‹ Dictionnaire raisonné des onomatopées françoisesChapitre 1 sur 169 · LE CONSEILLER D'ÉTAT, /«T^O · texte numérisé non relu

LE CONSEILLER D'ÉTAT, /«T^O

DIRECTEUA-GÉNÉRAL DE l'iNSTRUCTIOIT PUBLIQUE, ^^yl I A/

A MONSIEUR CHARLES NODIER, Étudiant à Besancon^ département du Doubs.

Le 5 avrU 4806.

Je vous renvoie ci-joint, monsieur, votre manuscrit des Onomatopées françoises , dont U m'a été rendu un compte très-avantageux.

C'est avec satisfaction que je vous félicite de vos succès dans une partie qui avoit été peu approfondie jusqu'à ce jour.

Votre ouvrage est indiqué pour faire partie de ceux qui doivent composer les bibliothè^ ques des lycées.

J'ai l'honneur, etc.

FôURCROT.

On a désiré quelquefois un Dictionnaire des Onomatopées françoises. On a cru que ce recueil seront utile a ceux qui étudient notre langue y et je souhaite que mon ouvrage ne trompe pas cette espérance.

n y a , sans doute , peu de mérite à ces sortes de compilations. Ce sont de ces travaux qui , suivant Texpression de Duverdier, exigent plus de zèle que talent , et plus de patience que d'industrie. Mais c'est en cela même qu'ils sont dignes de quelque considération , quand ils atteignent leur but , puisqu'ils supposent a la fois du désintéressement et du courage. On connoit ces vers, de Scalîger :

Si quem dura manet senterUia judtcù olim, Damnatum œrumnis sûppUciisque capu^ :

ffune ficcfue fqbrili lassent ergastula massa j^^

JYec rigidas vexent fossa metalla manus.

Lexica contextat : fiam, cœtera quiâ moror? Ormtes Pœruirum Jacies hic lahor ufius habet.

« L'Onomatopée , dit Ihimarsais, est une figure «c par laquelle un mot imite le &6n naturel de ce « qu'il signifie. On réduit sous cette figure les « mots formés par imitation du son , comme le « glouglou de la bouteille : le cliquetis j c'est-à- « dire le bruit que font les boucliers, les épées , et ce «atres armes, en se choquant : le trie traCj qu'on « appeloit autrefois tic%ic, sorte de jeu assez com-^ ff mun ^ ainsi nommé du bmii que font les dames ce et les dez dont on se sert à ce jeu : tinnitus€icrisj^ « tintement, c'est le son dair et aigu des jnétaox : « bilbirs , hilhitamphùra , la petite bomteiUe qui a fait gloai^on; cm le dit d'une petite bouteille « dont le goulot est étroit : taratantara, c'est le « bfuit de la trompette y

Ai tuba tWTîbili sotiitu Uirataiitara dixit.

« Cest un ancien vers d'Ennius, au rapport de « Servius. Virgile en a changé le dernier hémisti- « che qu'il n'a pas trouvé assez digne de la poésie « épique \ Toyez Servius sur ce vers de Virgile :

At tuba terribilem somtum procul œre ccuioro IncrepuiU

« Cénchinnus, c'est un rire immodéré* Cafc chintWj onis^ se dit d'un homme qui rit sans rea tenue. Ces deux mots sont formés du son ou du « bruit que l'on entend quand quelqu'un rit avec <c éclat.

et II y a aussi plusieurs mots qui expriment le ce eti des animaux , comme bêler, qui se dit des « brebis.

« Bàuhari, abo^dr , se dit des gros chiens. La-- « trare , àboyèr , hurler , c'est le mot générique, «t Mutircj parler entre les dents, murmurer, gron- « der comme les chiens. Les noms de |>Iusieurs ft animaux sont tirés de leurs cris , suttoi^t dans R les langues originales.

« tTpupa , huppe , hibou.

« CuculuSj qu'on prononçoit coucou/ouj ^ un ce coucou , oiseau.

ce ^truTz^io^ une hirondelle. w

ce If ulula j une chouette. 9

« Buboj un hibou.

«K Gracculus , un choucas , espèce de corneille.

ce Gallina, une poule.... »

« Le nom de cette figure est composé de deux ce mots grecs, Ovoiia (onoma)^ nomen^ et Tloiécù «< (j}Oïéô)jfingo. Nominis seu vocabulifictio. »

Il paroi tra peut-être étonnant qu on ne puisse citer sur l'onomatopée que cette notice imparfaite, et à peu près insignifiante. Elle n'a été traitée qu en passant par Dumarsais , parce que les dé-<tails auxquels elle auroit pu le conduire étoient étrangers au plan et à la marche de son ouvrage. Ici même il seroit hors de propos d'épuiser cette matière, et de rassembler les raisonnements qui at<testent que les langues n'ont pas eu d'autre type , et n'ont pas suivi dans leur formation d'autre mode que cette figure. En attendant que je puisse ofïrir au public le résultat des études dont cette question a été pour moi l'objet , je dois me borner a des applications purement classiques ; et si j'y attache cependant quelques considérations élémentaires qui feront pressentir mon système , c'est que j'ai cru qu'il étoit nécessaire, à la tête d'un recueil d'onomatopées, de donner de l'onomatopée une idée plus distincte et plus précise que celles qu'on pui- ^eroit dans les vagues définitions des rhéteurs.

La parole est le signe de la pensée.

L'écriture est le signe de la parole.

Pour &ire passer une sensation dans l'esprit

PREFACE- ii

des antres ^ on à dû représenter Tobjet qui la pron duîsoit par son bruit ou par sa figure.

Les noms des choses , parlés , ont donc été Fimitatîon de leurs sons , et les noms des choses , écrits , Fimitation de leurs formes.

L'onomatopée est donc le type des langues prononcées y et Fhiéroglyphe , le type des langues écrites.

Les êtres qui n'ont pas des formes propres et des bruits particuliers n'ont été dénommés que par analogie , soit dans le langage , soit dans Fé. criture.

Les abstractions morales qui sont plus ou moins postérieures à Fétablissement des premières sociétés , du moins en très-grande partie , ont dû être dénommées , conformément a la même règle.

Les premiers rapports des choses sensibles et des choses intellectuelles y tels qu'ils ont été saisis par des sens neufs , ayant échappé a nos orga-^ nés , a travers la succession des temps , ne peuvent être que difficilement retrouvés. Les motife qui ont déterminé la désignation de ces idées étant assez généralement perdus^ il restera dans les lan<>gués une partie qu'on peut appeler la langue ab* straite, et dont Forigine ne se démontrera que par uue longue suite d'analysesi et de comparaisons^

i2 PRÉFACE.

L'attire partie s'expliquera d* elle-*méme. La nature se nomme.

On auroit tort âe conclttre cependant que ^ suivant les principes que j'émets , fous les hommes dussent parler la même langue , on que toutes les langues, du moins, dussent rapporter leurs termes atix mêmes racines -, car , non - seulement les objets physiques ne nous apparoissent pas. k tous sous les mêmes rapports , en raison de là variété de notre organisaticm ; mais encore il iiesï eèt aucun qui ne puisse nous apparoltre sous un grand nombre de rapports différents , parmi lesquels notre choix s'est fixé quand il s'est agi de détermiser des signes. II n'est donc pa;s surprenant que, dam des temps postérieurs à la création d'une langue première , et après de grandes révolutions du globe y qui ont dispersé les hommes et ef&cé les t)»aditions , on en spit venu à reconstruire de nouvelles langues , formées sur des racines nouvelles; mais le procédé aura été le même, l'ana-*lyse de ces langues n exigera que 1& même genre d'études, et on remontera par elles, comme jpar les langues antérieurement parlées, aux racines natiArelles ^ seule et véritable source de tout idiome.

I) ein sera de même des mots a sens abîmait ou

figmré , car Te^rit ne (kit pas partout les mêmes comparaisons et ne saisit pas toujours les mêmes analogies. Tel aperçoit entre deux objets une relation qui n'y sera point pour les autres , ou qui ne se révélera a leur e^rit qu'au moyen d'une série d'observations moins rapides.

Ces modifications, dans la nature des sons dont se composent les langues , dépendent de toutes sortes d'influences dont il seroit trop long d'examiner l'effet ; mais celle des climats s'y fiiit sur^ tout reconnoitre. Dans le vocabulaire des pays cbauds, tous les mots sont vocaux et fluides. Le grec a une emphase majestueuse ^ comme le bruit des flots du Pénée. Lltalien roule dans ses syllabes sonores, le murmure des cascatelles et le frémissement des oliviers. Dans celui des pays froids y tous les mots sont rudes et consonnants ; leurs sons retentissants et heurtés rappellent la rumeur des torrents, le cri des sapins que Forage courbe , et le fracas des rocs qui s'écroulent.

Uextension des sons radicaux qui expriment une chose bruyante k des sensations d'un autre ordre n'est pas plus difficile à comprendre.

Parmi les sensations de l'homme, il n'y en a qu'un certain nombre qui soient propres au sens de l'ouïe , mais comme c'est k ce sens que s'adresse

la parole , et que c'est par lui qu'elle transmet le signe de l'objet qui nous frappe, toutes les expressions paroissent formées pour lui. Des sons ne peuvent exprimer par eux-mêmes les sensations de la vue, du goût y du tact^ et de l'odorat; mais ces sensations peuvent se comparer jus<|u'à un certain point avec celle de l'ouïe y et se rendre manifestes par leur secours. Ces comparaisons n'ont rien d'ailleurs qui ne soit naturel et £sicile. C'est k elles que toutes les langues doivent les figures, et tout concourt k prouver que le langage de l'homme primitif étoit très-figuré.

Quand oi^ dit qu'une couleur est éclatante , par exemple , on n'entend point par Ik qu'une couleur puisse produire sur l'organe auditif la sensation d'un bruit violent , comme celui dont la racine du mot éclatant est Texpression; mais bien que cette couleur produit sur Torgane visuel une sensation vive et forte comme celle k laquelle on la compare.

L'impression que font éprouver k l'organe du goût les substances acres , âpres ou aigres , n'est accompagnée d'aucun bruit qui reproduise k l'oreille la racine de ces mots qualificatifs; mais elle rappelle k l'organe de l'ouïe les impressions qui ont agi sur lui d'une manière analogue. Si

PBÉPACE. i5

on étoit porté a croire que ces idées sont forcées , et que l'esprit ne fait pas aisément les comparaisons de sensations , il sufliroit de jeter un coup d'œil sur les poésies primitives qui en sont remplies j ou de donner un instant à la conversation d'un homme ingénieux et simple. Le langage des enfants abonde en figures de cette espèce , et , au défaut du terme propre^ ils emploient souvent le signe d'une sensation étrangère pour représenter la leur. Les femmes, qui ont la sensibilité plus délicate , et qui saisissent plus vite les rapprochements les plus fins, en font aussi un grand usage. Enfin on peut dire que les sens se servent si nécessairement les uns les autres que , sans les emprunts qu'ils se font , on ne pourroit guère peindre qu'impar&itement les effets qui leur sont propres , et qu'il n'y a rien qui en rende la perception plus exacte et plus profonde.

Indépendamment des mots formés par imitation , il y a dans les langues un très-grand nombre de mots qui, sans avoir la même origine, n'en sont pas moins composés très-naturellement, et doivent être rapportés a la même figure, c'est-à-dire a l'onomatopée, littéralement ,^cfion de nom.

Par exemple , chaque touche vocale étant ap-^ proprîée à deux ou trois sons particuliers , on ne

s'étonnera pa$ qne le nom de ces touches ait été construit sur les sons auxquels elles étoient affectées. Cest ce que j'appellerai lan|;ue mécanique. Ainsi la lettre labiale B a désigné initialement dès le commencanent des langues Torgane qui la forme.

Les lettres dentales D et P ont caractérisé les dents.

Les lettres gutturales G et K expriment universellement ridée de gorge et de gosier.

La nazale N indique le net.

La lettre L a été consacrée à la langue 9 parce qu'elle est le plus liquide des sons que la langue fionyie ^ e( que la langue, pour la prononcer 9 ne faisant qu'agir contre la voûte du palais , en pa-rott d* abord la seule touche et le seul agent.

Qui ne voit quelles immenses générations cette petite quantité de mots a pu fournir , et jus-* qu'a quel point leurs dérivations ont d& s'étendre dans les langues?

Ensuite, en consid^Ant, avec tous les philoso* pbes qui ont analysé la parole , les sons simples ou vocaux con^me la première langue de l'homme, et en passant de là aux sons compliqués ou consonnants , qui ont du se succéder suivant le degré de facilité de leur prononciation , nous verrons

les langues s'enrichir d'une immense famille d'expressions également naturelles, et c'est ce que j'appelle la langue puérile , parce qu'elle se retrouve tout entière dans le premier langage des enfants.

Le désir, la haine, l'épouvante, le plaisir, toutes les passions que peut éprouver l'homme si voisin de son berceau , ne se manifestent d'abord que par une émission de sons simples , de cris ou de vagissements. C'est sa langue vocale.

U invente de nouvelles lettres a mesure que ses organes se développent , et qu'il commence à juger dé leurs rapports et de leurs actions réciproques. Il apprend l'emploi des touches de la parole. C'est sa langue consonnante ou articulée.

Mais comme il ne s'en instruit que lentement , et dans un ordre successif, en allant du plus simple au plus composé , les sons dont l'artifice est lé plus facile sont les premiers qu'il saisisse , et par conséquent les premiei^ qu'il attache à ses idées. Telles sont les lettres labiales.

Aussi observe-t-on que ces lettres sont les caractéristiques de toutes les idées essentiellement premières qu'admet l'esprit des enfants. C'est par elles qu'ils désignent presque toutes les choses qui les touchent immédiatement , comme le bien

i8 PRÉFACE.

et le mal physique , les rappoirts de parenté les plus proeliaiiis , le boire, le manger , Taction même de parler, etc.

Parcourez les peuples de l'univers , anciens el modernes , dit M. de Brosse ; vous verrez que dans tous les siècles et dans toutes les contrées , on emploie la lettre de lèvre , ou à son défaut la lettre de dent, ou toutes les deux ensemble , dans la construction des mots enfantins qui représentent ceux de père et de mhre^

Le Chananéen , continue-*t-il , l'Hébreu , le Syriaque , l'Arabe , et autres dérivés de l'Assyrien et du Phénicien , que nous n'avons plus , disent oB^ aBBa, aVa, aBoh, aBou;

Le Grec , le Latin , l'Italien , l'Espagnol , le François : PaTer, PaDre, Père;

L'Istrien , le Catalan , le Portugais ) le Gascon : Pari, Para, Pae, Paire;

Le Tudesqne, le Francisque, l'Anglo-Saxon, le Belgique, le Flamand, le Frison, le Rhunique , le Scandinave , l'Ecossois , l'Anglois , l'Allemand , le Persan , et autres qui paroissent dérivés du Scythe : FaDer, FaTer, VaTTer, TaDer, PaDer, Payer, Peer, Feer, FoeDor, FaDiir, FaTher, FaTTer, etc.

L'Arcadîen, FaVor;

Le Malabare , PiTaVe;

Le Chînguloîs de File Ceylan , PiTa;

L'Éthiopien, TAbyssin, le Mélindien des c6tes d'Afrique y et autres qui paroissent dérivés de l'Arabe : aBij aBBa, aBa, BaBa ;

Le Turc, BaBa;

Le Moresque , aBBé;

Le Sarde , BaBu;

L'ancien Rhoetique, PaPà;

Le Hongrois , aPa;

Le Malais de l'Inde et du Bengale ^ BaPPa;

Le Balie des Siamois, Poo;

Le Mogol, BaaB;

Le Tangut, haPa;

Le Thibet , Fa ;

Le Hottentot, Bo;

Les Chinois , l' Annamitique du Tunquin , Fu,

PHu;

Le Tartare , BaBa ;

Le Mantcheou , aMa ;

Le Tunguz, aMin;

Le Géorgien et Flbérien , MaMa ;

Le Caraïbe , BaBa;

Le Groënlandois , uBia;

Le Galibis , BaBa;

Le Sauvage de la rivière des Amazones, PaPe;

Le Kalmoukc, aBega; Le Samoïède , aBaM; Le Moluquoisy BaPa; Le Talmoul , BiTa, ViDa ;

Passant ensuite à la^lettre de dent , le même savant rapporte les synonymies de FÉgyptîen, du Cophte , de TAfricain d'Angola , qui disent TaauT, TheuT, ThoT, ToT;

L'Africain du Congo dit TaT ;

Le Cimraëc , le Celtique , F Armorique > 1^ Bas-* Breton, le Gallois , le Cantabre disent TculT, TaaD, TaD, TaTh, Taz, aiTa;

L'Lrlandois , naThair;

Le Gothique, oTTa;

L'Épirote,ar7ï/

Le Frison , haiTe ;

Le Valaque , TaTul;

L'Esclavon , le Russe , le Polonois , le Bohémien 9 le Dalmate, le Croate, le Vandale^ le Bulgare, le Servite, le Carnique, le Lusacien, et autres dérivés de l'ancien illyrien et de l'ancien sarmate : oTTsc , oTsche^ oTshcy ou par corruption, oièzcj woTzOj wschziy oTzkij wosche;

Le sauvage de la Nouvelle-Zemble j ùTcze;

Le Lapon , aTTi;

Le Livonien , le Curlandois , le Prussien , le Li-

PRÉFACE. 2i

thuanien , le Mecklenbourgeois : TaBas, Tewes, TewSj Thawej Tewe;

Le Hongrois, aTyarik, aTya;

Les Sauvages du Canada, aisTan, ayTarij, ouTa, aDaTTi;

Le Huron , aïhTaha;

Le Groënlandais , aTTaTa ;

Le Mexicain , TaThli;

Le Brasilien , TuBa ;

Le Sybérien , aTai;

Le Russe , oTeTze, etc.

Je ne serois même point étonné qu'on m'alléguât que la lettre dentale de l'une et de l'autre * touche parolt déjà d'un artifice un peu difficile pour ces premiers essais de la parole , et que l'expérience prouve d'a;illeurs que les enfants ne l'emploient point successivement , mais simultanément avec les lettres labiales. Il sera aisé de répondre à cette objection , en rappelant simple-r ment que l'articulation de cette lettre nous est apprise , en quelque sorte , dès le premier jour de la vie , puisque la succion du sein de la mère se Élit nécessairement avec un petit claquement de la langue contre la partie la plus extérieure du palais , k l'origine des dents , ou plutôt vers la place qu'elles doivent occuper, et que ce bruit

ne peut être représenté que par la lettre dentale douce ou forte. Aussi voit - on que le son diet ou thêta, représenté chez les Grecs par une lettre qui a la forme de la mamelle avec son mamdon (6), est, dans toutes les langues connues ^ le type ou la racine des signes servant à exprimer les idées qui ont rapport à l'action de teter, comme de ceux qui désignent les premières relations de parenté.

Veut-on s'assurer de Tafibiité de la langue puérile et de la langue primidve dans leurs progrès 7 Que Ton consulte les vocabulaires recueillis par les voyageurs et les missionnaires chez les peuples incivilisés , on verra que presque tous leurs mots sont composés de voyelles et de consonnes des premières touches.

C'est encore guidé par le même principe d'imitation et d'analogie, que l'homme a composé un grand nombre de mots, d'après l'affinité de nature qu'il a cru apercevoir entré le son de certaines lettres et l'esprit de certaines idées. La lettre H , par exemple , voyelle indéterminée , ou plutôt signe particulier d'aspiration , qu'on attache quelquefois aux voyelles , fat propre à exprimer imitativement tous les accidents de la respiration humaine ; mais en la considérant sous le rapport

de sou esprit , et en prenant égard à la manière dont elle est formée , qui a quelque chose d'un empressement avide , d'une rapacité impatiente , on la consacra à représenter les idées qui ont rap-r port à l'action de saisir ou de dérober. La palatale roulante R peignoit à l'oreille un Jbruit mécanir que engendré par le mouvement circulaire des corps ; et comme on ne peut faire rendre ce son k la touche , par un mouvement simple et indé* composable de la langue , mais seulement par un frôlement rapide et prolongé de cet instrument , il est devenu le caractère de tous les signes par lesquels on avoit k rendre l'idée de continuité , de répétition , de renouvellement ; et cela s'est opéré d'une manière si naturelle y qu'il est com« mun dans les langues de le voir unir capricieusement et sans règles a toutes les espèces de mots dans lesquels on a besoin d'indiquer la reproduction ou la multiplicité d'action , et que le peuple l'emploie tous les jours arbitrairement k cet usage.

fc On peut remarquer, dit M. de Chateaubriand « sur ce sujet, que la première voyelle de l'alphat( bet se trouve dans presque tous les mots qui ce peignent les scènes de la campagne, comme dans « fiharrue , vache , ches^al , labourage ^ vallée j,

« montagne, arbre, pâturage^ laitage, etq. ; et ce dans les épithètes qui ordinairement accompa- (( gnent ces noms , tels que pesante , champêtre, « laborieux , grasse, agreste, frais, délectahle, (c etc. Cette observation tombe avec la même juste tesse sur tous les idiomes connus. La lettre a « ayant été découverte la première , comme étant ce la première émission naturelle de la voix , les « hommes , alors pasteurs , Tout employée dans ce tous les mots qui composoientle simple dictionce nâire de leur vie. L'égalité de leurs mœurs et le ce peu de variété de leurs idées , nécessairement ce teintes des images des champs , dévoient aussi ce rappeler le retour des mêmes sons dans le lance gage. Le son de Va convient au calme d*un cœur ce champêtre et a la paix des tableaux rustiques, ce L'accent d'une ame passionnée est aigu , sifflant , ce précipité ; Y a est trop long pour elle : il faut une ce bouche pastorale qui puisse prendre le temps ce de le prononcer avec leuteur. Hais toutefois il ce entre fort bien encore dans les plaintes , dans ce les larmes amoureuses ^ et dans les naï£s hélas ce d'un chevriert Enfin 1^ nature fait entendre ce cette lettre rurale dans ses bruits ^ et une oreille ce attentive peut la reconnoître diversement acce çentuée , dans les piurmures de certains ombra-

« ges, comme dans celui du tremble et du liège y ic dans la première voix ou la finale du bêlement <c des troupeaux , et la nuit dans les aboiements « du chien rustique. »

L'onomatopée est d'un grand secours aux poètes 9 puisqu'elle est comme l'ame de l'harmonie pittoresque et de la poésie imitative.

Quels qu% soient, aux objets conformez votre ton.

Ainsi que par les mots exprimez par le son.

Peignez en vers légers Famant léger de Flore.

Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore.

Entend-on d'un torrent 1^ ondes bouillonner ,

Le vers tumultueux en roulant doit tonner ;

Que d*un pas lent et lourd le bœuf fende la plaine ;

Chaque syllabe pèse , et chaque mot se traîne.

Mais si le daim léger bondit , vole et fend l'air,

Le vers vole et le suit aussi prompt que l'éclair.

Ainsi de votre diant la marche cadencée

Imite l'action et note la pensée.

On voit qu'indépendamment des onomatopées nombreuses qu'a employées le poète , il a trouvé un autre moyen d'harmonie dans le concours heureux de certains mots choisis , qui , sans, être imitatifs par eux-mêmes , produisent cependant une imitation parfaite.

Que d'un pas lent et lourd le bœuf fende la plaine.

Ce vers , par exemple , est composé de monosyllabes durs et heurtés qui représentent très-bien la marche du bœuf , et qui la notent exactement a l'oreille.

Tout le monde se rappelle cet admirable pas-* sage de Boileau , dans le poème du Lutrin :

Ses ais demi pourris que Tàge a relâchés Sont à coups de maillet unis et rapprochés.

Sous les coups redoublés tous les bancs retentissent ; Les murs en sont émus, les Yoûtes en munissent , Et Torgue même en pousse un long gémissement. Que fais-tu , chantre, hélas! dans ce triste moment ? Tu dors d*un profond sonmie.

Cet hémistiche ne le cède en rien Auprocumbit humi bos de Virgile.

Ces exemples ne sont pas rares chez les Latins , et surtout dans ce dernier poète. Il n'est personne qui n'ait entendu citer ces vers" d'une si riche harmonie :

Tumfeni rigor aUfue argutœ lamina serrœ.

Quadrupedaiite putrem soriitu quatit uiigula campum. Necdum etiam audierant it^lari classica, ftecdum Impositos duris crepitare ificudihus crises,

Luctaiites ventos , tempesiatesque sofioras.

Continua ventis surgentibus , aut fréta potui. Jncipiufit agitata tumeseere, et aridua alUs Montibus auéUrifragor^ aut resonantia longé Littora miscerij et nemorum increbrescere murmur.

On est même parvenu à exprimer les différentes passions de Fame^ au moyen de la seule prosodie.

Ses gardes affligés Imitoient son silence autour de lui rangés :

Il stiivoit tout pensif le chemin de Mycèues, Sa main sur ses chevaux laissoit flotter les rênes ; Ces superbes coursiers , qu^on Toyoit autrefois Pleins d*nne ardeur si noble obéir à sa yoix , L*(£il morne maintenant et la tête baissée Sembloient se conformer à sa triste pensée.

Et dans Virgile :

JExtinctum Nymphœ crudelifunere Daphtiim Flebant.

Mais autant ces belles combinaisons sont agréables et ingénieuses y autant est misérable Tabus qu'on en a fait quelquefois, et pripcipalement de nos jours. Puisqu'on a osé reprocher a Racine un emploi trop recherché dç l'onomatopée dans certains vers X Andronuufue et de Phèdre^ que doit-

on penser, en efiet, de ces poèmes descriptifs devenus si communs, et qui ne sont, a dire vrai, qu'un entassement laborieux d'expressions étudiées? Cette affectation est tout-à-£siit indigne d'un vrai poète, et le résultat de tant d'efforts minutieux n'est bon qu'à augmenter le nombre de ces nugœ difficiles si méprisées des gens de goût. Il me seroit trop aisé de montrer k quel point on a porté récemment ce travers d'esprit, et ce que j'en dirois ne seroit peut-être pas sans utilité; mais qu'il me suffise de rappeler la description de l'alouette, par Dubartas, qui est le prototype de toutes les sottises qu'on a faites; dès lors en ce genre.

Je ferai la même observation sur les mots purement factices que des auteurs peu délicats dans le choix des termes, ont cru pouvoir créer pour exprimer des sons qu'ils ne savoient pas imiter autrement. Si une pareille fantaisie étoit de nature à devenir contagieuse , la langue seroit bientôt inondée d'onomatopées barbares , et n'offriroit plus qu'une suite de cacophonies intolérables. Le vers macaronique, qui peint les éclats de l'escopette , et le taratantara d'Ennius sont de cette espèce ; mais il n'y a rien de comparable, parmi les abus de l'harmonie imitative et du langage

fWctice, au breke ke koax de J. B. Rousseau. II est d*ailleurs important de remarquer qu'il n'est donné qu'aux poètes d'un grand talent d'employer heureusement les effets d'une harmonie rauque et pénible. On ne choque impunément l'oreille, qu'autant qu'il le falloit pour ajouter à la force et a l'éclat de la pensée. Ce sont de ces licences qui veulent être justifiées par le succès^ et qu'on ne pardonne qu'en faveur de l'impression qu elles produisent.

Je parlerai maintenant du plan que je me suis tracé pour la composition de ce Dictionnaire. Mon premier projet étoit de recueillir les onomatopées de tous les peuples, et de faire ainsi une espèce de lexicon polyglote de tous les sons naturels qui restent dans les langues , de manière a remonter > en quelque sorte, à une langue commune et primitive, indépendante des conventions particulières, et universellement intelligible. Mais, sans compter les difficultés essentielles que mon impuissance auroit opposées à l'exécution de cet ouvrage ainsi conçu, et les circonstances qui ont. restreint mes recherches , il m'a semblé qu'une énumération raisonnée des onomatopées françoises rempliroit assez bien le dessein le plus important que je me sois proposé, qui est d'épargner

un soin incommode et futile, et de présenter, sous un cadre étroit^ une série de rapprochements curieux à ceux que ce genre d'observations intéresse , et qui peuvent en tirer parti pour leurs études.

J*ai cru cependant ne pas devoir négliger les principales onomatopées que les langues mortes ou étrangères ont consacrées ; mais je ne les ai recueillies qu'autant qu'elles avoient rapport a des onomatopées françoises, et qu'il résuhoit de leur analogie une comparaison instructive et piquante.

Je ne me suis point attaché k rassembler tous les mots dont un son naturel a pu être la racine. Je crois ces mots très-nombreux, mais inutiles à mon plan. Je crois même qu'il n'y en a presque point qu'on ne fasse dériver au besoin de cette espèce d'origine, soit immédiatement, soit par extension. On pourra voir quelques - unes de leurs immenses générations , dans l'ouvrage de M. Court deGébelin^ système spirituel et séduisant, mais encore un peu conjectural, comme tous les systèmes , et dans nombre d'écrits du même genre. Je répète que si l'avenir me laisse quelques loisirs, et que ce foible essai m'obtienne un seul encouragement de l'indulgence, j'entre-

PRÉFACE. ii

prendrai sans doute un joar de jeter quelque lumière sur cette partie importante de la grammaire générale, et d'appliquer d'une manière plus complète ma théorie des étymologies naturelles. En attendant^ il n'y aura ici que des onomatopées incontestables et frappantes , et qu'il sera aisé de ramener à leur racine, sans le secours d'une analyse laborieuse.

Je n'ai pas cherché non plus à rapporter à chaque onomatopée spéciale toutes les expressions qui en sont composées dans notre langue, et tous les modes qu'elle a subis , si ce n'est quand il a pu sortir de cette aride énumération des observations de quelque intérêt. Ceux à qui ces dérivations ne paroltroient pas si superflues, les retrouveront sans peine en partant du mot typique.

Parmi les onomatopées que j'ai cru devoir recueillir, il en est deux espèces dont l'intro^duction dans ce dictionnaire a besoin d'être justifiée.

La première se compose des onomatopées que notre langue n'a point encore admises , mais qui s'y sont comme naturalisées par l'usage que d'excellents écrivains en ont fait ; la seconde, des onomatopées toinbées en désuétude, et qui appartiennent, pour ainsi dire, aujourd'hui a une lan-

gue morte ^ au François de dos aïeux. Quand je publiai pour la première fois cet ouvrage , le purisme étoit si puissant, et la langue si timide, que je n'osai admettre ces mots suspects de néologisme, ou atteints et convaincus de vétusté , sans leur imposer l'astérisque prohibitif des grammairiens k la mode. Nous avons Êiit beaucoup de chemin depuis ce temps-la , et nous comprenons, grâce au ciel, que chaque époque a ses classiques et son laQgage propre , et que tout mot qui a été tenu et employé pour François par un auteur renommé, dans un âge quelconque de notre littérature, est essentiellement François ,, nonobstant les dictionnaires.

Qu'on me permette d'ajouter k ce propos que si la manie du néologisme est extrêmement déplorable pour les lettres, et tend insensiblement k dénaturer les idiomes dans lesquels elle se glisse, il n'en seroit pas moins injuste de repousser sous ce prétexte , un grand nombre dé ces expressions vives, caractéristiques, indispensables, dont le génie Fait de temps en temps présent aux langues. Il n'appartient a personne d'arrêter irrévocablement les limites d'une langue, et de marquer le point où il devient impossible de rien ajouter k ses richesses. Voltaire, pour qui la nôtre étoit si

opulente et si féconde, Taccuse d'être une gueuse fière à qui il faut faire Faumône malgré elle. JTavouè que je me suis souvent étonné de la voir exclure tel mot qu'elle ne peut remplacer que par une périphrase languissante y et le Dictionnaire que je soumets au public en renferme quelquesuns de ce genre. Cest une témérité qui avait besoin d* apologie*

favois écrit le Dictionnaire des Onomatopées j loin de la plus grande partie de mes livres , et presque satis aucun secours littéraire , si ce n*est la vaste mémoire et la profonde érudition de moti père , qui se jouoit k fournir quelques illustrations a mes études impar£siites. Je n'appris donc pas , satiS un bien vif étonnement , que la com^ mission d'instruction publique , sur le rapport qui lui avoit été fait du manuscrit , avoit adopté l'ouvrage pour les bibliothèques des lycées. C'est la le seul de mes succès , et ce n'est cependant point un mouvement de vanité qui me porte k le rappeler ; c'est un sentiment de justice. La haute fiiveur de la commission d'instruction publique ne pouvoit arriver jusqu'k moi j et me chercher ou j'étois alors , sans passer a travers quelques dangereuses préventions. Puissent les organes légitimes de la littérature, puissent les protec-*

teurs nés des études utiles ne jamais abdiquer cette généreuse indépendance !

Tai quelquefois aimé à croire que la bienveillaiice qui accueillit si fkvoi'aHement mes premiers essais , ii^étoit pas tout-k-4aît gratuite. Quel homme est asses désintéressé de sei travaux pour ne jias se bomplaire dans là pensée qu'il en vivra quelque chose après lui ? Mais, pour jiistifier Taveu de mes maîtres, il me restoit beaucoup a faire. J'ai fait ce que j'ai pu, en regrettant que le eadre même de mon travail ne me permit pas davantage. In tenuî labor.

if. S. Les moti dont il est question dans ce Dictionnaire , n'y étant considérés qae soos le rapport de leur son , je les ai partout exprimés avec les caractères de notre alphabet, c'est- à-dîre d'une manière très - însufHsante » notre alpnabet représentant fort mal les articulations tes ^lus îmitâthres , les plui pittoresques des langues mortes ou ëtrangèrel , avec lesquelles nous n'avons pas un al{)hAbet commun. BulTon a dit admirablement quelque part , que le véritable nom des animaux étoît celui qui leur a¥oit été imposé par le saunage, en quoi il s'est rencontré avec la Genèse. Et comment figurer les articula^ons du uiuvage qui n'a point de lettres écrites?

AARBRER. Se cabrer. Terme de Manège , quî •se dit des chevaux qui se dressent sur les pieds de derrière quand on leur tire trop la bride.

Ce mot, plus énèrgfique que celui qui nous est resté , et dont la double voyelle rend la construction plus imitative , est depuis long - temps bors d^usage. On le trouva dans le vieux roman de Percèval.

ABOI, ABOIEMENT , ABOYER. En vieux langage , Abai.

Cest une des onomatopées qui expriment le cri du cbien. (Quelques étymologistes dérivent ce mot de nd baubare, formé de baubare , que les Latins ont dit, ainsi que boare. Ces mots euxmêmes 3ont des onomatopées.

On peutpré3U1^er, au reste,.que les Grecs de la coloaie de Massilia introduisirent dans les Gau-

Page 1