II
Alors ces tournois , belhourdis , pouvaient être tenus à toute occasion et sans être annoncés. Il suffisait que des chevaliers fussent rassemblés et eussent quelques loisirs, pour oi^aniser un de ces exercices guerriers. Quand les Français sont réunis par ordre de Charlemagne à Lyon, pour délivrer le roi de Maurienne, Thierry, d'après le roman de Garin :
« Quant mangié orent et midis fu passés,
tt Cbevaus demandent, on lor a amené.
« Les escus prennent, béharder vont as prés ^ »
Ces tournois se tenaient dans la campagne « as près » sur une grève, un lieu plan et non boisé, sans clôtures ni tribunes. Allait les voir qui voulait, et les femmes étaient les premières à se»rendre à ces combats courtois. Mais si les tournois étaient annoncés d'avance, ils étaient l'occasion de dispositions particulières. Ils se tenaient en champ clos, et des tribunes, comme nous l'avons dit, s'élevaient sur un des longs côtés de la clôture pour recevoir les juges et les dames :
« Là où li tornoiz devoit estre « Ot unes g^anz lo|;es de fust « Parce que la reine i ftist « Et les dames et les puceles :
tt Einz nus ne vit lo|;es si beles « Né si lonjpies né si bien faites ^. »
Dans le roman de Méraugis de Portlesguez * , les dames se font des politesses en prenant leurs places dans les tribunes. Les chevaliers joutent « par batailles et par bannières b, et une vignette du manuscrit de Vienne nous montre les tournoyeurs se chargeant à grands coups d'épée. Leur harnais ne diffère en rien du harnais de guerre ; ils sont vêtus de la cotte armoyée à leurs armes et accompagnés de leurs porte-bannière.
Dans le roman de la Charettey au moment où les tournoyeurs vont charger, les dames se font nommer tous les chevaliers les plus renommés :
« Antr*ax dient : « Véez-vos or « Celui à celé bande d'or
1 Li Roman de Garin le Loherain, chap. xxvi (xiii* siècle).
3 Li Romans de la charetfe, par Chrestiens de Troyes etGodefroi de Lig^ny, vers iSSO et suiv.
' Publié par M. Michelant, d'après le manuscrit de Vienne (page 13). Ce roman date du XIII* siècle, et le manuscrit date de la seconde moitié de ce siècle.
(f Parmi cel escu de bernie T « C'est Governauz de Roberdic.
« Et véet-vo8 celui après, « Qui an son escu près après « A mise une aif^le et un dragon ?
« C'est li fils le roi d'Ârragon, « Qui venus est an ceste terre, « Por pris et por enor conquerre « ^ »
Cependant les tournoyeurs prenaient parfois des armes feintes pour n'être point connus. Mais il ne semble pas que cela fût admis d'après les règles du tournoi, puisque les juges devaient connaître par avance tous les combattants, ainsi que nous le verrons tout à l'heure.
Le prix du tournoi était un joyau, un oiseau et quelquefois un baiser :
t Gui l'ounars parra avenir
« De vainscre le tornoiement,
« Si enporiera quitement
t Un cigne qui el pré sera ;
« Et si vouz di qu'il baisera
« La pucele de Landemore
« Qui n'est mie l'aide ne more ^, »
Mais il était d'usage, si un tournoi était annoncé par un grand seigneur, de donner des présents à tous les chevaliers qui y avaient pris part :
<f As uns hermines engolés,
« As autres deniers monéés,
« Et mantials vairs et siglatons,
« Et cotes et vairs peliçons,
(c Bons palefrois, reubes de soie '. »
Ces fêtes guerrières étaient donc une occasion de dépenses considérables pour ceux qui les organisaient comme pour ceux qui y participaient. Ces dépenses, faites plutôt pour satisfaire à un sentiment de vanité que pour remplir un objet utile, déplaisaient aux suzerains ; elles ruinaient la noblesse sans résultats pour le pays ni pour elle-même.
> Lt Rùinam de la charette^ vers 5773 et suiv.
2 Méraugis de Portlesguez, rom. du xiii* siècle, publ. par M. Michelant, p. S.
3 Li àiaus desconneus^ vert 5989 et suiv.
Dès le KiY"" siècle, rhabillement des tournoyeurs différait de celui adopté pour la guerre. Plus léger, adoptant des dispositions spéciales, au lieu d'être pour les chevaliers un exercice utile en les habituant à combattre couverts du harnais de guerre, il les préparait mal au rude métier des combats, alors qu'ils étaient obligés de charger et de se tenir des journées entières en présence de l'ennemi. On peut ainsi dater les désastres de la gendarmerie à cheval, en France, de l'époque où les gentilshommes prirent l'habitude des exercices mihtaires sous d'autres armes défensives que celles propres à la guerre.
Les militaires savent combien il est important d'exercer les troupes sous le harnais de guerre au grand complet, surtout s'il s'agit de la cavalerie ; combien un cavalier est emprunté s'il ne contracte pas l'habitude de vivre sous son fourniment. Les tournois et joutes, jusqu'à l'époque dont nous parlons, étaient donc pour la noblesse un exercice utile, nécessaire même, puisqu'elle se livrait à cet exercice armée comme pour la guerre.
Ces combats courtois eurent depuis lors, au contraire, l'inconvénient de déshabituer la gendarmerie du véritable service militaire.
On ne possède pas de descriptions d'habillements de tournois quelque peu détaillées avant le milieu du xV siècle, mais alors cet habillement tout spécial n'était qu'un résumé des modifications apportées successivement à V adoubement de guerre. Un traité des tournois, écrit par Antoine de la Sale en 1458 *, donne des détails intéressants sur la manière d'habiller les tournoyeurs. Avant le combat, ils s'enfermaient, dit-il, dans une salle « où sera grant feu, « car les behours requièrent le tems plus froit que plus chaut pour « le grant travail qui y est; là sont jusques aux petiz draps (jusqu'à « la chemise) despoillez tous nudz ; lors le maistre et ses plus suflîc sans varletz leur mectront ung demy pourpoint de deux toilles « (c'est-à-dire fait de toiles en double), sans plus, et du faulx du « corps (du col) en bas qui sera par devant laschié (lacé), et à celuy « (pourpoint) leurs chausses atacheront; et après chausseront leui-s « espérons, et puis le bel harnoys de jambes luy armeront; après « les armeront de garde-braz et avant-braz, et quant est des jambes «.et des braz armés, ilz arment le corps, et après le chief. » Mais le traité le plus complet en ce genre est celui de René d'Anjou *, en ce
* Voyez Du costume militaire des Français en 1446, par M. René de Belleval, 1866, p. 77.
2 Roi de Napleft et de Sicile, mort en 1480.
qu'il résume, ainsi que l'auteur le dit lui-même, les usages précédents. < Laquelle forme jay prins, dit-il, au plus prez et jouxte c de celle qu'on garde es Âlmaignes et sur le Rin quant on fait les c lournoiz. Et aussi selon la manière qu'ilz tiennent en Flandres et c en Brabant et mesmement sur les anciennes façons qu'ilz les € souloient aussi faire en France comme j'ay trouvé par escriptures. f Dequelles troys façons en ay prins ce qui m'a semblé bon et en ay c fait et compilé une quatrième façim de faire ainsi que pourrez c veoir s'il vous plaist par ce que cy après s'ensuit * . >
Voici donc comment notre auteur établit les règles du tournoi :
c Qui veult faire ung Tournoy, faut que ce soit quelque prince, f ou du moins hault baron, ou banneret, lequel doit faire ainsy que € cy après sera devisé. »
Il enverra secrètement devers le prince à qui il veut faire présenter l'épée, afin de savoir de lui s'il lui convient d'accepter le combat courtois, après quoi on procédera aux cérémonies publiques.
Le seigneur envoyant le défi est V appelant , celui auquel on l'adresse et qui l'accepte, le défendant.
L'appelant convoque le plus de chevaliers et d'écuyers qu'il pourra, fait venir le roi d'armes de la contrée, ou, à son défaut, quelque héraut notable ; il lui baille l'épée rabattue employée dans le tournoi, en lui disant : « Roy d'armes, tenez ceste espée et alez
< devers mon cousin le duc de Bourbon * lui dire de par moy, que « pour sa vaillance, prudommie et grant chevallerie qui est en sa « personne, je lui envoyé ceste espée en signifiance que je querelle « de frapper un Tournoy et Bouhordis d'armes contre lui, en la f présence de dames et de damoiselles, et de tous autres, au jour « nommé et tems deu, et en lieu ad ce faire ydoine et convenable. « Duquel Tournoy lui offre pour juges diseurs, de huit chevaliers et € escuiers les quatre : c'est assavoir tels et tels pour chevaliers,
< et tels et tels pour escuiers; lesquels juges diseurs assigneront le « tems et le lieu et feront faire ordonner la place. »
C'est un genou en terre que le roi d'armes reçoit l'épée par la pointe.
L'appelant doit élire des juges la moitié, dont deux du pays du seigneur défendant et deux pris où bon lui semblera, mais choisis parmi les plus anciens et notables barons chevaliers et écuyers.
1 ManuBcr. le Livre de tournoy, Bibliotli. impér.^ français, n^ 2692. ' René d'Anjou suppose que l'appelant est le duc de Bretagne et le défendant le duc deBourtion.
Le roi d'armes s'en va accompagné de la façon la plus honorable vers le seignem* défendant, se présente devant lui hors du lieu saint; mais lorsqu'il est entouré de sa noblesse, et, un genou en terre, lui présentant Tépée par la poignée, il lui dit :
c Très hault et très puissant prince et très redoubté seigneur, c très hault et très puissant prince et mon très redoubté seigneur le € duc de Bretaigne, vostre cousin, m'envoye par devers vous pour « la très grant chevallerie et los de prouesse qu'il scet astre en c vostre très noble personne, lequel en toute amour et bénévolence, c et non par nul mal talent, vous requiert et querelle de frapper c ung Tournoy et Bouhort d'armes devant dames et damoiselles, c pour laquelle chose et en signiûance de ce, vous envoyé caste < espée propre à ce faire. >
Si le défendant accepte, il prend Tépée et répond au roi d armes :
c Je ne l'accepte pas pour nul mal talent, mais pour cuider à 4 mon dit cousin faire plaisir, et aux dames esbatement. >
Alors le roi d'armes présente au seigneur défendant un parchemin sur lequel sont peints les blasons des huit juges, afin que le déieadant en choisisse quatre à son plaisir counne juges diseurs.
Le choix fait, le roi d'armes enverra en toute diligence un des deux poursuivants d'armes demander au seigneur appelant les lettres pour les juges diseui^ les invitant à se réunir et à régler les conditions et le lieu du tournoi.
Cela fait, le seigneur défendant fait donner deux aunes de drap d'or, ou de velours ou de satin, au roi d'armes, afin qu'il porte en guise de manteau cette pièce d'étoffe attachée sur l'épaula droite. Sur ce mantel doit être fixée une feuille de parchemin sur laquelle sont représentés à cheval, en habit de tournoyeurs, l'appelant et le défendant. Ainsi vêtu, le roi d'armes va trouver les juges diseurs, et, présentant ses lettres de créance, leur dit en substance : « qu'ils ont été désignés par les deux seigneurs appelant et défendant, à cause de leur bonne renommée et leur prudence; qu'ils veuillent bien accepter la mission qui leur est confiée, parce que de leur refus il pourrait résulter grand dommage. » Si les juges diseurs acceptent la mission, le roi d'armes les remercie et les prie de vouloir bien fixer le jour du tournoi, le lieu, afin qu'il puisse crier ledit tournoi. Ayant délibéré entre eux, les juges fixent le jour et le lieu, et le roi d'armes se rend : 1** à la cour du seigneur appelant ; 2** à celle du seigneur défendant; 3* à la cour du roi, ou en autres lieux indiqués par les juges diseurs pour crier le tournoi. Il peut se faire remplacer par les poursuivants d'armes dans l'exerdce
de ses fonctions, excepté auprès des deux sei^eurs ^l à la cour du roi.
Dès que les quatre juges diseurs ont accepté la mission qui leur est confiée, le roi d'armes fait coudre aux quatre coins de son mantel les quatre écus de ces juges. Accompagné de trois ou quatre hérauts et poursuivants, il s'en va crier le tournoi, en ces termes :
f Or ouez I or ouez ! or ouez ! On fait assavoir à tous princes, f seigneurs, barons, chevaliers et escuiers de la marche de l'isle c de France, de la marche de Champaigne, de la marche de « Flandres, etc., et à tous autres de quelsconques marches qui « soient de ce royaume et de tous autres royaumes chrestiens, s'ils € ne sont banniz ou ennemys du roi nostre sire, à qui Dieu donne « bonne vie, que tel jour de tels moys, en tel lieu de telle place, € sera ung grantdesime pardon d'armes et très noble toumoy c frappé de masses de mesure , et espées rabatues , en harnoys' € propres pour ce faire, en timbres, cotes d'armes et housseures de f chevaulx armoyées des armes des nobles tournoyeurs, ainsi que « de toute ancienneté et coustume. Duquel tournoy sont chiefes très f haulx et très puissans princes et mes très redoublez seigneurs c le duc de Bretaigne pour appelant et le duc de Bourbon pour f deffendant. Et pour ce fait-on derechief assavoir à tous princes, € seigneurs, barons, chevaliers et escuiers des marches dessus-
< dites, et autres de quelsconques nations qu'ils soient, non banniz c ou ennemys du roi, nostre dit seigneur, qui auront vouloir et
< désir de tournoyer pour acquérir honneur, qu'ils portent de petits f escussons que cy présentement donneray, ad ce qu'on cognoisse c qu'ils sont des tournoyeurs. Et pour ce en demande qui en voul-
< dra avoir; lesquels escussons sont escarlelez des armes des dits € quatre chevaliers et escuiers juges diseurs dudit toumoy.
€ Et audit tournoy y aura de nobles et riches prix par les dames € et damoiselles donnez, f Oultre plus, je anonce à entre vous tous princes, seigneurs,
< barons, chevaliers et escuiers qui avez entencion de tournoyer, f que vous estes tenus vous rendre es haberges le quatrième jour € davant le jour dudit tournoy, pour faire de vos blasons fenestres *, « sur peines de non estre receus audit tournoy; et cecy fais-je
^ Il était de règle, en effet, que les tournoyeurs devaient, quatre jours avant le tournoi, exposer leurs bannières aux fenêtres des logements qu'ils avaient pris dans la ville indiquée pour la fête. C'était une manière de publication qui permettait de s'enquérir des qualités des tournoyeurs.
[ TOURNOI ] — SAA —
a assavoir de par messeigneurs les juges diseurs, et me le pardonnez « s'il vous plaist. >
L'auteur, après ce préambule, indique les proportions et dispositions qu'on doit adopter pour les lices.
Ces lices se composent d'une enceinte ayant, en longueur, un quart de plus qu'en largeur, entourée de deux barrières séparées par un intervalle de quatre pas : la barrière intérieure de la hauteur
de l'^jôO environ, avec épaisse main-courante unie; la barrière extérieure un peu plus haute, avec poteaux pointus entre les traverses doubles (voy. fig. 1). C'est entre ces barrières que se réfugient les gens de pied qui doivent au besoin secourir les tournoyeurs désarçonnés et les hommes d'armes qui empêchent la foule de pénétrer dans l'enceinte. Sur un des grands côtés des lices sont élevées trois tribunes : celle du milieu pour les juges diseurs, les deux de côté pour les dames nobles assistant au tournoi. Deux entrées en A et B
sont réservées pour le seigneur appelant et le seigneur défendant, et leurs tournoyeurs. Deux cordes C, C, attachées aux traverses de la barrière intérieure, sont tendues à une distance fixée par les juges. La surface des lices est en raison de la quantité des tournoyeurs.
Les choses ainsi préparées, les seigneurs appelant et défendant doivent entrer dans la ville, où ils prennent leurs logis quatre jours avant la fête et en grande pompe, c'est-à-dire accompagnés du plus
grand nombre possible de tournoyeurs et dans Tordre suivant. En tête, le destrier du seigneur revêtu d'une housse ayant les armes du prince cousues au-dessus des quatre membres, la têle ornée de plumes, des grelots au cou, et monté par un très-petit page, à cru sur la housse ou sur une petite selle (fig. 2). Après viennent les chevaux des tournoyeurs de sa compagnie, deux à deux, housses avec les armes de chacun d'eux, de même. Puis les trompettes, les hérauts (fig. 3) et poursuivants, vêtus de la cotte d'armes; puis enfin les tournoyeurs à cheval avec leur suite. Entré dans la ville,
chacun des seigneurs prend logis avec cinq de ses tournoyeurs au moins. Les chefs du tournoi font déployer à la fenêtre sur la me leur bannière et leur pennon, et peindre au-dessous, sur un panneau, leurs armes avec timbre; les autres barons déploient leurs bannières de même, mais sans le pennon, et font également placer leurs armes sous leur fenêtre. C'est ce qu'on appelait faire de son blason fenêtre (fig. &).
H est à désirer, dit l'auteur, que les juges diseurs entrent dans la ville avant les chefs du tournoi. Cette entrée se fait dans Tordre suivant : En tête, à cheval, quatre trompettes sonnant , portant les bannières des juges diseurs; après eux, quatre poursuivants, deux par deux, portant la cotte armoyée aux armes desdits
juges. Puis le roi d'armes seul, vêtu comme il est dit ci-dessus.
suivi des juges diseurs par couples, à cheval, couverts de longues robes et tenant à la main une verge blanche de cinq pieds et demi ; des valets à pied se tiennent à la tête de leurs chevaux. Les gens de suite, à cheval, ferment la marche. Les seigneurs appelant et défendant sont chargés de toute la dépense des quatre juges diseurs pendant leur séjour, et envoient vers eux un de leurs maîtres d'hôtel.
Autant que faire se peut, les juges diseurs se logeront près d'un cloître, dans lequel, le lendemain de leur arrivée, les lournoyeurs sont tenus de faire disposer leurs timbres et bannières. Devant leur logis, ces juges diseurs doivent faire peindre sur une toile de la hauteur de neuf pieds environ le portrait du roi d'armes tenant les quatre bannières desdits juges. Au chef de la toile sont peints les noms des seigneurs appelant et défendant, et au-dessous de l'image du héraut, les noms, seigneuries, titres et offices desdits juges.
Au soir de l'arrivée des seigneurs et des tournoyeurs, après souper, ces seigneurs, leurs compagnies, les dames invitées à la fêle, se réunissent dans une grande salle. Arrivent, précédés des trompettes et poursuivants, les quatre juges diseurs et le roi d'armes. Alors les danses commencent; bientôt elles sont interrompues par le cri de celui des poursuivants qui possède la voix la plus claire. Les juges sont montés avec le roi d'armes sur un échafaud.
Quand le poursuivant a répété à trois reprises le cri « Or ouez ! » le roi d'armes dit :
« Trèshaulx et puissans princes, ducs, comtes, barons, seigneurs, « chevaliers et escuiers aux armes appartenans : je vous nottifie de 9 par messeigneurs les juges diseurs, que chacun de vous doive « demain, à heure de medy, faire aporter son heaulme timbré, « ouquel il doibt tournoyer, et ses bannières aussi, en l'ostel de « messeigneurs les juges, ad ce que mes dits seigneurs les juges, « à une heure après midy, puissent commencer à en faire le desa partement; et après ce qu'ils seront départiz, les dames les vien- « dront veoir et visiter pour en dire puis leurs bons plaisirs aux « juges. Et pour le jour de demain, autre chose ne se fera, se non « les dances après le souper ainsi comme aujourd'hui. >
Les danses recommencent, puis on apporte le vin et les épices.
En effet, le lendemain, les bannières et heaumes timbrés sont apportés dans le cloître par les chambellans , gentilshommes , écuyers d'écurie, ou varlets honnêtes , à cheval.
Les juges font ranger ces heaumes sur le bahut du cloître en belle ordonnance, les bannières au-dessus de chacun d'eux. Puis
arrivent les dames et damoiselles, et toute l'assemblée réunie à l'occasion du tournoi.
Les juges font faire aux dames trois ou quatre fois le tour des galeries, et un héraut leur dit les noms des tournoyeurs auxquels appartiennent ces heaumes. Si une dame touche un des timbres, le chevalier auquel il appartient est recommandé^ c'est-à-dire qu'il peut être battu impunément le surlendemain. < Touttefoiz nul ne c doibt estre batu oudit tournoy, se non par ladvis et ordonnance € des juges, et le cas bien desbatu et attaint au vray, estre trouvé f tel qu'il mérite pugnicion ; et lors en ce cas doibt estre si bien € batu le mesdisant, que ses espaules s'en sentent très bien, et par € manière que une autreffois ne parle ou mesdie ainsi deshonnes- € tement des dames, comme il a acoustumé. >
En dehors de celte fâcheuse recommandation des dames, il est certains autres cas considérés comme plus graves et qui sont : la parole faussée, l'usure,- la mésalliance. Les deux premiers de ces cas ne sont pas rémissibles, et si le tournoyeur persiste à entrer en lice, on peut le battre jusqu'à ce que son heaume tombe à terre. Si le tournoyeur n'est pas gentilhomme de toutes ses lignes^ mais que d'ailleurs il ait une bonne renommée, il ne peut être battu que par l'un des chefs du tournoi, qui en usera courtoisement; et cela lui sera d'un honneur tel, que dorénavant il ne sera plus recommandé pour le même motif, qu'il pourra prendre un nouveau timbre et ajouter une pièce honorable à ses armes.
Pour les deux cas les plus graves, savoir, la parole faussée et l'usure, tous les chevaliers et écuyers du tournoi doivent s'acharner sur le recommandé quand ils se trouvent en face de lui, et le battre jusqu'à le contraindre à dire qu'il donne son cheval, ce qui équivaut à déclarer qu'il se rend. Alors les tournoyeurs font couper les sangles de la selle par les gens de pied et font placer le recommandé à cheval sur la barre deshces : il doit être gardé dans cette position pour qu'il ne descende jusqu'à la fin du tournoi. Le cheval est donné aux trompettes et ménestrels (fig. 5) * .
La punition des nobles qui se sont mésalliés est moins dure. Ils doivent être battus jusqu'à ce qu'ils donnent leur cheval; mais on les laisse sur leurs destriers en les faisant passer entre les lices, où, privés de l'épée et de la masse, ils sont gardés par un héraut. S'ils
> Cette figure est copiée sur la miniature du Livre de tournoy^ représentant le bouhort^ c'est-à-dire le combat. Une miniature représentant le cloître montre les juges Unichaot de leur baguette le timbre du chevalier ainsi puni.
tentent de s'échapper, on les place dans la position que donne la (igure 5.
Pour les chevaliers qui, par paroles, auraient tenté de ternir l'honneur des dames, ils doivent être battus jusqu'à ce qu'ils crient: c Mercyl » aux dames à haute voix, en promettant que jamais plus ils ne médiront des dames.
Après la cérémonie du cloître, les heaumes et bannières sodI reportés aux logis des tournoyeurs; et la soirée est employée aux danses. Cependant, comme la veille, au milieu de ces ébatements, le roi d'armes fait le cri suivant :
« Haulz et puissans princes, contes, barons, chevaliers et escuiei^s, « qui aujourd'hui avez envoyé présenter à messeigneurs les juges et € aux dames aussi vos timbres et bannières, lesquelz ont été partis, « tant d'ung cousté que d'autre par esgale porcion, soubz les banf nieres et pannons de très hault et très puissant prince et mon très € redoublé seigneur le duc de Bretaigne appelant, et mon très re-
€ doublé seigneui" le duc de Bourbon deffendant : messeigneurs les € juges diseurs font assavoir que demain à une heure après medy, « le seigneur appelant, avec son pannon seulement, viengne faire i sa monstre sur les ranges, accompaigné de tous les autres cheva- € liers et escuiers qui soubz lui onl esté partis, sur leurs destriers « encouvertez et armoyez de leurs armes, et leurs corps sans « armeures habillez le mieulx et le plus joliement qu'ils pourront, « ad ce que mesditz seigneurs les juges diseurs prennent la Iby « desditz tournoyeurs. Et après ça que ledit seigneur appelant aura « ainsi fait sa monstre, la foj' prise, et qu'il sera retourné de dessus
< les rengs, viengne à deux heures le seigneur deffendant faire la € sienne pour pareillement prandre sa foy, et qu'il n'y ait faulte. »
En effet, le lendemain les deux partis des lournoyeurs viennent à cheval, mais non armés, dans les lices, faire la montre successivement, après avoir été convoqués par les hérauts et poursuivants criant devant les logis : « Aux honneurs, seigneurs chevaliers et € escuiers ! Aux honneui's ! » Chaque tournoyeur doit être accompagné de son porte-bannière, la bannière roulée. Seuls les chefs du tournoi ont leurs pennons au vent. Les tournoyeurs ne portent à la main qu'un bâton. Quand ils ont volligé quelque peu, le héraut des juges, placé dans la tribune du milieu, dira à haute voix :
« Haultz et puissans princes, seigneurs, barons, chevaliers et f escuiers, se vous plaist vous tous et chacun de vous lèverez la € main dextre en hault vers les Saints, et tous ensemble, ainçois que « plus avant aler, prometterez que nul d'entre vous ne frappera
< audit tournoya son escient, d'estoc, ne aussi depuis la sainture en € aval, en quelque façon que ce soit, ne aussi ne boutera, ne tirera € nul s'il n'est recommandé ; et d'autre part se par cas d'adventure t le heaulme cheoit de la teste à aucun, autre ne luy touchera jus- € ques à tant qu'il luy aura été remis et lacé, en vous soubmettant, € se autrement le faistes à vostre escient , de perdre armeures et f destriers, et estre criez bannis du toumoy pour une autre fois ; c de tenir aussi le dit et ordonnance en tout et partout, tels comme « messeigneurs les juges diseurs ordonneront les délinquans estre € pugniz sans contredit; et ainsi vous jurez et promettez par la foy
< et serment de vos corps et sur vostre honneur. » A quoi ils doivent répondre : « Oy ! oy ! » Après la montre et le serment du parti des appelants, celui des défendants procède de même.
Au milieu des danses qui, comme les jours précédents, terminent ces montres, le roi d'armes du haut de Téchafaud des ménestrels, dit :
« Haulx et puissans princes, etc., qui estes au tournoy partis, je « vous fais assavoir de par messeigneurs les juges diseurs , que < chascune partie de vous soit demain dedans les rengs à Theure de « medy, en armes et prests pour tournoyer, car à une heure après a medy feront les juges coupper les cordes pour encoramencer le (T tournoy, ouquel aura de riches et nobles dons par les dames « donnez.
« Outre plus, je vous advise que nul d'entre vous ne doye amener t dedans les rengs variez à cheval pour vous servir, outre la quan- « tité : c'est assavoir, quatre variez pour princes, trôys pour conte, « deux pour chevalier, et ung pour escuier, et de variez de pied « chascun à son plaisir; car ainsi l'ont ordonné les juges. >
Après ceci, les juges choisissent dans rassemblée les deux dames les plus belles et les plus nobles, et accompagnés des hérauts et poursuivants, et de varlets tenant des torches, ils font faire auxdites dames, en les tenant sous le bras, le tour de la salle. Derrière les juges, l'un des poursuivants lient un « long couvre-chief de «plaisance, brodé, garni et papilloté d'or bien joliement>. Ce couvre-chef est un long voile blanc pailleté d'or. Les deux dames font choix d'un des chevaliers ou écuyers parmi les tournoyeurs, qui est institué chevalier ou écuyer d'honneur. Ses fonctions doivent consister, pendant le combat, à tenir ce couvre-chef au bout d'une lance, lui étant à cheval, et, à la requête des dames, de l'abaisser sur le timbre d'un tournoyeur recommandé; dès lors doit-on cesser de le battre.
Le chevalier d'honneur donne le baiser aux deux dames , les remercie, et passe le reste de la soirée près d'elles, le couvre-chef attaché à une lance tenu derrière lui.
Il est nécessaire maintenant de décrire l'adoubement des tournoyeurs, qui, ainsi que nous l'avons dit déjà, diffère sensiblement de l'adoubement de l'homme de guerre, à daler de la fln du XIV" siècle.
L'habillement de tête consiste (fig. 6) en un bacinet ou capeline de fer composée de la cervelière A, de la bavière B et de la visière C. La vue de la visière est treilUssée de fer. Sur le sommet est posé un timbre de cuir bouilli D, lequel est attaché par quatre aiguillettes passant par des trous percés dans la cervelière. Sur ce timbre est fixée une broche de fer avec quatre griffes et un arrêt entrant dans un trou a. C'est sur cet appendice qu'est attaché le heaume, avec son lambrequin et son tortil. La visière ne peut se mouvoir sur ses pivots lorsque le timbre de cuir bouilli est posé sur la cervelière. Des
coulants 6, rivés à J'extrémité de la bavière et du couvre-nuque, sont destinés à passer des courroies qui s'attachent au corselet et à la dossière au moyen de boucles. Des trous sont ménagés sous la bavière pour ventiler le cou.
Le harnais de corps (fig. 7) est fait en façon de tonnelet, mais allégé par des trous nombreux. On peut aussi tournoyer vêtu de la brigandine. Sous le tonnelet de fer, muni de ses tassettes et terminé