mère Angélique ,' long-temps après sa mort, vint s'asseoir dans l'église de Port-Royal à son ancienne place , avec sa crosse à la main. Elle commanda qu'on fît venir sœur Dorothée , à qui elle dit de terribles secrets. Mais le témoignage de ce Dufossé ne vaut pas celui de Raimond de Capoue et du pape Urbain VI, lesquels pourtant n'ont pas été recevables.
Celui qui vient d'écrire ce petit morceau a lu ensuite les quatre volumes de l'abbé Lenglet sur les apparitions , et ne croit pas devoir en rien prendre. Il est convaincu de toutes les apparitions avérées par TEglise ; mais il a quelques doutes sur les autres jusqu'à ce qu'elles soient authei^iquement
A PROPOS, L APROPOS. 555
reconnues. Les cordeliers et les jacobins^ les jansénistes et les molinistes ont eu leurs apparitions, et leurs miracles \
« IKacos intra miiros peccatur et extra. » ' HoR.y 1. 1, sat. XI.
APPEL COMME D'ABUS. Fojez ABUS.
A PROPOS, L'APROPOS.
L'apropos est comme Favenir, Tatour, Fados, et plusieurs termes pareils, qui ne composent plus aujourd'hui qu'un seul mot, et qui en fcsaient deux autrefois *.
Si vous dites : A propos, j'oubliais dé vous parler de cette affaire; alors ce sont deux mots, et à devient une préposition. Mais si vous dites : Voilà un apropos heureux , un aproposhien adroit, apropos n'est plus qu'un seul mot.
La Motte a dit dans une de ses odes ' :
Le sage , le prompt Apropos , Dieu qu'à tort oublia la fable.
Tous les heureux succès en tout genre sont fondés sur les choses dites ou faites à propos.
' Voyez les articles vision et vampires. Volt. ' On écrit ordinairement a propos, préposition; et à-propos, substantif. L.
' Dans l'ode intitulée V Aveuglement. P.
524 A PROPOS, .L^AP&OPOS.
Arnauld de Bresse^ Jean Huss^ et Jéi*6ine de Prague^ ne vinrent pas assez à propos , ils furent tous trois brûlés ; les peuples n'étaient pas encore assez éclairés : l'invention de rimprimerie n'avait point encore mi^ sous les yeux de tout le monde les abus dont on se plaignait. Mais quand les hommes commencèrent à lire ; quand la populace y qui voulait bien ne pas aller en purgatoire , mais qui ne voulait pas payer trop cher des indulgences y commença à ouvrir les yeux, les réformateurs du seizième siècle vinrent très à propos j^i réussirent.
Un des meilleurs apropos dont l'histoire ait fait mention «st celui de Pierre Danez au concile de Trente. Un homme qui n'au* rait pas eu l'esprit présent n'aurait rien répondu au froid jeu de mots de l'évéque italien : <i Ce coq chante bien : Iste gallus <t benè cantat \ » Danez répondit par cette terrible réplique : a. Plût à Dieu que Pierre a se repentît au chant du coq! »
La plupart des recueils de bons mots sont remplis de réponses très froides. Celle du marquis Maffei , ambassadeur de Sicile auprès du pape Clément XT, n'est ni froide,
^ Les dames qui pourront lire ce morceau sauront que gallus signifie Gaulois et cog, Votr,
A PROIPOS, L*AFROPOS. 325
ni injurieuse^ nlpiquante^ mais c'est un bel apropos. Le pape se plaignait avec larmes de ce qu'on avait ouvert^ malgré lui^ les églises de Sicile qu'il avait interdites; a Pleu- « rez^ saint-père^ lui dit-il^ quand on les « fermera. »
Les Italiens appellent une chose dite hors de propos un sproposito. Ce mot manque à notre langue.
C'est une grande leçon dans Plutarque que ces paroles : « Tu tiens sans- propos « beaucoup de bons propos.» Ce défaut se trouve dans beaucoup de nos tragédies, où les héros débitent des maximes bonnes en elles-mêmes, qui deviennent fausses dans l'endroit où elles sont placées.
L'apropos fait tout dans les grandes affaires, dans les révolutions des états. On a déjà dit ' que Gromwel , sous Elisabeth ou sous Charles II, le cardinal de Retz, quand Louis XIV gouverna par lui-même, auraient été des hommes très ordinaires.
César, né du temps de Scipion l'Africain , n'aurait pas subjugué la république romaine^ et si Mahomet revenait aujourd'hui , il serait tout au plus shérif de la Mecque. Mais
* Septième des Lettres sur lès Anglais. Mélanges histo^ riques» t. I. Pi
526 AHABfiS.
si Archimède et Virgile i^enaissaieBty l'un serait encore le meilleur mathématicien ^ i* autre le meilleur poète de son pays.