DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Il n'est peut-être aucune science sur laquelle on ait plus écrit que sur la langue française. Depuis deux siècles qu'on a commencé de cultiver cette langue, les ouvrages destinés à l'enseit;iier se sont toujours multipliés de plus en plus; et comme si les diûicullés augmentaient à mesure qu'on travaille à les éclaircir, plus on a d'écrits sur celte matière, plus on croit nécessaire d'en publier de nouveaux.
Cette opinion semble justifiée par l'embarras où se trouvent souvent, au milieu de tant de secours divers, les gens du monde et môme les gens de lettres qui désirent parler et écrire purement. Ceux même d'entre ces derniers qui ont fait une étude particulière de la grammaire, c'est-à-dire, qui ont comparé les divers systèmes, rectifié les règles par les faits, rejeté ou concilié les décisions qui paraissent contradictoires, sont encore fréquemment arrêtés par des doutes longs à éclaircir, par des incertitudes où ils ne voient point d'issue.
La nature de cette science et l'histoire de sa marche nous révèlent les causes de ces diflicullés, et du besoin toujours renaissant d'instructions nouvelles. Une langue vivante, composée des usages actuels de la nation qui la parle, doit changer en bien ou en mal, suivant les changements favorables ou défavorables que le temps apporte nécessairement à ces usages. Ainsi, de demisiècle en demi-siècle, et quelquefois plus tôt, il y a de nouveaux usages à faire remarquer, de nouveaux abus à signaler; de sorte que les anciens réformateurs, si recommandables à l'époque où ils ont écrit, perdent successivement de leur mérite à mesure que la langue s'enrichit de nouvelles expressions et de nouveaux tours, ou qu'elle se corrompt par des écarts contre lesquels ils n'ont pas eu occasion de s'élever.
Cependant ils conservent longtemps leur autorité tout entière dans l'esprit d'un grand nombre, et les nouveaux observateurs ne peuvent qu'avec peine porter la lumière dans leurs doctrines surannées. De là les opinions diverses, soit en faveur des anciens, soit en faveur des modernes; de là des discussions et des disputes, et par conséquent des doutes et des incertitudes qui appellent des éclaircissements et des décisions nouvelles.
Mais ce qui augmente la confusion, c'est que les contemporains ne sont pas plus d'accord entre eux. Vaugelas, Bouhours, Ménage, les écrivains de Port-Royal, furent divisés; Furelière s'éleva contre l'Académie française ; de nos jours. Desfontaines, Fréron et Geoffroi, contre les meilleurs écrivains de notre siècle ; La Harpe contre Voltaire, son maître; et Domergue contre plusieurs de ses contemporains.
Convenons cependant qu'à travers les tourbillons que ces athlètes élèvent dans leurs arènes littéraires, la vérité et le bon goût brillent assez souvent, et qu'ils triomphent à la fin de l'ignorance et de la méchanceté. Malgré la colère de Bouhours, les illustres écrivains de Port-Royal ont enrichi notre langue d'un grand nombre d'expressions nouvelles et heureuses; Furetière a mieux fait que l'Académie française; une quantité de mots et d'expressions que Desfontaines s'était efforcé de condamner au ridicule, sont employés aujourd'hui par les écrivains les plus élégants et les plus purs; et les malheureux détracteurs du style de Voltaire n'ont fait que passer.
La marche de la science grammaticale en France n'a pas peu contribué non plus à retarder ks progrès de la langue, et à répandre dans les esprits l'incertitude et l'erreur. On passa subitement de la critique des langues mortes à celle de la langue nationale; et, sans remarquer que la langue française diffère essentiellement de la langue latine par sa syntaxe et ses constructions, on a fait à cette langue une application forcée de la grammaire latine. Alors on appliqua aux noms français dont la terminaison ne change point, et dont les divers rapports ne sont indiqués que par leur place ou par les prépositions dont on les accompagne, les cas qui servent à distinguer les diverses terminaisons des noms latins, et à marquer leurs différents rapports; et la langue française fut forcée d'admettre, comme la langue latine, des cas et des déclinaisons.
Cette erreur s'est tellement enracinée, que malgré les grammairiens philosophes qui l'ont vie-
tv DISCOURS PRÉLIMINAIRE
lorieuscmont coniballuc, malgré l'Académie iiiii a decliré «lu'il n'y a point de déclinaisons dans la langue fiançaise, on trouve encore dans la plni)arl des grammaires et des dictionnaires, et mt'nie dans Vollaire, les mots de nnminatif, génitif, etc.; et dans le DiLtionnai.'e de rAcadcniie, des mois di(S (ifiUimùlft et indtclinablcs.
Ce fut une heureuse idée sans ilonle <ine rinstitiilinn d'une société littéraire chargée de donner à la nation une grammaire et un dictionnaire de sa langue, et de prononcer sur les difficultés qui s'élèveraient sur le langage. Mais l'Académie française, en ne remplissant qu'une partie de celte ticlie, a txialement manqué son but. Elle a composé un dictionnaire sans avoir fait une Rrammaire, c'est-à-dire établi des conséquences sans avoir reconnu de principes, élevé un édifice sans avoir pose de fondements.
Le Dictionnaire de l'Académie française, quelque imparfait qu'il fût au commencement, ne lais-a pas d'offrir quelcpie milité. Ce fut une espèce de régulateur dans un temps où un très-petit nombre de personnes s'appliquaient à lelnde de la langue. Il aurait été plus utile si les grands écrivains qui lai-aionl alors partie de cet illu^-tre corps eussent daigné s'occuper de ce travail. Mais il fut abandonné en grande partie à des hommes médiocres qui n'avaient d'antre mérite que la faveur qui s'était efforcée de les tirer de l'obscurilé, et le Dictionnaire de l'Académie fut, non pas entièrement, comme on l'a dit, le dictionnaire des halles, mais en grande partie.
Dans la partie même où son langage s'élève au-dessus des usages populaires, son utilité dut se borner à la classe moyenne du peuple, étrangère à la litlérature. On y prenait, par le moyen des délinilions, une idée assez juste de la signification plus ou moins générale d'un graud nombre de mots usuels, mais des e\emples ajoutés à ces définitions n'indiquaient ni les difl'ércntes places que ces mots peuvent occuper dans le discours, ni les nuances ou les reflets qu'ils peuvent recevoir, ou des places, ou de leur union avec certains mots, ou de leur opposition à d'autres, ou enfin des différents tours dans lesquels ils peuvent figurer.
De quelle utilité pouvaient être aux gens de lettres des substantifs froidement accolés à des adjectifs, sans occasion et sans but, dos adverbes à des verbes ou à des adjectifs, sans rapport à d'autres membres de phrase; des verbes et des prépositions à des compléments, sans application à des idées ou à des sentiments déterminés"? Ce n'était pas dans ce recueil de locutions sèches et morcelées que pouvaient trouver des lumières ceux qui s'efforçaient de suivre les traces des Corneille, des Racine, des Pascal, des Bossuet, des Fénclon ; la langue de ces grands écrivains n'avait rien de commun avec les morceaux de phrases du Dictionnaire de l'Académie.
Mais si d'un coté l'utilité du Dictionnaire de l'Académie fut très-bornée, de l'autre, ce recueil trcs-scc et très-incomplet devint un grand obstacle aux progrès de la langue. Abandonné par les académiciens hommes de lettres à ceux de leurs cotifrères qui n'avaient aucun droit réel à ce litre, ceux-ci voulurent en tirer une espèce d'existence littéraire, et, ne pouvant justifier on défendre un grand nombre de leurs bizarres décisions, ils voulurent en faire des dogmes, et mirent l'autorité de l'Académie à la place de la science et du bon sens. Alors ou vit s'élever une sorte de superstition grammaticile et littéraire qui fit regarder le Dictionnaire de l'Académie comme le recueil unitpie et sacré de toutes les beautés et de toutes les délicatesses de la langue, ft l'Académie comme un conseil grammatical perpétuel, contre les décrets duquel il était défendu de s'élever sous peine d'anathème.
A la vérité, les membres distingués de l'Académie, tout en jiartageant le doux prestige de cette suprématie grammaticale, en secouaient impimément le joug dans la pratique; et c'est à rette hardiesse que nous devons la plupart des ouvrages immortels dont ils ont enrichi la langue. Mais les hommes faibles et timides, et c'est toujours le plus grand nombre, se courbèrent devant l'idole; les journalistes, qui trouvaient plus commode de s'appuyer sur un recueil de décidions toutes faites que de prendre la peine ou de se donner l'embarras de penser eux-mêmes, se déclarèrent les défenseurs des nouvennx aogmes. On n'osa plus hasarder d'autres expressions que celles qui se trouvaient dans le Dictionnaire de l'Académie; tout ce qui ne s'y trouvait p:is fut déclaré barbare et malsonnanl, et la langue resta comme stationnaire deTant celle barrière magitpie.
Cette malheureuse superstition s'est conservée longtemps en France; mais le nombre des croyants a toujours été en diminuant à mesure que la raison a fait des progrès, et que les lumières se sont étendues sur toutes les classes. Il est bien encore quelques hommes qui en ont conservé le langage, mais c'est, ou par intérêt, ou par politique, ou par vieille habitude. La croyance n'y est plus, et le ridicule attend quiconque tenterait de la faire renaître.
Trois éditions ont suivi, dans l'espace de près de deux siècles, la première édition du Diction-