‹ Dictionnaire raisonné d'équitation (volume 2)Chapitre 64 sur 144 · ÉCHAPPER · texte numérisé non relu

ÉCHAPPER

Hippocrate dit qu'il faut, par une douleur plus vive , détourner l'attention du malade de celle qu'il éprouvait précédemment et que Ton veut guérir. C'est ici le cas d'appliquer ce sage précepte. L'objet effrayant est la douleur dont l'attention du cheval doit être détournée.

Tant que l'animal paraîtra inquiet et disposé à fuir, on devra le maintenir, et lui faire braver l'objet de sa frayeur et de son aversion. Au reste, il ne faut pas abuser de la punition, mais se hâter, au contraire, de revenir à des moyens doux, aussitôt que la soumission a fait place à la peur.

Ces sortes de chevaux demandent a être mon-, tés pour eux-mêmes, c'est-à-dire sans but fixe dans les promenades qu'on leur fait faire.

( Voy ez DEFENDRE. )

ÉCHAPPER. Laisser échapper son cheval de la main, c'est tout lui rendre, afin qu'il prenne un galop accéléré.

Je n'ai jamais été partisan de laisser ainsi le cheval livré a lui-même, d'abord parce qu'on perd les moyens de le diriger et de le secourir, en modérant ses forces; ensuite parce qu'on se met a la merci de ses caprices ou de sa faiblesse.

Il est vrai que certains chevaux seraient plus adroits, avec la liberté de leurs mouvements,

ÉCOUTEUX. 89

que sous le joug de moyens contre nature ; mais alors le cavalier, qui se met ainsi à la discrétion de son cheval, fait un éclatant aveu de son ignorance , et doit en supporter toutes les conséquences.

ÉCOUTER SON CHEVAL, c'est être attentif à ne point le déranger quand il se manie bien.

C'est une attention qu'on doit avoir avec tous les chevaux et dans toutes les occasions. L'écuyer, même le plus habile, n'a pas trop de l'intelligence qu'il possède, pour s'emparer de celle de son cheval, et lui transmettre sa volonté; aussi , en général , le cheval dressé a d'autant plus de tact, de finesse et de régularité dans les mouvements, que son écuyer a les facultés intellectuelles plus développées et plus saines.

ÉCOUTEUX, c'est un cheval qui hésite, qui ne sait pas aborder franchement l'allure qu'on lui demande, et saute au lieu d'avancer.

De la mauvaise disposition des forces naît souvent entre elles une lutte qui paralyse toute espèce de mouvement, et rend le cheval écou-* teux ; mais ce n'est pas la de la mauvaise volonté , et ce défaut disparaît sous une main habile. Car, n'en doutons pas, la plupart du temps, le cheval moral n'est pour rien dans

90 KCUYER.

Jes résistances du cheval matériel, et si ce dernier l'emporte sur le cavalier, c'est que celui-ci n'a pas assez de volonté et de jugement pour discerner la justesse de force à lui opposer.

ÉCUYER. On appelle écuyer l'homme qui sait dresser un cheval, le conduire avec précision, et rendre compte des moyens qui lui ont procuré ces résultats.

La France a possédé et possède encore des écuyers dont le savoir ne peut être conteste, puisque , de tout temps , il y a eu et il y a encore des chevaux dont le travail ne laisse rien à désirer; or, l'éducation du cheval est la pierre de touche de l'écuyer ; cependant je crois que l'art de l'équitation est loin d'avoir fait chez nous tout le progrès dont il est susceptible.

Jusqu'ici, par exemple, on n'a presque dressé que des chevaux de l'éducation desquels la nature s'était à moitié chargée. C'est fort tien sans doute. Mais, sans porter atteinte à la réputation d'écuyers justement estimés, je voudrais que leur savoir s'exerçât aussi sur des chevaux défectueux ; la, du moins , le talent aurait une lice plus large et plus difficile, un but plus méritoire.

J'ai vu, dans les gravures anciennes, les chevaux montés par les rois et les princes; j'ai

examiné ceux des manèges royaux, et j'avoue que j'ai peine à me rendre raison du long temps que l'on met à dresser de tels chevaux, quand il serait si facile à un écuyer instruit d'en tirer tout de suite un très-grand parti.

Ces chevaux sont tous de premier choix, sans vices de position , presque sans défauts. Quels obstacles offrent-ils donc à vaincre? Leur heureuse conformation leur donne le parfait équilibre dont l'absence , chez d'autres , fait toute la difficulté de l'éducation; il ne reste qu'à parfaire leur souplesse , pour faciliter les changements de position, et voila le dresser terminé.

La preuve de celte assertion, c'est que ces chevaux sont tout aussi gracieux avant qu'après leur éducation.

Je le répète donc, pour tirer avantage de leurs connaissances , il aurait fallu que ces écuyers en eussent fait l'essai sur des chevaux d'une constitution vicieuse , afin de réparer par l'art ce que la nature avait négligé. C'est alors qu'ils auraient fait connaître les ressources que l'on peut tirer de l'équitation , en donnant à un cheval d'une nature inférieure la grâce d'un cheval de choix , et en le faisant travailler avec la même précision.

Il faut au cheval une position première avec

laquelle il prend facilement toutes les autres ; cette position est celle où les forces, ayant une harmonie parfaite entre elles , le maintiennent dans un juste équilibre. A l'obtenir consistent toutes les difficultés de l'équitation , et plus le cheval est mal conformé, plus les obstacles sont grands. C'est alors qu'il faut du tact et de la promptitude dans les mouvements , pour combattre les forces résultant de cette mauvaise constitution , et faire sentir instantanément celles qui doivent indiquer la position à prendre et à conserver.

Les chevaux placés naturellement répondront d'abord aux premiers mouvements des mains et des jambes du cavalier , et lui obéiront. Ceux qui le sont mal n'y répondront pas sans un travail préalable, parce qu'il y a chez eux une force d'opposition à combattre , et une autre force a communiquer pour les mettre en équilibre.

Tous les chevaux, sauf les chevaux tarés, peuvent , d'après ma méthode , être dressés en moins de trois mois. Ceux qui, avec une bonne constitution, seront favorisés d'un peu d'action primitive, exécuteront les grandes difficultés de l'art dans le même laps de temps, car il n'en coûte pas plus au cheval qui a des moyens de travailler sur les hanches au galop, qu'à

celui qui n'eu a point d'exécuter au pas les mêmes airs de manège. Le piaffé est aussi facile pour l'un que le pas d'école pour l'autre; mais , en définitive, l'un et l'autre arrivent presqu'au même but avec le temps. Evitons donc à l'avenir de mettre à la réforme les chevaux qui présentent des défectuosités de conformation , et non - seulement nous y trouverons d'utiles études , mais encore nous rendrons à l'équitation des chevaux qui > sans cela, eussent été regardés comme impropres à tout beau service.

Quelques-uns de mes confrères ont l'habitude de faire débourrer leurs chevaux par des cassecou, c'est un tort. C'en est un autre chez la plupart des écuyers , de s'imaginer qu'après avoir acquis la pratique de l'équitation , ils ont atteint le terme de leurs études ; grande erreur! Ils possèdent à-peu-près l'art d'équitation , ils n'en conçoivent pas la science. Qu'en résulte-til? Faute de réflexions théoriques, ils ne peuvent définir le plus simple mouvement , rendre compte du moyen le plus usuel. Croirait-on que je n'ai pas rencontré un écuyer qui pût expliquer le moyen à l'aide duquel on corrige les mouvements de téte d'un cheval , ce qu'on appelle battre à la main? Quand on les interroge à ce sujet , voici à-peu-près ce qu'ils répondent

(j'entends les plus capables ) : « 11 faut soutenir ' la main pour que le cheval, ressentant une douleur à chaque mouvement qu'il fait, finisse par tenir sa téte en repos. » C'est donc la main qui doit agir d'abord? Fort bien. Mais pourquoi la main doit-elle précéder les jambes ? Pas de réponse. Et si on leur dit qu'avec certains chevaux ce sont les jambes qui doivent agir d'abord, la plupart sont déroutés, faute de comprendre que la cause qui produit ce déplacement n'est pas la même chez tous les chevaux. Rien n'est cependant plus facile à démontrer.

* J'ai dit plusieurs fois dans cet ouvrage que l'allure du pas était préférable à toutes les autres pour corriger le cheval de ses mouvements instinctifs. Je suppose donc qu'il fasse usage de la quantité de forces nécessaire au maintien de cette allure ; il faut être bien attentif à V écouter pour tenir toujours prêtes les forces à lui opposer , et n'agir que sur le point de départ du mouvement fautif ; mais il faut prendre garde de se tromper sur le fait de ce point de départ. Ainsi, pour battre à la main, une fois en action, le cheval n'agit pas seulement de l'encolure, mais encore il faut qu'il use de l'ensemble de ses forces.

Si le déplacement est le résultat d'une augmentation de forces, la main doit précéder les

KCUYER. 05

jambes; si, au contraire, ce mouvement le fait revenir sur lui-même , c'est aux jambes qu' il faut d'abord avoir recours , puisque la main ne lui dirait rien autre chose , sinon qu'il doit se ralentir.

L'inconvénient opposé aurait lieu si, dans le premier cas, les jambes venaient à doubler l'action déjà trop considérable; car, non-seulement on ne corrigerait pas le mouvement de tête , mais on faciliterait encore le changement d'allure, ce qu'il est bien essentiel d'éviter, puisqu'alors on laisserait au cheval la possibilité de se livrer à une désobéissance qui pourrait devenir funeste.

Pensc-t-on que toutes ces petites choses, sans lesquelles on ne peut dresser parfaitement un cheval , s'acquièrent sans beaucoup de pratique et de discernement ? Non , cela est impossible. On verra à l'article Homme de cheval quelle distinction j'établis entre l'écuyer et celui-ci. L'un n'est que le bon cavalier; l'autre est le professeur capable de former de vrais hommes de cheval. Mais pour atteindre ce but , ce ne sera pas assez pour l'écuyer de connaître à fond l'équitation : il lui faudra de plus étudier ses élèves, et créer pour chacun une manière spéciale d'enseigner. Si, grâces à ce soin, il parvient à n'en décourager aucun , a faire de leurs

qualités et même de leurs défauts des moyens de progrès , il aura mérité le titre d'écuyer.

Ce n'est pas, selon moi, un des moindres talents à exiger des personnes auxquelles on confie la direction des manèges, que cette habitude d'observation morale , sans laquelle on rebute beaucoup d'élèves, et ce serait un grand tort que d'accorder ces places a des hommes qui n'auraient pas l'ensemble des connaissances crue je viens de détailler.

Page 1