LEV
d'un adjectif relatif, et d'un pronom de la troisième porsoiiue. On iic dit pas j'ai vendu leurs chevaux qu'ils m'avaient envoyés ; niaisyat vendu les cheraus qu'ils m'ont envoijés.
L'adjectif possessif leur doit se i-épéter avant chaque subst. qu'il modifie : J'ai vu leur courage fl leur intrépidité. Leurs femmes, leurs enfants, leu7-s amis, les suppliaient de ne pas résister à la for-ce.
11 se répète aussi devant des adjectifs qui ont un sens opposé ou différent : Ils nnus ont mon tré leurs bonnes et leurs inauvaises marchandises. Mais il ne se répète pas devant les adjectifs <jui ont à peu près la même signification : Ils nous ont montré leurs beaux et brillants équipages. Quand on dit Us nous ont montré leurs beaux et brillants équipages, il est clair (]ue les adjectifs beaux et brillants sont appliqués au même substantif; et si l'on disait leurs beaux et leurs brillants équipages, on indiquerait par lu que l'on veut parler de deux espèces d'équipages, dont les uns sont beaux et les autres brillants.
Il me semble que c'est une question assez inutile de demander s'il faut dire, tous les maris étaient au bal avec leurs femmes, ou avec leur femine. Puisqu'il s'agit de plusieurs femmes, il est clair qu'il faut mettre le pluriel leurs; si l'on disait avec leur femme, cela voudrait dire qu'il n'y avait (ju'une femme qui appartenait à tous les maris. Leurs femmes signifie les femmes d'eux, c'est le sens collectif; leur femme, c'est la femme d'eux. Cependant on dirait bien, tous les maris étaient au bal, chacun avec sa feuime, parce que, dans cette phrase, le sens n'est plus collectif, et que le mot cliacun le rend distributif. \o^ci Adjectif possessif, Chacun.
Leur. Pronom pluriel de la troisième personne. Il signi'ie à eux ou à elles, et est par conséquent des'deux genres. Ce pronom, étant pluriel de sa nature, ne prend point de 5 à la fia. Il se dit des personnes, des animaux, et quelquefois des choses inanimées : Il est resté une heure avec ses amis, sans leur dire un seul mot ; vos poules ont faim, il faut \q\\1 donner éi manger ; j'ai pris heaucovp de bains pendant ma maladie, je leur dois via ijuérison.
Leur est toujours régime indirect d'un verbe. Il se met avant ce verbe quand la proposition est simplement énonciative : Je leur donnerai à manger. Quand la proposition est impérative et affirmative, il se met après le verbe; si elle est impérative et négative, il se met avant : iVe leur donnez pas ce quils demandent.
Quel(iuefois, pour plus d'énergie, on meta euxmêmes ou Cl elle-i-mcmes après le verbe, précédé de leur : C'est ce que je leur ai offert d euxmêmes ; c'est ce que je leur ai offert à ellesmêmes. Voyez Pronom, Amphibologie.
Levant. Subst. m. Il signifie la même chose qu'orient en géographie. .Mais ces deux mots ne s'emploient pas toujours indifféreuimcnt , lorsqu'il s'agit de commerce et de navigation. On appelle le Levant toutes les côtes d'Asie, le long de la Méditerranée, et même toute la Turquie asiatique; c'est pourquoi toutes les Échelles, depuis Alexandrie en Éb'ypte jusqu'à la mer Zs'oir*, et même la plupart des iles de l'Archipel, sont comprises dans ce qu'on appelle le Levant. iNous disons ;dors voyage du Levant, marchandises du Levant, etc., et non pas voyage d'Orient, marchandises d'Orient, à l'égard de ces lieux-là. Cela est si bien établi, que par Orient ou entend
LIA
' la Perse, les Indes, Siam, le Tonquin, la Chine, i le Japon, etc. Ainsi le Levant est la partie occidentale de l'Asie, et l Orient est tuut ce qui est au delà de l'Muphrate. Enfin, (juand il n'est pas question de comiucrcc et de navigation, et qu'il s'agit îl'empirc et d histoire ancit'nne, on doit toujours dire, l'Orient, l'empire d'Orient, l'Église d'Orient.
Lever. Subst. m. Ce mot ne prend de pluriel que lorsqu'on l'applique aux astres. On lit dans V Encyclopédie. -Il y a pour les astronomes trois espèces de levers des étoiles : le lever cosmique, le lever achrunique, et le lever héliaquc.
Levkaudé, Levraudék. Adj. Mot inusité que Voltaire a employé pour signifier poursuivi, persécuté, pourchassé comme un lièvre. Je crois, dit-il, qu'il vaut mieux bâtir un beau château, comme j'ai fait, y jouer la comédie et y faire bonne chère, que d'être levraudé à Paris, comme Helvélius, par les gens tenant la cour de parlement, et pur les gens tenant l'écurie de Soi-b'iuîie.
L1.AISON. Subst. m. Terme de liltéralure. Nous avons vu, à l'article Construction, que le principe de la plus grande liaison des idées doit diriger tout homme qui veut énoncer clairement ses pensées ; nous avons fait l'application de ce principe à chaque partie de la proposition, et aux différentes espèces de phrases qui concourent à ! expression d'une [lensce. JNous allons faire ici la même application aux phrases considérées sous le rapport du tissu du discours. C'est Condillac qui nous servira de guide ici, comme il nous en a servi pour les règles de la construction grammaticale.
Les pluases, dit cet écrivain célèbre, doivent être construites les unes pour les autres. Deux pensées ne peuvent se lier l'une à l'autre que par les accessoires et par les idées principales. Commençons [)ar un exemple.
Quand l'histoire serait inutile aux autres hommes, il faudrait la faire lire aux princes. Il n'y a pas de meilleur moyen de leur découvrir ce que peuvent les passions et les intérêts, les temps et les conjonctures, les bons et les mauvais conseils. Les histoires ne sont composée-t que des actions qui les occupent, et tout semble y être fait pour leur usage. Si l'expérience leur est nécessaire pour acquérir cette prudence qui fait bien régner, il n'est rien de plus utile à leur instruction que de joindre les exemples des siècles passés aux expériences qu'ils font tous les jours, u lieu qu'ordinaireme nt ils n'apprennent qu'aux dépens de leurs sujets et de leur propre gloire âjugerdes affaires dangereuses qui leur arrivent; par le secours de l'histoire, ils forment leur jugement, Sins rien hasarder, sur les événements passés. Lorsqu'ils voient jusqu'aux vices les plus cachés des princes , malgré les fausses louanges qu'on leur donne pendant leur vie, exposés aux yeux de tous les hommes, ils ont honte de la vaine joie que leur cause la flatterie, et ils connaissent que la vraie gloire ne peut s'accorder qu'avec le mérite. (Boss., Avantpropos du Discours sur l'hist. univ.)
Il n'y a ici que deux légères négligences .-l'une à ces mots, sur les événements passés, qui font un sens louche avec sans rien hasarder. Bossuet aurait pu d\rc forment, sers rien hasarder, leur jugement. L'milre est dans louanges qu'on leur donne, car leur est équivoque. D'ailleurs tout est parfaitement lié.
Pour mieux faire sentir celle liaison, substi-
LIA
uons d'aulres con>ilruclions à celles de Bossuel, rt disons :
Jl faudrait faire lire l'histoire aux princes, quand même elle serait inutile aux autres U«7nines. Il n'y a pas d'autre vioyen do leur découvrir ce que peuvent les passions et les intérêts, les temps et les conjonctures, lis bons et les mauvais conseils. Les histoires ne sanl compostes que des actions qui les occupent, et tout semble y être fait pour leur usage- Il n'est rien de plus utile à leur instruclimi, que de joindre les exemples des siècles passés aux expériences qu'ils font tuus les jaurs, s'il est vrai que l'expérience suit ni cessaire pour acquérir celte prudence qui fuit bien régner. Par le secours de l'histiire, ils forment, sans rien hasarder, leur (ugement sur les événements passés, au lieu qu'ordinairement ils n'apprennent qu'aux dépens de leurs sujets et de leur propre gloire à juger des affaires dangereuses qui leur arrivent. Exposés aux yeux de tuus les hommes, ils ont honte de la vaine joie que leur cause la flatitrie ; et ils connais.fetit que la vraie gloire ne peut s'accorder qu'avec le m.érite, lorsqu'ils voien t jusqu'aux vices les plus cachés des princes , malgré les fausses louanges qu'on leur donne pendant leur vie.
Par les cliangemenis que je viens de faire aux passages de Bossuel, les phrases ne tienuenl plus les unes aux autres. Il semble qu'à cbacune je reprenne mon discours, sans m'occuper de ce que j'ai dit, ni de ce que je vais dire. Je suis comme un homme fatigué qui s'arrête à chaque pas, et qui n'avance qu'en faisant des efforts. Cependant, si l'on considère en elles-mêmes chacune des constructions que j'ai faites, on ne les trouvera pas défectueuses ; elles B€ pèchent que parce qu'elles se suivent sans faire un tissu.
On fieul déjà sentir pourquoi on n'a pas le choix entre plusieurs constructions, lorsque l'on écrit une suite de pensées, quoiqu'on l'ait, lorsqu'on considère chaque pensée sé[)arcMi(Mit. Une nous reste [)lus qu'a examiner comment la liaison des idées est altérée par les transpositions que j'ai faites.
Il faudrait faire lire l'histoire auxprinces, est naturellement lié avec il n'y a pas de îneilleur moyen de leur découvrir ce que peuvent les passions; j'ai donc mal fait de séparer ces deux idées et dediie : // faudrait faire lire l'histoire aux princes, quand même elle serait inutile aux autres hommes ; il n'y a pas de meilleur moyen, etc.
Après avoir remarqué combien l'étude de l'histoire est utile aux princes, l'esprit, en suivant la liaison des idées, se porte naturellement sur l'expérience, (]ui est une autre source d'instruction ; et il considère combien il est nécessaire de joindre l'étude de l'histoire à l'expérience journalière. J'ai changé tout cet ordre, et, par conséquent, j'ai affaibli la liaison des idées.
Bossuet, voulant démontrer l'utilité que les jirinces peuvent retirer des exemples des siècles liasses, commence par faire voir l'insuffisance de l'expi-rience.et finit par observer les secours que donne l'histoire.
Enfin, dans la vue de montrer quels sont ces secours, il expose d'abord ce (jue les iirinces voient dans l'histoire, et il considère ensuite quelle impression elle peut faire sur eux. Tel est sensiblemeul l'ordre des idées, je l'ai cnlièremeut
LIA
changé. J'ajouterai encore un exemple que ^e prends dans Bossuel.
La reine partit des ports d'Angleterre à la vue des vaisseaux des rebelles, qui la prrursuivaientde si près, qu'elle entendait presque leurs cris et leurs menaces insolentes. O voyage bien différent de celui qu'elle avait fuit sur la même mer, lorsque, venant prendre p^-^session du sceptre de la Grande-Bretagne , elle viyuit pour ainsi dire les ondes se courber sous elle, et soumettre toutes leurs vagues à la dominatrice des mers! Maintenant chassée, poui-suivie par ses ennemis implacables, qui avaient eu C audace de lui faire son procès, tantôt sauvée, tantôt presque prise, chaîi^eant de fortune à chaque quart d'heure, n'ayant pour elle que Dieu et son courage inébranlable, elle n'avait ni assez de vent, ni assez de voiles pour favoriser sa fuite précipitée. {Oraison /un. de la reine d'Angleterre, p. 39.,
Il y a ici une petite faute: maintenant elle n'avait, il fallait, elle 7i'a. Il me paraît encore qu'mébranlable csl une épithète inutile. N'ayant que Dieu et son courage, dit assez que le courage de la reine est aus-^i grand qu'il peut l'être.
On voit d'ailleurs que Bussuet a raïqiroché les idées qui conlrasteni, et c'est cela morne qui en fait toute la liaison. Elle voyait, dit-il, les ondes se courber sous elle, et soumettre leurs vagues à la dominatrice des iners ; maintenant chassée, poursuivie, etc. La construction n'aurait pas eu la même grâce s'il eut dit, elle voyait les ondes se courber sous elle, et soumettre leurs vagues à la dominatrice des mers : maintenant elle n'a ni assez de vent, ni assez de voiles pour favoriser sa fuite précipitée : chassée, poursuivie par ses ennemis, tantôt sauvée, tantôt presque prise, n'ayant que Dieu et soti courage.
Les idées accessoires doivenl toujours lier les idées principales : elles sont comme la trame qui, passant dans la chaîne, forme le tissu.
Par conséquent, tout accessoire qui ne sert point à la liaison des idées est déplacé ou superflu. Bien des écrivains, estimés d'ailleurs à juste titre, paraissent n'avoir pas assez senti cette vérité.
La Bruyère, voulant montrer d'un côté la nécessité des livres sur les mœurs, et de l'autre, le but que doivent se projmser ceux qui les écrivent, s'embarrasse dans des idées qu'il démêle tout à fait mal. On entrevoit cependant une suite d'idées princij)ales i\\i\ tendent au développement de la pensée, el je vais les exjioscr, afin qu'on puisse mieux juger des défauts où il tombe.
Je rends au public ce qu'il m'a pi-cté.
Il peut regarder le portrait que j'ai fait de lui et se corriger.
L'unique fin que Von doive se proposer en écrivant sur les mœurs, c'est de corriger les hommes : 7nais c'est aussi le succès qu'on doit le moins se promettre.
Cependant il ne faut pas se lasser de leur reprocher leurs vices, sans cela ils seraient peutêtre pires.
L'approbatioîi la moins équivoque qu'on en fût recevoir, serait le changement des mœurs.
Pour l'obtenir, il ne faut pas négliger de leur plaire, mais 071 doit prosciire tout ce qui ne tend pas à leur instruction.
Toutes ces pensées sont claires, et on en saisit la suite. Mais celle lumière va disparaître; lisons:
Je rends au public ce qu'il 771 a prêté : j'ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage, ii est
LIA
juste c/ve Vayant acltevé avec toute raltention pour ta vérilii dojitje suis capable, et qu'il mcrite de moi, Je lui en fusse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de lui d'après nature; et, s'il se connaît quelquesvns des défauts que Je touche, s'en corriger. C'est l'uniqui^ fin que l'un doit se proposer en écriront, et le succès aussi que l'on doit moins se promettre. Mais comme les hommes ne se dégoûtent pas du vice, il ne faut pas aussi -le lasser de le leur reprocher ; ils seraient peut-être pires s'ils venaient à manquer de censeurs et de critiques. C'est ce qui fait que l'on prêche et que l'on écrit. L'orateur et l'écrivain ne sauraient vaincre la joie qu' ils ont d'être applaudis; mais ils devraient rougir d'eux-mêmes, s'ils n'avaient cherché par leurs discours et par leurs écrits que des éloges • outre que l'approbation la plus sure et la inoins équivoque est le changement des mœu7s et la réformation do ceux qui les Usent ou qui les écoutent. On 71e doit parler, on ne doit écrire que pour finstruction; et s'il arrive que l'on plaise, il ne faut pas néanmoins s'en repentir, si cela sert à insinuer et ci faire recevoir les vérités qu i doivent instruire. Quand donc il s'est glissé dans un livre quelques pensées ou quelques réflexions qui n'ont ni le feu, ni le tour, ni la vivacité des autres, lien qu'elles semblent y être admises pour la variété, pour délasser Vesprit, pour le rendre plus présent et plus attentif ci ce qui va suivre, à moins que d'ailleurs elles ne soient .sensibles, familières, instructives, accommodées au simple peuple, qu'il n'est pas permis de négliger, le lecteur peut les condamner, et l'auteur doit les proscrire : voilc'i la règle. (Préface, p. 240.)
Piemièrernent, il y a dans ce morceau des pensées fausses ou du moins rendues avec peu d'exactitude. Telles sont on ne doit écrire que pour corriger les hommes, on n'écrit qu'afin que le public ne manque pas de censeurs... Parce (juc La Bruyère écrit sur les mœurs, il oublie qu'on puisse écrire sur autre chose. 11 dit ensuite iju'on ne doit écrire que pour Tinstruction; mais si cette instruction n'est relative qu'aux mœurs, il n'a fait que se répéter; si elle se rajiporteà toutes les choses que nous pouvons connaître, elle fait voir la fausseté de celle proposition : l'unique fin d'un écrivain doit être de corriger les hommes. D'ailleurs il n'est pas vrai qu'on ne doive écrire que pour instruire.
On ne doit pas croire que La Bruyère adoptât des pensées aussi fausses. Elles ne lui ont échappé que parce qu'il ne savait pas s'expliquer avec plus de précision. Quand on embarrasse son discours, il est bien difficile de ne dire que ce qu'on veut dire.
En second lieu, lorsque La Bruyère dit : Le public peut regarder le portrait que j'ai fait de lui d'après nature; et, s'il se connuit quelques- ■uns des défauts que je touche, s'en corriger. C'est l'unique fin que l'on doit se proposer en écrivan t ;
La seconde phrase n'est pas lice à la première; et il semble que la liaison des idées demandait au contraire : C'est l'unique fin qu'il doit se propoaer en me lisant.
En troisième lieu, après avoir dit, c'est ce qui fuit qu'on prêche et qu'on écrit, La Bruyère s'embarrasse i}Our vouloir continuer de distinguer l'orateur et l'écrivain, celui qui parle et celui qui écrit, le discours et les écrits, ceux qui lisent et ceux qui écoutent. Il ne fait par là que répéter les
LIA
mêmes idées, allonger ses phrases, et gêner scî constructions.
En quatrième lieu, la phrase qui commence par ces mots, l'orateur et l'écrivain ne sauraient, etc., n'est pas absolument lice à ce qui la précède. Tout ce qui est renlcrmé depuis l'unique fin, jusqu'à quand donc il s'est q lisse, serait plus dcgago si La Bruyère avait dit : L'unique fin que l'on doit se proposer, en écrivant sur la morale, est la réforme des mo'urs. Je veux qu'on ne puisse pas vaincre la joie qu'on a d'être applaudi; on devrait rougir au moins de n'avoir cherché que des éloges. Il est vrai que le succès que l'on doit le moins se promettre, est de voir les hommes se corriger; mais c'est aus.'ii le moins équivoque. Dans cette vue, il ne faut pas négliger de plaire : car ce moyen est le plus propre à faire recevoir des vérités utiles.
Enfin la dernière phrase, qui commence à ces mois, quand donc, esl un amas de mots jetés sans ordre; et il semble que La Bruyère n'arrive qu'avec bien de la peine jusqu'à la fin.
Fénelon veut peindre Pyginalion tourmente par la soi! des richesses, tous les jours plus misérable, et plus odieux à ses sujets. 11 veut peimlre sa cruauté, sa défiance, fes soupçons, ses inquié tudes, son agitation, ses yeux errants de tous côtés, son oreille ouverte au moindre bruit, son pa lais, où ses amis mêmes n'osent l'aborder, ta garde qui y voille, les trente chambres où il couche successivement, les remords ([Ui l'y suivent, son silence, ses gémissements, sa solitude, sa tristesse, son abattement; voilà, je pense, l'ordre des idées : elles ne sauraient être trop rapprochées; c'est surtout dans ces descriptions que \-^ style doit être rapide.
Pygmalion, tourmenté par une soif insatiable des richesses, se rend de plus en plus misérable et odieux ci ses sujets. C'est un crime à T'ijr qitc d'avoir de grands biens. L'avarice le rend défiant, soupçonneux, cruel; il persécute les riches et il craint les pauvres. Tout l'agite, l'inquiète, le ronge ; il a peur de son ombre. Il ne dort ni nuit ni jour. Les dieu.T,pour le confondre, l'accablent de trésors dont il n'ose jouir. Ce qu'il cherche pour être heureux est précisément ce qui l'empêche de l'être. Il regrette tout ce qu'il donne, et craint toujours de perdre; il se tourmente pour gagner. On ne le voit presque jamais : il est seul au fond de son palais ; ses amis mcuies n'osent l'aborder, de peur de lui devenir suspects. Une garde terrible tient toujours des épées nues et des piques levées autour de sa maisoji. Trente chambres qui communiquent les unes aux autres, et dont chacune a une porte de fer, avec six gros verrous;, sont le lieu ou il se renferme. On ne sait jamais dans laquelle d: ces chambres il couche, et on assure qu'il ne couche jamais deux nuits de suite dans la même, de peur d'y être égorgé. Il ne connaît ni les doux plaisirs, ni l'amitié encore plus douce. Si on lui parle de chercher la joie, il sent qu'elle fuit loin de lui, et qu'elle refuse d'entrer dans son cœur. Ses yeux creux sont pleins d'un feu âprs et farouche; ils sont sans cesse errants de tous côtes Il prête l'oreille au moindre bruit, et se sent tout ému : il est pâle, défait ; et les noirs soucis sont peints sur son visage toujours i~idé. Il se tait, il soupire ; il tire de son cœur de profonds gémissements; il no peut cacher les remords qui déchirent ses entrailles. {Télém., liv. III, t. 1, p. 125.) Le désordre de ce morceau est sensible L'ati-
LIA
teur quitte une pensée pour la reprendre; il dit que Py^'iniilion csl dofiimt , soupçonneux, que tout l'agite, l'inquicte; et il revient sur ces mémos idées après s'être arrêta' sur d'autres détails. Les derniers coups de pimeaux surtout sont les plus faibles. Ouolle force y a-t-il à rcmanpier que Pygmalion ne connaît ni l'amitié, ni les plaisirs, ni la joie, quand on a peint sa solitude et sa tristesse? Les tours sont làclies. Si on lui parle de chercher la j'aie, il sent qu'elle fuit loin de lui, et qu'elle refuse d'entrer dans son cœur. Pourquoi si on lui parle? D'ailleurs, la gradation des pensées était, la Joie refuse d'entrer dans SI n cœur, et fuit loin de lui.
Têlémaquc fait ensuite des réllcxions très-sages; mais les accessoires rendent sou discours Irainaiit, et y répandent du désordre.
f^oilà, dit-il, ttn homme qui na- cherché qu'à se rendre heureux ; il a cru y paivenir pur les richesses et par une autorité absolue. Il possède tout ce qu'il peut désirer, et cependant ilesi misérable par ses richesses et par son autorité mêmes. S'il était berger, comme jeVétais naguère, il serait aussi heureux que je l'ai été; il jouirait des plaisirs innocents delà campagne, et en jouirait sans remords. Il ne craindrait ni le for, ni le poison, n aimerait les hommes, il en serait aimé : il n'aurait point ces grandes richesses qui lui sont aussi inutiles que du sable , puisqu'il n'ose y toucher; mais il joxiiruit librement des fruits de la terre, et ne souffrirait aucun réritublc besoin . Cet homme paraît faire tout ce qu'il veut; mais il s'en faut bien qu'il ne le fasse. Il fuit tout ce que veulent ses pussions féroces. Il est toujours entraîné par son avarice, par sa crainte, et par ses soupçons; il paraît maître de tous les autres hommes, mais il n'est pas maître de lui-même, car il a autant de maUrcs et de bourreaux qu'il a de désirs violents. {Télém,., liv. III, t. I, p. 128.)
Il y a ici deux idées principales : l'une, que Pygmalion est malheureux jiar ses richesses et p;u- son autorité même; et l'autre, qu'il serait plus heureux s'il n'était que berger. Aucun des accessoires propres à les développer n'échappe à Fénelon, il sent tout ce (juil faut dire, il le dit, cl il attache. Il serait dlificile de le trouver en faute à cet égard. Mais pourquoi ne pas rapprocher de chacjuc idée principale les accessoires qui lui conviennent'? Pourquoi, après avoir remarqué (juc rygmalion e>t misérable par ses richesses et par son autorité mêmes, passer tout à coup à la seconde idée, .l'il était berger, la dé\ elopper, cl renvoyer à la fin les accessoires de la première? 11 me semble ipie si, avant cette seconde idée, il eût transporté tout ce (ju'il fait dire • Télémacjue, depuis, cet homme paraît faire tout ce qu'il veut, il aurait mis plus d'ordre dans le discours, et qu'il aurait senti la nécessité de l'élaguer.
Un beau morceau est celui où les faiblesses de rélcmatiue dans l'ilc de Chypre sont peintes par lui-même, avec une candeur cpii inspire l'aniuur delà vertu. C'est à de pareds traits (ju'on reconnaît surtout et l'esprit et le cœur de Fénelon. Pour être sur de plaire, cet homme respectable n'a eu qu'à peindre son âme. Je criticiuerai cependant encore; mais, en pareil cas, on voit avec plaisir que l'on n'a à reprendre que des fautes de style.
Le discours de Télémaque roule sur trois choses principales. L'une est l'impression que font sur lui les plaisirs de l'ile de ChvjM-e; l'autre
LIA
son abattement, l'oubli de sa raison et des vertus de son père; la dernière, ses remords tpii ne sont pas tout a fait étouffés. Il est dommage que ces objets ne soient i)as dévelopiiés avec assez d'ordre.
D'abord j'eus horreur de tout ce que je voyais; mais in-'-en.'siblcment Je commençais a m'y accoutumer; le vice ne m'effrayait plus, toutes les compagnies rn'inspiraienl Je ne sais quelle inclination pour le désordre. On se moquait de mon innocence; mu retenue et ma pudeur servaient de jouet à ces peuples effrontés. On n'oubliait rien pour exciter toutes mes passions, pour me tendre des pièges, et pour réveiller en moi le goût des plaisirs. Je me sentais affaiblir tous les jours; la bonne éducation que j'avais reçue ne me soutenait presque plus; toutes mes bonnes résolutions s'évanouissaient. Je ne me sentais plus la force de résister au mal qui me pressait de tous côtés ; j'avais même une viauvuise honte de la vertu. J'étais comme un homme qui nage dans une rivière profonde et rapide : d'abcrd il fend les eùux, et remonte contre le torrent : mais si les bor-ls sont escarpés, et s'il ne. peut se l'eposer sur le rivage, il se lasse enfin peu d peu, et ses forces L'abandonnent; ses membres épuisés s'engourdissent, et le cours du fleuve l'entraîne. Ainsi mes yeux cumviençaicnt à s'obscurcir, mon cœur tombait en défaillance. Je ne pouvais plus rappeler ni ma raison, ni le souvenir des vertus de mon père. Le songe où, je croyais avoir vu le sage Mentor descendit, aux Champs-Elysées , achevait de me décourager ; une secrète et douce langueur s'emparait de moi; j'aimais déjà le poison flatteur qui se glissait de veine en veine, et qui pénétrait jusqu'à la tnoelle de mes os. Je poussais néanmoins encore de profonds soupirs, je versais des larrnes amères ; Je rugissais comme un lion, dans ma fureur. O malheureuse jeunesse ! disais-Je. O dieux, qui vous Jouez cruellement des hommes, pourquoi les faites-vous passer par cet âge qui est un temps de folie et de fièvre ardente? Oh! que ne suis-je couvert de cheveux blancs, courbé et proche du tombeau, comme Laërte mon aïeul? La mort me serait plus douce que la faiblesse honteuse où. Je me vois. {Télém., liv, l'y, t. I, p. 163 )
11 y a des longueurs dans ce morceau, parce que Télémaque appuie trop longtemps sur les mêmes accessoires; et il me semble que tout serait beaucoup mieux lié si, avant ^e ne me sentais plus la force, on transportait une secrète et douce langueur s'emparait de moi ; j'aimais déjà le poison qui se glissait de veine en veine, et qui pénétrait jusqu'à la moelle de mes os. Cette image ainsi transposée préparerait ce que Téléma(jue dit de sa faiblesse, de son impuissance à résister au torrent, de l'oubli de sa raison, et des vertus de son père. Il [)cint parfaitenicnt ses efforts et sa faiblesse, lorsqu'il se compare à un homme qui nage contre le cours d'une rivière; mais cette comparaison porte sur une supposition fausse, qu'on peut remonter un torrent rapide Qu'on ajoute, ainsi mes yeux commençaient u s'obscurcir, la ligure ne parait pas assez soutenue. D'ailleurs il y a quelque chose de louche dans ce tour ; car il semble d'abord (pi' il compare ses yeux u l'honune qui nage; et dans le vrai, il ne les compare (ju'a l'épuisement où il se le représente.
Mais, malgré ces crili(iucs, ce morceau, je le répète, est fort beau. Il est aisé d'être plus correct que Fénelon, mais il est difficile de penser
LIA
mieux quo lui : il y a des principes pour l'un, il n'yei) a puim juiur l'autre.
Voici une suiic d'idées principales :
La chute des empires vous fait sentir qu'il n'est rien de solide parmi les hommes.
Mais il riiits sera surtout utile et agréable de réfléchir sur la cause des progrès et de la décadence des empires.
Car tout ce qui est arrivé était préparé dans les siècles précédents.
Et la vraie science de l'histoire est de remarquer les dispositions qui ont préparé les grands changements.
En effet, il ne suffit pas de considérer ces grands ecénements; il faut porter son attention sur les wœurs, le caractère des peuples, des princes et de tous les hommes extraordinaires qui y Ont quelque part.
Toutes CCS idées sont liées. Si un esi)ril ordinaire ne trouvait rien à y ajouter, il ferait mieux de s'y borner <]uc d'allonger ses phrases sans donner plus de jour ni plus de force à ses pensées. Mais à un homme de ténie, elles se présentent avec tous les accessoires qui leur conviennent, et il en forme des tableaux où tout est parfaitement lié. Il n'appartient qu'à lui d'être plus long, sans être moins précis. Écoutons Bossuet.
Quand vous voyez passer comme en un instant devant vos yeux, je ne dis pas les rois et les empereurs, mais CCS grands empires qui ont fait trembler tout l'univers; quand vous voyez les Assyriens anciens et nouveaux, les Mèdes, les Perses, les Grecs, les Romains, se présenter devant vous successivement , et tomber, pour ainsi dire, les uns sur les autres, ce fracas effroyable vous fait sentir quil n'y a rien de solide parmi les hommes, et que l'inconstance et l'agitation est le propre partage des choses humaines.
Mais ce i/ui rendra ce spectacle plus utile et plus agréable, ce sera la réflexion que vous ferez , ?ion- seulement sur Vélévation et sur la chute des empires, mais encore sur les causes de leurs progrès, et sur celles de leur décadence.
Car ce incnie. Dieu qui a fait Venclunncinent de Vunivers, et qui, tout-puissant par Ivi-mêrne, a voulu, pour établir l'ordre, que les parties d'un si grand tout dépendissent les unes des autres; ce Tnème Dieu a voulu atissi que le cours des choses humaines eût sa suite et ses propoi-iions : je veux dire que les hommes et les nations ont eu des qualités proportionnées à l'élévation à laquelle ils étaient destinés, et qu'à la réserve de certains coups extraordinaires, où, Dieu roulait qtie sa main parût toute seule, il n'est point arrivé de grand changemejit qui n'ait eu ses causes dans les siècles précédents.
Et comme dans toutes les affaires il y a ce qui les prépare, ce qui détermine à les entreprendre , et ce qui les fait réussir, la vraie science de l'histoire est de remarquer dans chaque temps ces secrète» dispositions qui ont préparé les grands changements, et les conjonciares importantes qui les ont fait arriver.
En iffet, il ne suffit pas de regarder seulement devant ses yeux, c'est-à-dire de considérer ces grands événements qui décident tout à coup de la fortune des empires. Qui veut entendre i fond les choses humaines, doit les reprendre de plus haut ; et il lui faut observer les inclinations et les mœurs, ou, pour dire tout en xin mot, le caractère, tant des peuples dominants en général, que des princes en particulier, et enfin de